Poésie d’utilité publique

9 novembre 2008

Poésie d'utilité publique Francis-Medellin

Depuis toujours, je défends l’idée que la poésie, même si elle est une activité savante, n’est pas réservée par principe à un petit groupe de spécialistes. Elle naît de l’usage que les peuples font de leur langue. Elle ne vit que parce qu’elle est mise en commun. Écrire un poème, comme chanter, peindre ou cuisiner est une façon de partager son plaisir. Pour moi la poésie est une fabrique de bonheur, un transformateur électrique qui convertit nos sentiments et nos idées en énergie. Elle est une façon d’être de plain pied dans le réel, sans s’accommoder de l’état des choses. Elle est à la fois la conscience et l’utopie du monde. Parole intime, elle est d’utilité publique.

 


 

Peut-on compter sur le peuple ?

4 juin 2017

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Peut-on compter sur le peuple ?

Peut-on faire confiance au peuple ?
Le plus souvent, il vaque à ses occupations
mais ne s’occupe pas de ses propres affaires
et il se laisse diriger
par ceux qui le dominent.
C’est lui qui fait tourner l’économie
mais il ne comprend rien, avoue-t-il, à l’économie.
Il est le nombre
mais il ne compte pas.
Il est le plus fort
mais sa force ne lui sert à rien…
On l’a vu plus d’une fois trahir les espérances
de ceux qui croyaient en lui,
car lui-même
ne croyait pas en lui.
Il critique volontiers ceux d’en haut
mais, en général, il reste en bas.
Il n’aime pas le pouvoir
et d’ailleurs, il ne le prend pas.
Le peuple, c’est bien connu, n’a pas de mémoire…
Il est inconstant et léger.
Et lui, qui passe son temps à travailler
ne songe qu’à s’amuser.
Comment peux-tu dans ces conditions
compter sur le peuple ?
La réponse est simple :
il n’y a que sur lui
que tu puisses compter.

 

 

 

 

 

Racisme et le boulanger arabe

30 avril 2017

 

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Un raciste
est quelqu’un
capable
de se pisser dessus
rien qu’en ouvrant la bouche.

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Le boulanger arabe

On disait autrefois, parfois, des étrangers
Qu’ils venaient pour manger le pain des Français.
Voilà qui n’est guère, aujourd’hui, soutenable ;
Dans ma rue, mon boulanger  est un Arabe.

Tous deux, nous parlons un peu de politique
Surtout quand il est seul dans sa boutique.
Le boulanger de ma rue est Tunisien
Et c’est lui qui fait notre pain quotidien.

Bien sûr il produit aussi quelques galettes
De semoule et de petits gâteaux au miel.
Mais il cuit aussi d’excellentes baguettes
De tradition, des bâtards et des ficelles.

Quand je passe auprès de sa boulangerie
Je me sens emporté par la bonne odeur
Du pain frais, le blond nuage tendre à cœur,
L’odeur éternelle du pain de Paris.

Le boulanger de ma rue est Tunisien
Et je me trouve bien de manger son pain.
Nul n’oserait dire mangeant de son pain frais
Que ce pain-là n’est pas un vrai pain français.

Le candidat idéal

29 avril 2017

Concours de Blois

Le candidat idéal

Pour diriger l’Etat
et présider aux destinées de la Nation
il nous faut, aujourd’hui, me dis-tu
un homme (ou une femme) vraiment compétent
dans le domaine économique.
Alors, choisis
celui-ci
qui est assis au coin de la rue.
il devrait faire l’affaire :
il n’a pas la queue d’un,
la vie lui a réservé plus d’un tour de cochon ;
chômeur longue durée, salarié précaire,
expulsé, SDF, pauvre hère…
Pour lui, vivre ici, tous les jours
est un parcours du combattant
et relève de l’exploit.
Lui,
au moins,
il connaît
les lois véritables
de la guerre économique.

