Poésie d’utilité publique

9 novembre 2008

Poésie d'utilité publique Francis-Medellin

Depuis toujours, je défends l’idée que la poésie, même si elle est une activité savante, n’est pas réservée par principe à un petit groupe de spécialistes. Elle naît de l’usage que les peuples font de leur langue. Elle ne vit que parce qu’elle est mise en commun. Écrire un poème, comme chanter, peindre ou cuisiner est une façon de partager son plaisir. Pour moi la poésie est une fabrique de bonheur, un transformateur électrique qui convertit nos sentiments et nos idées en énergie. Elle est une façon d’être de plain pied dans le réel, sans s’accommoder de l’état des choses. Elle est à la fois la conscience et l’utopie du monde. Parole intime, elle est d’utilité publique.

 


 

La fidélité de Fidel

26 novembre 2016

fidel

La fidélité de Fidel

Tu fus le commandant de la Révolution
En uniforme olive et le cigare aux lèvres.
(Dès lors, ce ne fut plus l’emblème des patrons).
Les femmes du peuple sur leurs cuisses le roulent
Et le fument ainsi que les hommes du peuple
Pendant qu’on leur lit au micro de l’usine
Des messages d’amour écrits pour leurs collègues.

Toi, il y a longtemps que tu ne fumais plus
Mais la flamme jamais en toi ne s’est éteinte.
Ta barbe est devenue blanche et très clairsemée
(La révolution aussi change de visage)
Mais ta barbe jamais tu ne l’auras coupée.
Les Barbudos rêvaient de soulever une île
Et la moitié du monde avec eux s’est levée.

Et malgré l’embargo et la boue du chemin
Vous n’avez pas cédé ; vous vous tenez debout.
Il y aura encore de l’herbe verte et drue
Qui poussera demain sur les joues de la Terre,
Des peuples aux mains nues qui se soulèveront,
Des enfants toujours prêts à courir dans les rues
Pour tenter d’attraper une colombe en vol.

le 26/XI/2016

Patcigare

Préférence nationale

14 novembre 2016

réfugiés

Préférence nationale

Il faut en finir avec les privilèges,
les avantages,
les droits
dont bénéficient les étrangers
les immigrés
les réfugiés.
Imposons
lors des prochaines élections
la préférence nationale.
A nous enfin
les séjours au grand air
dans les bidonvilles,
les nuits à la belle étoile
sur les bouches du métro,
les nuits à dix
chez les marchands de sommeil,
A nous les contrôles au faciès,
les soupes populaires,
à nous les soirées
sans femmes et sans enfants,
le camping sur les trottoirs,
les villégiatures aux frais de l’État
dans les centres de rétention,
les reconduites tout confort à la frontière…
À nous, les boulots de merde,
(et les payes qui vont avec),
les bonnes vibrations des marteaux piqueurs,
les accidents sur les chantiers,
les rodéos à bord des camions poubelles,
les places assises dans le métro
à cinq heures du matin
pour aller faire le ménage en toute tranquillité
dans les bureaux vides des grandes sociétés.
À nous tous ces droits, ces avantages, ces privilèges
réservés aux étrangers
car nous le valons bien.
Et quand
après avoir imposé la préférence nationale
nous pourrons tous
partager le même sort
nous saurons peut-être
ce que veut dire
« être solidaires ».

marteau piqueur

Trois questions sur la « Jungle de Calais »

27 octobre 2016

Calais
Trois questions sur la « Jungle de Calais »

Depuis des mois, des milliers de réfugiés
qui ont fui les zones de guerre,
empêchés de passer en Angleterre,
s’entassent dans un bidonville
près de la ville de Calais.