Carillon de Pâques

16 avril 2017

Paques

Carillon de Pâques

Pâques, fête de la Résurrection
des pissenlits et des violettes !
La Nature est notre seule Eglise
et notre seul dieu, l’Amour.
(Le Bon Dieu a pris son congé
par-dessus son soulier.
En attendant l’Humanité,
Pachamama, la Terre-Mère,
l’a remplacé).
Dans nos jardins comme chaque année
éclot le miracle
des œufs en chocolat.
Et nous nous rendons grâce
aux peuples Nahuatl.
Aux pays des amours carillonnantes,
dans notre clocher
nichent les hirondelles…
Et si tu es mon bourdon
je suis ton battant.

(Dimanche de Pâques, le 16/04/2017)

Mort d’Evguéni Evtouchenko

4 avril 2017

Lettre à Evguéni Evtouchenko

Le poète russe Evgueni Evtouchenko vient de décéder à 84 ans aux Etats-Unis. Il était né le 18 juillet 1933 à Irkoutsk, en Sibérie. J’avais écrit cette lettre il y a quelques années.

Poet Yevgeny Yevtushenko
1.Rencontres sans  rendez-vous
Il y a longtemps, Evguéni, que je veux t’écrire cette lettre
mais toujours, j’ai remis ça à plus tard
(Pas que je sois spécialement paresseux…
Je me donne même
pour le plaisir du travail.
Pareil à l’ours qui passe ses journées
à courir après son rayon de miel…)
Mais nous aurions bien un jour,
me disais-je,
l’occasion d’aborder le sujet
de vive voix.a

C’est que nous nous sommes à plus d’une reprise rencontrés
aux quatre coins de la planète.
Et chaque fois sans nous être donnés
Le moindre rendez-vous.

La première fois,
c’était dans la banlieue de Moscou,
à Metveïevskoïe,
la maison de repos des travailleurs du cinéma,
où je venais voir Tchinguiz Aïtmatov.
(Tu portais ton costume de dandy et ta casquette de voyou).
Cette année-là, nous avons lu dans un amphithéâtre
pendant le Festival de la jeunesse
quand la jeunesse du monde se retrouvait chez toi
dans ta ville pimpante
comme un œuf de Pâques.
C’était dans les tout débuts
de la Pérestroïka
et nous pouvions croire alors
que le socialisme avait rendez-vous avec la liberté
et que nous,
nous avions rendez-vous avec le futur).

Une autre fois,
nous nous sommes retrouvés à Salvador de Bahia,
chez Jorge Amado,
près de la piscine de l’hôtel,
en bonne compagnie,
à boire
à même la sphère terrestre
d’une noix de coco…
Et ce jour-là
nous avions rendez-vous
De l’autre côté du monde
avec la générosité
et la beauté.

Nous nous sommes aussi revus un soir,
à Paris,
sur les Champs-Elysées
où ton film avait débarqué sa cargaison d’images
sur le trottoir, comme après le marché…
Il y avait là un homme assis à cheval sur le bulbe de St Basile,
armé d’une aiguille à repriser le ciel ;
des baies sauvages dans la neige de Sibérie ;
et un enfant qui traversait Moscou,
en portant dans ses bras
un aquarium où s’agitait un poisson rouge…
Ce soir-là,
c’est avec la poésie
que tu nous avais donné rendez-vous…

Le champagne dans les verres
répandait son geyser,
et toi, tu étais d’humeur à t’épancher
comme la Néva
près du pont où s’est crucifié
le poète Vladimir Maïakovski…
Tu étais un peu gai
et passablement triste
et tu m’as dit :
« Dans mes poèmes, il faut que tu fasses le tri
parce que j’ai écrit beaucoup de merde… »
(Ah ! que j’aimerais avoir écrit
autant de mauvais vers que toi !)

Alors, je pensais qu’un jour ou l’autre,
par hasard encore,
je te reverrais,
avec tes yeux bleus,
tes cheveux de paille,
ta grande carcasse d’épouvantail
qui n’effrayerait pas les freux,
funambule dansant sur les fils électriques
au-dessus des rails du tramway
les soirs de virée…
Je savais que je te retrouverais
un jour ou l’autre
bondissant
sur la scène de théâtre de la planète
clown blanc
joyeusement tragique
poète histrion
des plus sérieux
toujours prêt à mettre
ton cœur à nu.

2.Evocation d’un pays disparu
Mais aujourd’hui, je t’écris car notre temps est compté.

Il y a longtemps, dans un autre siècle,
et dans une autre vie
(alors nous étions jeunes)
je me suis rendu dans ta patrie,
en Sibérie.

J’étais monté à bord d’un petit biplan
en compagnie d’un général couvert de médailles,
de deux géologues
et d’une paysanne qui portait ses poules et ses œufs
au marché voisin,
à quelques centaines de kilomètres de là…

Nous avons volé entre Bratsk et Oust Illimsk
et l’avion dans les airs jouait aux montagnes russes.
On se serait cru en train de pédaler
sur un vélo volant au milieu du ciel bleu.

En bas, on apercevait à peine
des traces de vie humaine
dans la blancheur de la taïga :
une route  ou un camp peut-être,
la neige et la forêt…

Je n’ai pas rencontré Niouchka,
dont tu as  chanté la complainte,
Niouchka, la petite bétonnière
du grand chantier du G.E.S.,
la puissante station hydro-électrique,
la fille-mère abandonnée
par un jeune cadre ambitieux
et dont l’enfant fut adopté
par tous les travailleurs du chantier…

Je n’ai pas rencontré Niouchka
mais j’ai marché sur le fleuve Angara
au cœur d’avril.
J’ai trinqué avec des hommes
à l’écorce rude et au cœur tendre
comme le bois du bouleau.
J’ai vu dans la ville pionnière,
les nouveaux mariés
qui se faisaient photographier
sur ce barrage qui était le leur.
Et j’ai croisé des jeunes,
bras dessus-dessous,
qui marchaient dans les rues
en jouant de la guitare.

Et je pouvais croire
que la ville leur appartenait
et que ton pays avait
rendez-vous avec notre avenir.

Mais l’histoire a le secret
des rendez-vous manqués.
Le  communisme annoncé,
au détour du chemin, nous a posé un lapin…

Aujourd’hui, l’URSS, qui pendant si longtemps
a porté l’espérance de millions d’exploités
du monde entier, a disparu.
Ses dirigeants n’y croyaient plus
et peut-être ses peuples en avaient-ils assez
de porter à bout de bras l’avenir promis.

3.Du Dégel à la débâcle

Camarade-printemps,
quand les moustaches de plomb sont tombées
et que l’eau des stalactites s’est mise à couler
du nez des statues qui s’étaient figées
dans la pose de l’histoire,
tu fus le poète du Dégel.

Aujourd’hui
à l’Est comme à l’Ouest
nous sommes tous des poètes de la débâcle
des banquises.
Perdus, comme des esquimaux
isolés sur des blocs de glace à la dérive,
nous pagayons dans un jour polaire sans fin
sur les eaux glacées du calcul égoïste
à la recherche d’un chéneau,
d’une voie libre vers l’océan…

Récemment tu as écrit :
«  Nous vivions en otages d’un but mensonger.
Maintenant les idées sont défaites comme des lits.
Nous sommes les otages non d’un but,
mais d’une absence de but. »

Le capitalisme l’a  emporté sur le communisme
mais cette victoire
fut une victoire sans espérance.

Tu as raison ;
les idées sont comme un lit défait
et beaucoup dorment dehors
dans le froid
sans même un drap pour se couvrir…

Si nous sommes coupables
Toi, moi et des millions d’autres,
est-ce d’avoir trop rêvé ?
Avons-nous péché
par excès de poésie ?
Si nous sommes coupables
c’est peut-être de n’avoir pas trouvé
le lieu et la formule
de l’égalité dans la liberté…

Evguéni, ne prêtons pas l’oreille aux popes noirs,
ni aux sermons des serviteurs de l’argent tsar
qui nous répètent à l’envi que rien jamais ne pourra changer.