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Les journalistes, les élus, la Préfecture
la police et même les riverains
parlent de la « Jungle de Calais ».
(Calais, port du Nord de la France,
pas connu pour son climat équatorial).
Une question se pose :
S’il y a une jungle à Calais,
qui sont les gazelles ?
Qui sont les lions ?
Et qui sont les chacals ?

déménagement Calais

                               2

Deuxième question (qui est sans doute la première) :
Quand la savane est en feu
et que tous ses habitants s’enfuient,
que faut-il faire ?
Ériger des barrières
pour leur interdire de passer ?
Ou tenter d’éteindre l’incendie ?

démolition calais

                        3

Finalement a commencé
l’évacuation de la jungle de Calais.
Des centaines de réfugiés
sont envoyés dans des centres
aux quatre coins de France
où ils pourront vivre quelques mois.
(Le temps d’examiner leur demande d’asile).
Les réfugiés semblent contents
et ils montent dans des cars
où (détail inhabituel et intriguant)
les sièges sont recouverts
pour toute la durée du voyage
de housses en plastique transparent.
Une question nous vient :
Qui aurait besoin d’un savon et d’un désinfectant ?
Les réfugiés
où ceux qui ont fait poser les housses ?

car-calais-migrants

Taipei

16 octobre 2016

Du 8 au 11 octobre 2016, j’étais à Taïwan pour participer au festival de poésie de Taipei, avec les poètes chinois Hong Hong,

Shu Cai, le Coréen Ko Un, le Japonais Kiwao Nomura, l’Espagnole Tina Escaja…

 

Taïwan1

 

Taipei

arrivée de nuit
(après dix sept heures de vol et une escale à Dubaï)

En arrivant à Taipei, nous frôlons sur l’autoroute

l’épaule noire des montagnes cachées dans la nuit.
Les reflets des lumières de la ville et les feux des voitures
sur les vitres du taxi
accrochent au ciel couvert des étoiles
blanches, invisibles ce soir.
Et même quelques étoiles rouges…
(Peut-être, les dernières qui nous restent).

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Vision nocturne

Dans la nuit, la brume enveloppe
la tour de l’hôtel Taisugar
(du nom de la compagnie qui le possède)
dans une sorte de lait de soja.
L’encre de la nuit se dilue dans l’eau
comme dans les anciennes peintures sur soie.
La ville, montée sur pneumatiques,
n’arrête pas.
Elle file et s’arrête au feu rouge
en chuintant
et ses soupirs se mêlent
à la respiration intermittente, aux souffles et aux apnées
de la climatisation.
Les voitures dans la brume sont comme des lucioles
aveugles qui avancent à tâtons
sans savoir où elles vont.

« For your safety
please dont open the window »
Sous nos pieds, le vide.

Le monde est beau
et la vie est fragile.

« Tai feng »,
Un typhon tourne sur lui- même,
comme un dragon, dans la mer de Chine
et nous envoie sa pluie.

Hier a été ressenti dans la ville
encore un léger
tremblement de terre.

                    *

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Choses vues

Dans le métro de Taipei
une jeune femme me cède la place.
Et cette attention délicate
me rappelle une réalité cruelle
que sans elle
j’aurais pu oublier.

                 *

Dans la rue,
passant près de la femme à croupetons
qui écaille du poisson,
un homme qui me croise
sourit à l’étranger.
(Pays éduqué).

            *

A la table du petit déjeuner
trois jeunes Taïwanais,
cheveux courts sur la nuque et bien portants,
grosses lunettes,
mangent avec des fourchettes.

(Moi, j’utilise bien des baguettes…)

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                         *

Les gardiens du dieu du vent
s’apprêtent pour le défilé
avec leurs tambours et leurs masques géants.
Ils portent des Kways rouges
pour se prémunir de la pluie
et du vent.

*

Après avoir rendu visite au temple Longshan
où je n’ai pas rencontré de sage ermite s’adonnant à la poésie
mais, incrédule, des croyants

Il y a foule au temple Longshan.
Partout sont assis des croyants
qui relisent des sûtras.
Quelques uns brûlent des baguettes d’encens.
D’autres font la queue
pour qu’on leur dise l’avenir.
Ici on prie
pour réussir aux examens,
gagner de l’argent
ou trouver un bon mari.

(Chacun sa religion.
Moi, j’essaye de croire
en l’humanité.
Et parfois j’en suis à me demander
si ma croyance
est bien raisonnée).