Vouloir instaurer le paradis sur Terre
et transformer les hommes en saints
fut sans doute l’erreur…
Mais peut-on pour cela accepter
l’Enfer sur la Terre,
ou la boue du Purgatoire quotidien ?

Evguéni, mon frère,
même s’il peut en coûter cher de rêver,
dis-moi que malgré les coups bas
et la gueule de bois de l’Histoire,
les poètes n’ont pas renoncé à rêver.

Dis-moi qu’ils n’ont pas renoncé à penser
qu’il est encore possible,
de faire fondre dans nos verres
le glaçon des cœurs.

4. A bientôt, fraternellement :

Toi et moi
(et quelques milliards de nos semblables)
nous sommes couchés
à moitié endormis, à moitié éveillés
dans un fossé trempé,
près d’une décharge immense,
au milieu des détritus et des violettes.
Sans doute avons-nous un peu trop bu
et peut-être
ne sommes-nous pas encore tout à fait dessoûlés…
Car si nous levons la tête, nous imaginons
- contrairement à ce que prétendent certains prophètes -
que ce nous voyons briller dans le fond noir du ciel
ce ne sont pas
les projecteurs des miradors
du camp céleste où sont parqués pour l’éternité
les prisonniers de l’humaine condition,
ni les lumières du casino de l’universelle roulette
où il doit toujours y avoir
des gagnants et des perdants,
mais simplement
la  grande salle de bal de nos sœurs les étoiles,
la maternité du futur de l’humanité
où nous n’avons pas encore
fini de voyager.

Post-scriptum :

« Comme il est difficile, disais-tu,
 de s’endormir sur le globe terrestre »…

La vie est courte…
Mais il peut encore arriver
Que nous nous retrouvions au bord d’un fleuve
(la Seine ou peut-être la Volga ;
et si ce n’est pas nous, d’autres le feront)
un soir où nous ne pourrions pas dormir,
pour partager une vodka
et nous passer de l’un à l’autre une cigarette
(même si nous ne fumons pas)
juste pour partager la volute de fumée
du mirage clair et nécessaire
de ce rêve toujours à refaire
de la fraternité.

Francis Combes – Dimanche de Pâques, 2013

 

Evtou


Un poème d’Evgueni Evtouchenko

Je ne désire posséder rien à moitié !
Je veux la terre entière, et le ciel de surcroît !
Les mers, les fleuves, les torrents
Sont tout à moi et je ne veux rien partager !

Vivre n’est pas pour moi une demi-mesure.
Je suis de taille à recevoir tout de la vie !
Pas de demi-bonheurs !
Pas de demi-malheurs !

Mais je ne veux qu’une moitié de l’oreiller,
Où, délicatement, appuyée sur ta joue,
Etoile minuscule, ô étoile filante !
Une bague scintille à ton doigt.

(traduit par Alain Bosquet, in De la Cité du Oui à la Cité du Non, Grasset 1970).

Un manifeste pour le printemps

20 mars 2017

Un manifeste pour le printemps
(fragments)

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1.
Voici le retour du printemps
toujours en avance ou en retard
toujours à contretemps

Il y a dans l’air un frisson, une turbulence
une effervescence de désir

Tout semble à nouveau sur le point d’aimer

Ce printemps,
qu’allons-nous en faire ?
Le gaspiller, comme à notre habitude ?

Ou encore rajeunir ?
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2.
Chaque jonquille jaillie du sol
est un pistolet
qui tire le coup de feu
de son petit soleil jaune
sur la ligne de départ du printemps.