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                                   *

Au parc 2.2.8. où se dresse le mémorial en l’honneur
des Taïwanais tués par le Kuomintang
après le débarquement de ses troupes
venues se réfugier sur l’île

Dans ce lieu de paix
de curieux écureuils
mangent à l’œil
dans la main des humains,
guère curieux
de leur histoire et de leur destin.

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                    *

Orient et Occident

Souvent les poètes d’Occident
épris de romantisme
se sont tournés vers l’Orient
et ont cherché dans la contemplation
du monde et de la nature
le secret de l’éternité.
Pendant que l’Orient
cherchait en Occident
le secret de la modernité.

Aujourd’hui, on retrouve partout,
les mêmes marques,
les mêmes gratte-ciel,
les mêmes smartphones.

Mais maintenant, plus d’un Asiatique,
tournant ses yeux vers l’ouest,
rêve d’un Paris
romantique où règnerait l’amour.

                         *

A la poétesse Li Ye (- ,784), nonne taoïste de l’époque Tang
qui écrivit le poème des huit extrêmes

L’Est et l’Ouest sont éloignés
mais ils se touchent.
L’Est et l’ouest sont opposés
mais ils sont inséparables
et l’un et l’autre mutuellement se changent;
ils déteignent l’un sur l’autre,
comme font mari et femme
qui depuis longtemps
forment un seul couple,

                     *

Mini aventure dans la jungle

Dans un couloir de l’hôtel
un petit avion de plastique blanc
s’est posé parmi les feuilles
d’une plante verte.
L’équipage a dû descendre
avec une échelle de corde,
disparaître parmi les hautes herbes
pour partir à la recherche de secours
en exploration
dans l’univers du pot.

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                                          *

Bonsaï
forêt vierge.
L’attention au détail,
au monde le plus petit,
suffit pour s’envoler.

                  *

Après avoir vu le lac Da hu (le »grand lac »)
qui n’est pas si grand,

avec une pensée pour la nature et pour nous.
à mademoiselle Wang

Dans un bol, un lac.
Sur le lac, une île.
Sur l’île, un pont.
Près du pont, un pin.
Sur le pin, un oiseau
dont j’ai oublié le nom.
Toute la nature en réduction
dans un bol de porcelaine, très fin
que l’on tient entre nos mains
et qu’on craint
stupidement de renverser
et de briser.

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                                                                      *

Pensant au retour
(d’après un SMS envoyé à celle qui est restée en France)

J’ai perdu l’habitude de voyager sans toi.
(Notre vie en commun est aussi un voyage).
Ici, je me languis… Je suis pourtant parti
Quelques jours seulement et je rentre bientôt.
(C’est un très court voyage mais une grande absence ;
Plus loin est le pays et plus grande est l’absence).

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(8 au 11-10-16)

 

 

 

« Nos ancêtres, les Gaulois… »

25 septembre 2016

« Nos ancêtres, les Gaulois… »

nos aieux les Gaulois

 

Se détachant de la page du livre d’histoire
ouvert sur la table de l’écolier
voici un guerrier gaulois qui sort du rang et prend la parole.
(C’est un anonyme, pas un grand seigneur
un homme du peuple qui travaillait comme forgeron dans son village
et a pris les armes pour répondre à l’appel de Vercingétorix.)
« Il n’est pas bon d’être vaincus
car ce sont les vainqueurs qui racontent l’histoire.
(Contrairement à César,
nos druides n’ont pas laissé de récits).
Ainsi, longtemps, nous fûmes présentés comme des barbares.
alors que nos villes étaient enviées du monde entier
pour leur or, leur richesse et l’habileté de nos artisans.
Notre langue fut effacée et notre nom même nous fut volé
(Gaulois est le nom que nous donnèrent les Romains).
pendant des siècles on nous a ignorés
et aujourd’hui encore, de nous vous savez peu de choses.
Mais nous sommes vos ancêtres
(à l’égal de beaucoup d’autres qui sont passés par là…)
Pas parce que nous étions grands, blonds et moustachus,
(beaucoup d’entre nous étaient petits, bruns et imberbes)
mais parce que nous vivons toujours en vous
comme ceux qui nous ont vaincus
et ceux qui après nous les ont vaincus…
Et si ta famille vient des anciennes colonies,
compte-nous aussi parmi les tiens.
Car nous sommes tout aussi bien
ancêtres des peuples colonisés.
Nous aussi,
comme ceux d’Afrique, du Maghreb et d’Asie,
et comme les Indiens des plaines,
nous avons été battus
par la force d’un État plus puissant
et par les divisions de nos propres chefs.
Nous aussi nous avons été vaincus
par nos princes qui pactisaient avec l’envahisseur
faisaient des affaires avec eux
et leur livraient leurs frères.
Et à nous aussi,
on a dit que notre défaite
était notre plus grande chance
car le vainqueur nous apportait la civilisation…
Et nous aussi, nous avons résisté.
Alors, d’où que tu sois, d’où que tu viennes
adopte-nous parmi les tiens
parce que nous avons été vaincus
et parce que nous nous sommes battus. »

monnaie gauloise

Retour de Palestine

18 septembre 2016

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Retour de Palestine
(20 au 28 août 2016)

  1. Nuit blanche

C’est un long voyage pour parvenir ici,
jusqu’au pays qui existe et qui n’existe pas
un voyage qui n’en finit pas.
Il nous a fallu traverser la cloche muette de la nuit.
(car la nuit est une robe de femme en forme de cloche
Qui se pose sur la terre et sur la mer.
On le voit distinctement sur l’écran dans l’avion.
Une cloche d’ombre pareille à celle que nous jetions sur la grande cage arabe de notre salon pour que les oiseaux se taisent.
Dans l’avion, des passagers se posent un masque en forme de loup sur les yeux pour dormir
et certains sans doute le gardent pour marcher dans la rue.)

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Pour parvenir jusqu’ici, ce fut un long voyage.
Il a fallu chevaucher une nuit blanche et regarder pâlir le jour sur Amman
où la lune s’attarde dans le ciel sans un regard pour nous.

  1. La frontière

Ils t’ont retenue sur le seuil de la Mer morte,
celle qui se dérobe devant les pas du voyageur,
et ils nous ont séparés.

Ils t’ont retenue deux heures au poste frontière
pour des raisons qui ne voulaient pas dire leurs raisons,
des raisons sans raison.
– Pourquoi me retenez-vous ? Leur as-tu demandé.Parce que vous êtes déjà venue.
– Non, je ne suis jamais venue.
– Si vous n’êtes jamais venue… ça va être plus long…

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Et j’ai mieux compris les questions qui répondent aux questions et qui n’y répondent pas,
dans les poèmes de Mahmoud Darwish,
les questions du pays qui existe et qui n’existe pas.

Ils t’ont retenue deux heures
et moi qui ne suis pas un frêle bouton de rose éclos avec la rosée du matin,
séparé de toi et ne sachant rien, je me sentais impuissant comme la fleur tremblant sur sa branche.

(Au poste frontière de jeunes Israéliens armés de leurs mitraillettes et de leurs tampons règnent sur les bureaux.
Pendant que les Arabes soulèvent les valises.
Et c’est une image suffisante du pays
qui n’existe pas et qui existe).

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Ils t’ont retenue parce que des gamins mal élevés
se sont postés à cheval sur une ligne tracée au sol
et ont décrété que cette ligne était à eux.

Mais à peine la ligne franchie tu entres chez leurs voisins.

Un jour leurs parents, où les parents de leurs parents
sont entrés dans la maison de ce voisin
Ils ont posé leurs valises sur le sol
et ils ont dit :
Notre famille habitait ici il y a trois mille ans…
Vous devez vous en aller.

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Alors ils ont pris la maison avec la terre
Et ils ont pris l’eau avec le ciel
Et la frontière, la frontière qui est
Le seuil de la porte où accueillir le monde
La fenêtre par où s’envoler.

 

  1. Jéricho

Dans la ville de la lune
poussent des palmiers, des citronniers et des fontaines.