3.
Le printemps cette année est arrivé furtif

La poitrine du périphérique se soulève
Elle cherche à happer l’air
Au milieu des embouteillages
elle respire une odeur
inattendue de sureau

Il y a dans le vent un goût d’anis

entré par effraction par la vitre baissée

Un type mendie, assis sur la rambarde de sécurité

au milieu des gaz d’échappement

Sur le talus, au milieu des détritus
fleurit

sans que personne
ne le lui ait demandé
un buisson de fleurs orangées

(Pas prévu dans le programme de la journée
il nous fait le cadeau de sa surprise).
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4.
Station Stalingrad
les piles du métro aérien se mettent doucement à vibrer

La matinée oscille

Un chien
et un enfant, avec un skate-board, traversent la rue

Le jour pousse légèrement les immeubles de l’épaule
pour faire un peu de place sur la place

Le ciel déménage
les armoires des nuages
aux étagères chargées de bouteilles de lait
qui tintinnabulent

L’eau pétillante du ciel bleu nous envahit
et menace de déborder

C’est un beau temps pour aimer

« Le printemps, le moment idéal,
dit Raymond, pour perdre sa fleur… »

Même les voitures font un bruit de source

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5.
Au-dessus de la rue
entre deux immeubles
passe un nuage blanc

Il porte une miche de pain
à la mie bien fraîche et blanche
et une salière

pour te souhaiter
à toi qui viens d’ici
ou bien d’ailleurs
la bienvenue

6.
Un peu avant six heures
les merles se mettent à chanter

Tu les entends
pendant que passe le café

Les merles sont matinaux
dès l’aube, déjà en voix
(Pas besoin de se racler la gorge
comme les corbeaux)

Leur chant
que nous ne comprenons pas
nous parle pourtant

Avec leurs modulations
changeantes comme les mots dans une phrase
ils nous disent
le plaisir de vivre
et d’avoir des congénères

Un merle suffit
à faire chanter la rue

(Un merle ou plutôt deux).

7.
Les jonquilles que l’on vend au coin des rues
sont des fleurs de modeste vertu.
Elles se contentent d’annoncer
comme chaque année
le retour des beaux jours.
Si de mes poèmes
c’était la seule chose
qu’on retenait
je crois
je m’en contenterais…

8.

Essayer de dire le monde avec des mots neufs

Mettre de nouveaux habits

Refaire les papiers peints de notre univers

Se débarrasser de la peau morte qui nous colle au corps

Faire sa mue

comme les lézards

Se débarrasser des yeux gris

la cataracte de l’accoutumance

9.
Nous anime un désir toujours vain
et qui revient toujours
de renaissance

Orphée
qui tente
toujours défait, jamais vaincu
de conjurer la mort

La poésie est toujours
propagande pour le printemps

10.
Le printemps est incorrigible.

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La banlieue où je vis est toujours en désordre

21 février 2017

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La banlieue où je vis est toujours en désordre

La banlieue où je vis est toujours en désordre
un canapé y gît rouge sur le trottoir
où traîne une télé, cassée, abandonnée
un jeune assis dessus parle avec ses copains
ils boivent des cocas et se fument des joints.
En marchant dans la rue, on croise des cartons
des cagettes brisées, des canettes de bière

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et même un vieux manteau dans l’eau du caniveau.
La terre du dénuement n’est pas un lieu désert
c’est un lieu encombré et envahi d’objets
territoire du rebut, dépotoir en plein air
où échoue le surplus de la consommation
marchandises vaincues, échouées, inutiles
comme après le reflux, quand s’en va la marée
aux bras de son amante, une lune esseulée.
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La banlieue où je vis est toujours en désordre…
Vers les Quatre chemins, à l’entrée du métro
« Marlborough, Marlborough » répètent à voix basse
trois vendeurs à la sauvette de cigarettes.
Ici, le monde entier s’est donné rendez-vous
mais si c’est ça le monde, il ne va pas très bien
et le plus grand désordre est l’homme déserté
par ses rêves de vie, son espoir, sa fierté
toute une humanité amputée du futur
qui n’ose imaginer des lendemains plus beaux.
Oui, le plus grand désordre est ce jeune vaincu
qui ne voit devant lui pas le moindre avenir
convaincu qu’il vivra moins bien que ses parents
et qu’il n’est ici-bas pour lui pas plus de place
que pour cette carcasse de scooter incendié.
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La banlieue où je vis est toujours en désordre
pays jamais fini où tout est mouvement
inlassable chantier où tout reste possible
terrain vague, atelier, labo du jour qui vient
il porte la couronne de l’inachèvement.
Il y pousse des femmes, orchidées et panthères
ou gazelles (en ces lieux ce n’est pas exotique)
de toutes les couleurs, libellule, élastique
sur le point de rugir, de bondir dans l’arène
le cirque des douleurs et des joies et des peines.
Elles chevauchent leur vie, ne veulent pas de rênes
s’imaginent princesses, amoureuses et reines
mais leurs princes charmants enfourchent leurs motos…
Cette ville habillée de son manteau de lèvres
est la cage où palpite tout un essaim de rêves…