Sept fois ils firent le tour de la cité en portant l’Arche d’Alliance.
Et les prêtres soufflèrent sept fois dans leur trompette…
Alors s’effondrèrent les murailles de la ville qui n’avait pas de murailles.
Et tous les habitants, hommes, femmes, enfants et animaux domestiques
Furent massacrés.
Seule fut épargnée la maison de Raha,
la prostituée qui avait hébergé et aidé les espions d’Israël.

Ainsi, Jéricho fut le témoin
d’un des premiers crimes contre l’humanité.

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Plus tard, sur la route de Jéricho, rapporte Jésus, un Samaritain,
Ennemi juré des Juifs
Porta secours à un voyageur juif laissé pour mort par des brigands.
Et Jésus le donne en exemple de ce qu’est l’amour du prochain.

Ainsi Jéricho fut le témoin d’un des premiers actes d’humanité.

Aujourd’hui, qui serait le Juif et qui serait le Samaritain ?

A Jéricho, dans la ville de la lune,
Poussent des palmiers, des citronniers et des fontaines.

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Le bureau de Yasser Arafat est à près de 300 mètres
sous le niveau de la mer.

Et pourtant, c’est ici que la Palestine fait surface.

 

  1. Un check point

Lors de ma venue en 2003, j’avais attendu sous le soleil, en compagnie de dizaines d’autres voitures, un temps interminable, au check point, à l’entrée de Ramallah. La file de voitures qui descendaient de la colline faisait comme un long serpent de carrosseries chauffées à blanc. Et nous étions dans le ventre du serpent, nous dissolvant lentement dans la chaleur et sous l’effet des sucs gastriques pendant sa digestion…

Arrivés au check point, deux jeunes soldats se tenaient .dans la guérite, blonds, nez retroussés et petites fossettes. Probablement des Russes. A l’entrée de leur cahute, ils avaient apposé une pancarte peinte à la main, avec une tête de mort et, en allemand, « Achtung ! »

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  1. Ramallah


Ramallah est un puits de lumière qui monte vers le ciel
Un puits de lumière où poussent des pierres et fleurissent des colonnes, des arcades, des balcons,

Le vestibule du soleil
La salle d’attente de la paix

Le futur s’édifie au milieu des terrains vagues où errent des oliviers poussiéreux
Des oliviers courageux qui ont depuis longtemps entrepris leur pèlerinage
Au pays où ils sont nés
Le pays qui n’existe pas et qui pourtant existe,
Modestes oliviers qui ne font pas d’ombre au soleil,
Libres oliviers qui semblent abandonnés
Mais n’abandonnent pas…
Oliviers résistants.

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Les martyrs sont entrés au musée.
D’autres sont en prison.

(Il y a dans les prisons d’Israël
Plus de six mille Palestiniens).

Les combattants, ont-ils le droit de se reposer ?

Demande-le à l’ouvrier
Qui pour un salaire de misère
Sous son léger abri de tôle
À longueur de journées martèle
Le clair visage des pierres de Palestine
Pour les embellir.

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Ailleurs, sous le même ciel,
Des patrouilles de soldats,
Arrêtent des enfants dans les rues
Et les arrachent à leurs parents.

D’autres,
Gratuitement,
S’en prennent à des jeunes gens
Les collent contre un mur
Leur donnent des coups de poings dans la figure,
Des coups de genou répétés dans le ventre.
Ils font ça méthodiquement, tranquillement,
Certains qu’ils ne répliqueront pas.
Et quand l’un des jeunes est par terre, plié en deux,
Un soldat lourdement armé lui saute dessus
Et le frappe à coups de talon dans le dos
Pour le casser.

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  1. Le pays en prison

Ce pays est barbelé de cicatrices
Amputé, écartelé, mutilé

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Un grand mur de béton armé
comme un couteau géant le coupe en deux
par le milieu

Des camps militaires le stérilisent

Ce désert qui devait fleurir
Fleurit de casses autos

Dépotoir à ciel ouvert

« Venez passer vos vacances en Israël ! »

Dans les parages de la Mer morte
C’est la terre elle-même qui est en train de mourir.