 

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Pour la Saint Valentin-Valentine

14 février 2017

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Sur le mode d’emploi de l’amour

Les poètes n’ont pas tout dit sur l’amour…
Aimer ce n’est pas seulement être amoureux
Aimer, ce n’est pas seulement désirer
Aimer, ce n’est pas seulement vouloir enlacer, embrasser
Aimer, ce n’est pas seulement faire l’amour
Aimer, ce n’est pas seulement craindre
ne plus être aimé
Aimer,
ce ne devrait pas être se torturer, être jaloux, se déchirer
Aimer,
comme le savent la plupart des gens ordinaires
c’est aussi faire la cuisine
les courses, le ménage, la vaisselle,
des confitures ou un poème…
Aimer, c’est prendre soin de ses proches
se soucier d’eux,
Aimer, c’est écouter,
parler,
vivre.
Aimer c’est les aider
dans la mesure du possible
et même au-delà
Aimer c’est aussi s’occuper
des affaires de la cité.
Aimer, c’est être solidaire.
Aimer
est une faculté largement partagée
et un travail à temps complet.

Dans la foulée

12 février 2017

bar dans la foulée

Dans la foulée

Inutile de courir, pour la pêche aux sourires
Il suffit de s’asseoir, amis, « Dans la foulée »,
(C’est le bistrot de Clément, à Ménilmontant)
Quand la ville au dehors est froide, orange et bleue.

La pluie tombant la nuit fait un rideau de perles
Une femme âgée passe un cabas à la main
Sur le trottoir luisant glisse un poisson doré
Et la salle éclairée est un lampion de fête.

Ici pas de Loto et pas d’écran télé
On peut y siroter un Diplomatico
On y parle entre amis, on y lit des poèmes…

Cet endroit est resté à l’écart du « progrès »,
Mais ce serait cloche de le mettre sous cloche…
(Heureux qu’il reste encore des lieux de résistance).

Pour John Berger

4 janvier 2017

Ce poème a été publié dans l’anthologie The Long White Thread of Words,
réunissant de nombreux poèmes dédiés à John Berger
et publié en Angleterre par Andy Croft aux éditions Smokestack Books.

John Berger

Le collier du printemps
pour John Berger

La montagne est là tout près
comme un grand sac de cuir fermé,
un sac au trésor abandonné
lourd de pierres, de fatigues, de secrets.
Nous sommes assis dehors
autour de la grande table de bois
et nous parlons au soleil.

Pendant que nous parlons de la poésie, de la révolution, du monde,
la petite fille de John
arrache dans l’herbe des têtes de pissenlit
puis, avec tout le sérieux dont sont capables les enfants
quand ils jouent,
elle vient les déposer, bien alignées,
dans les rainures de la table pour la décorer,
comme un collier,
petit bataillon insolent du soleil
qui défie l’hiver dans nos cœurs.

Le printemps dans une main d’enfant…
De quoi
ne jamais désespérer de la beauté.

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Un article que j’avais écrit sur John :

Le passeur fraternel

John Berger est un écrivain anglais qui a posé son baluchon en France depuis près de quarante ans. Il habite à flanc de montagne, dans un petit village de haute Savoie, une ferme au confort rudimentaire, avec les toilettes dans la cour. C’est là qu’il vit et écrit, aux côtés de Beverly, son épouse, et tout près de son fils Yves qui est peintre et qui a transformé la grange voisine en atelier. Attentif au mouvement des saisons et des hommes… Quand je lui avais rendu visite, j’avais vu flotter, dans un champ, en contrebas, un drapeau palestinien, planté là suite aux voyages faits par le père et le fils dans les territoires occupés. Et devant la maison, trônait une grosse moto Honda noire avec laquelle, à quatre-vingts ans passés, il continuait à circuler sur les routes de montagne. John Berger s’est installé ici, dans les années soixante, après être passé par Genève et le Vaucluse. Né à Londres, en 1926, il a quitté l’Angleterre parce qu’il ne se sentait pas chez lui dans son propre pays, habitué qu’il avait été dans sa jeunesse à fréquenter des immigrés antifascistes venus de toute l’Europe. Aujourd’hui, peut-être ferait-il un autre choix, car l’Angleterre devenue multi-ethnique et multiculturelle a beaucoup changé. Dans ce village de Haute Savoie, il lui a fallu s’acclimater et se faire accepter, découvrir surtout ce qu’est la vie des paysans. Aujourd’hui, il fait partie du paysage. Et quand c’est le moment de rentrer les foins, il n’hésite pas à décliner tout rendez-vous littéraire à Paris parce qu’il lui faut retourner pour donner la main aux voisins. De cette plongée dans la vie rurale (qu’il n’idéalise pas mais dont il dit la vérité et la valeur humaine de résistance à une certaine modernité destructrice) il a tiré une très belle trilogie romanesque, Pig Earth (Cochonne de terre) traduite en français sous le titre La Cocadrille.

John Berger n’est pas pour autant un ours retiré dans sa montagne. Non seulement, il voyage, mais il reste en permanence ouvert aux mouvements du monde, en alerte, éveillé comme en témoignent les chroniques qu’il publie régulièrement dans la presse européenne, dans Le Monde Diplomatique, le Irish Time ou El Païs et dont les éditions le Temps des Cerises ont publié une sélection sous le titre Tiens-les dans tes bras, (Hold everything dear). Chacune de ces chroniques, qu’elles parlent d’art contemporain, de la Palestine ou du poète turc Nazim Hikmet, manifestent ce qui est la « marque de fabrique » de l’écrivain John Berger, quel que soit le genre auquel il touche : une grande curiosité pour la vie, un goût insatiable de la fraternité.

Entré aux Beaux Arts de Londres en 1946, John Berger a commencé comme peintre et il n’a jamais cessé de dessiner, avec u trait à la fois précis et libre qui n’est pas sans évoquer les derniers dessins de Rodin.

Très vite, il s’est fait connaître comme essayiste et critique d’art, par ses études sur Picasso et son livre Ways of seeing (Voir le voir) qui a donné lieu à une série à la BBC et qui est considéré comme un classique de la pensée théorique sur l’art et le regard.

En 1972, il a reçu le Booker Prize pour son roman G et a fait scandale pour avoir décider de donner la moitié de la somme aux Black Panthers. L’autre moitié lui servant à financer une enquête sur les immigrés en Europe.

Son œuvre est nombreuse et éclectique. Elle compte des films (il a travaillé avec le cinéaste suisse Tanner, pour lequel il a notamment écrit le scénario de La Salamandre, et plus récemment avec Gérard Mordillat qui est un de ses amis). Des livres sur la photo et la peinture. Quelques recueils de poèmes. Et des romans. Chacun de ses romans prend à bras le corps l’un des aspects de ce monde globalisé où les hommes sont maltraités et diminués. Outre le déclin du monde paysan, il s’est ainsi intéressé aux effets du Sida (dans Qui va là ?), à la misère extrême des SDF dans les métropoles occidentales (dans King) ou à la prison et aux victimes de « l’anti-terrorisme » (dans De A à X).