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Au sommet des collines
Se sont posées des colonies.

Elles sont apparues dans la nuit.
ce sont des installations extra-terrestres
qui dominent le paysage
et surveillent le pays.
Elles ont planté dans la vallée un drain
pour pomper l’eau
et se faire une transfusion.

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(Hier, il y a eu cinquante attaques contre Gaza.
Et personne n’a bougé).

Les Palestiniens sont coincés
Entre le mur et la mer,
L’impuissance de la révolte
Et celle de la diplomatie,
Le renoncement ou la mort.

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Vont-ils devoir à nouveau partir

Emportant avec eux leur terre dans une valise ?

  1. Dans le car

Dans le car, tu poses ta tête sur mon épaule
Et pendant que tu t’endors,
Ma colombe,
Je mets ma main sur ton front.
Pas pour t’empêcher de t’envoler
Mais à cause des cahots de la route.

« On pardonne parfois au criminel,
Disait Oscar Wilde,
jamais au rêveur. »

Dans l’univers de Disneyland
Les pays qui rendent hommage à leurs poètes
Et qui croient en leurs rêves,
Sont des pays perdus.

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(Les colombes, ma colombe,
Ne sont pas aussi douces qu’on le croit.
Les colombes savent se battre et peuvent être cruelles)

Ici, ma colombe.
tous devraient pouvoir vivre
en paix.
Mais pour que la paix soit possible

Il faudra rendre de la Terre,
de l’eau
et de l’air.

 

8. l’herbe de Marie

Dans les collines
Il est interdit de cueillir la sauge
(L’herbe de Marie
Qui a toutes les vertus
Ou presque
Et que les Palestiniens
Mettent dans leur thé)
car ses fleurs ont une forme de chandelier.

Ce pays paraît-il
Est le plus près du ciel.

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Le Prophète a atterri ici
à cheval sur un rocher
que l’on peut visiter.

Le Mur des lamentations
est toujours en chantier.

Et au Saint-Sépulcre, il faut faire la queue
comme au check point.

Il n’est pas sûr, s’il revenait ici,

Qu’on laisse entrer le Cananéen.

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9. La soie des hommes

Les habitants de ce pays
qui vivent au milieu des barbelés
ont souvent un cœur de soie,
comme une porte ouverte.

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(Alors que chez nous
parmi ceux qui vivent en liberté
beaucoup ont le cœur barbelé
comme une porte fermée).

 

10. Bethléem

Au-dessus des collines désertiques où s’ébattent les chèvres,
dans le ciel de Bethléem,
une étoile filante,
paraît-il,
s’est arrêtée.

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C’est l’étoile de la paix,
L’étoile de l’espérance humaine,
L’étoile de la fraternité.

Il ne faut pas
la laisser tomber
chuter dans l’abîme
et disparaître.

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Sur la beauté

18 août 2016

Bonnefoy

Sur la beauté
à Yves Bonnefoy

La beauté ne cesse de se dérober
Elle nous entrouvre
pourtant sa robe

Elle est sortie pieds nus du bidonville
mais préfère les tapis fleuris

Elle fait souvent payer ses charmes
et fréquente volontiers les palais
(La beauté est une catin)

On peut la voir aussi
parfois dans les manifs

Elle peut mentir
et elle peut dire la vérité

Nous savons
qu’on ne peut lui faire crédit
sur sa bonne mine

Mais on la suit
Pas question de s’en passer

Elle change de visage à chaque saison
Quand on pense l’attraper, elle s’échappe

Elle est en nous
et au-devant de nous

Et chacun de ses visages
compose la rosace
dans l’eau d’un reflet
que nous avons rêvé

Elle est
dans la vie
ce qui
d’un coup d’aile
l’élève.

Moissons nocturnes

7 août 2016

campagne
Moissons nocturnes

Quand la lune se lève
Et monte sur les blés
Les moissonneuses-batteuses
se mettent en action.
(Cette année l a moisson
est en partie perdue.
Sur les champs et les prés
il a beaucoup trop plu).