A chaque fois, l’écriture lui est moyen de franchir les frontières, de traverser les murs que la société érige entre nous et en nous-mêmes. Ecrire, pour lui, c’est regarder le monde. Et ce regard est un déjà acte. Il consiste « à jeter des ponts » entre les êtres, entre les peuples et aussi, « entre l’esprit humain et la nature, ce qui est, dit-il, l’un des besoins les plus profonds de l’homme ». Voir, l’un de ses derniers livres : Pourquoi regarder les animaux. L’écrivain est un passeur du réel qui utilise la barque du langage.

John Berger est certainement l’un des intellectuels critiques les plus marquants d’aujourd’hui. Il considère que le rôle de l’écrivain est de « nettoyer les mots » qui ont été salis par l’usage mensonger qu’en font le pouvoir politique et économique. (Ce qui est une façon actuelle et vraiment révolutionnaire de redonner un « sens plus pur aux mots de la tribu », comme disait Mallarmé). Mais dans le même temps, sa critique, aussi aiguë soit-elle, n’a rien d’un couteau glacé et tranchant qui ignorerait les états de l’âme. Ce qui le caractérise, c’est au contraire le don d’empathie. La tendresse. On a dit qu’il était un écrivain engagé. C’est vrai (son implication aux côtés des Palestiniens, avec le Tribunal Russel pour la Palestine n’est qu’un aspect de cet engagement). Mais l’engagement chez lui n’a rien d’un enrégimentement. Il s’implique dans le monde tout en se montrant toujours accueillant à l’autre. On l’a dit communiste. Même s’il n’a jamais été membre du parti communiste et s’il a eu pas mal de désaccords avec le PC anglais, notamment sur l’art, il est en effet de cette famille de pensée multiple, qui ne désespère pas de la mise en commun du monde, d’une humanité qui se grandirait dans le partage. Marxiste il est et il demeure. Dans la lignée de Brecht ou d’Ernst Fischer, l’un des plus féconds théoriciens de la « nécessité de l’art ». John Berger sait le rôle de l’histoire (et de l’économie) mais il s’intéresse aussi à la dimension spirituelle de l’humanité. D’où un thème récurrent chez lui : comment les morts survivent en nous ; ce qui définit somme toute la culture et la civilisation. Il pourrait même aux yeux de certains passer pour un peu mystique. A son propos, je pense à une formule du grand romancier brésilien Jorge Amado qui disait : « Je suis d’un matérialisme qui ne me limite pas ». Elle me paraît bien s’appliquer à John Berger…

Dans le triptyque républicain aujourd’hui bien maltraité, la « fraternité » est sans doute le volet le plus ignoré, le plus malmené… Mais c’est la valeur qui vient à l’esprit quand on évoque John Berger. Pour son œuvre, mais aussi pour son comportement personnel, simple, direct, chaleureux… Ses yeux bleu clair et son sourire de bienvenue.

La poésie occupe une part modeste dans ses publications ; modeste mais centrale. « La poésie, m’avait-il dit un jour, c’est la moitié de mes lectures… » En fait, la poésie est présente dans tout ce qu’il écrit, que ce soit en vers ou en prose, si on veut bien considérer que la poésie consiste à se montrer attentif au sens des mots et à leur sensibilité, à tout ce qu’ils véhiculent d’impensé, de clair obscur, de mystère, d’un poids de réalité qui outrepasse le concept, et rend le poème nécessaire pour saisir le monde.

Quand il écrit en vers, John Berger se montre scrupuleux à l’extrême avec les choses et les êtres. Il ne fait pas partie de cette sorte (répandue) de poètes (je ne leur jette pas la pierre !) que les mots grisent. Il y a chez lui, à un haut degré, une des qualités poétiques qui me touchent le plus : le sens de la justesse. Car il y a une vérité du poème. Même quand celui-ci s’autorise par la métaphore un saut périlleux dans l’imaginaire et le rêve, le poète est un trapéziste, un acrobate qui a besoin pour s’envoler de prendre appui sur le tremplin du sol de la réalité.

C’est cette vérité du poème, témoignant pour tout un monde menacé, qui se retrouve dans Pages of the Wound (paru aux Temps des Cerises, éditeurs sous le titre Écrits des Blessures).

écrits des blessures

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