L’herbe sèche coupée
Autour de la maison
Lui fait une litière
D’or dans l’obscurité.
Et nous, quelle a été
Notre propre moisson ?
Notre été est passé ;
C’est l’arrière saison.

Nous avions cru semer
Un rêve fraternel.
Nous aurons récolté
Plus d’orties que de blé…
La lune est dans le ciel
Haute au-dessus des blés.
Et la terre est à bas,
Plus bas qu’elle ne devrait.

Notre révolution
Nous aura fait faux bond…
Toujours litières dorées
Sont garnies de fumier.
Le futur est remis ;
L’espoir est sur la paille.
Pour ceux qui se renient
Il n’y a rien qui vaille.

Ah ! Ne regrettons rien
De nos rêves défaits.
Nous aurons vu au moins
Des matins se lever.
Terre faite à main d’homme,
L’aube aux collines blondes
Soulève l’horizon.
Eté… la Terre abonde…

Juillet 2016

Moissoneuse

Un camion fou dans la cité

16 juillet 2016

promenade

Un camion fou dans la cité

Un camion fou dans la cité
depuis longtemps cette image me hante
mais voici qu’évadé du purgatoire des vers abandonnés
il jaillit par la fenêtre brisée d’un cerveau malade
et déboule dans la vie réelle, sur la promenade des Anglais
fauchant sur son passage, hommes, femmes, enfants
Il a fait le plein de haine, une mèche allumée
comme d’autres avant lui
(Nous en avons tant vu qui s’imbibent de nuit
une encre noire les envahit comme un buvard
et se transforme en poudre
prête à exploser, à la terrasse d’un café,
n’importe où, au coin, sur un boulevard…)
Un camion fou dans la cité
Un homme est au volant, il a perdu la tête
boule lancée sur la piste du bowling
folle boule, tête dégoupillée dans la foule affolée
A-t-il voulu venger ceux qui tombent sous les bombes
là-bas, sur une autre terre mais sous le même ciel ?
Voulait-il faire payer la terre entière
parce que sa femme l’a quitté ? Parce que la Banque lui a refusé un crédit ?
Un camion fou dans la cité
Un homme est au volant, il a perdu la tête
il se prend pour Dieu, le châtiment céleste
en zigzaguant, il frappe les innocents, les promeneurs du soir
venus en famille pour voir
le feu d’artifice du 14 Juillet
Un camion fou dans la cité
et nulle barrière ne peut l’arrêter
nul état d’urgence, nul cordon de sécurité
Un camion fou dans la cité
sur la Promenade des Anglais.
Où sont passés les oiseaux de la raison humaine ?
Le cancer généralisé
de la guerre s’empare de la Terre
la Terre qui roule à tombeau ouvert
et se précipite dans le vide
où même les étoiles refusent de briller.

(Pour vaincre la terreur
il faudrait lancer sur le monde
au lieu des bombes des fleurs,
des colis de vêtements,
des aliments, des médicaments,
des poèmes et des messages de paix).

le 15/VII/2016

Salut Venezuela

5 juillet 2016

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Du 24 juin au 3 juillet, nous étions à Caracas pour participer au 13ème Festival mondial de poésie du Venezuela, en compagnie de 138 poètes (dont 38 invités étrangers).
Un grand moment qui nous a permis de rencontrer un public nombreux et passionné et de faire la découverte d’un peuple en révolution. Le Venezuela est confronté à de sérieux problèmes (liés notamment à la chute des prix du pétrole) mais la situation sur place ne ressemble pas à l’image qui en est souvent donnée dans les médias. Nous en rapportons un journal de voyage mêlant poème et photos.

Salut Venezuela

1.

Le jour se lève sur Caracas…
De la terrasse de l’hôtel
Nous voyons les tours
de la ville moderne
Le béton tropical
Et le mont Avila
Avec son écharpe
Matinale de brume
Les persiennes
Vertes des palmiers
Qui découpent en lamelles
La lumière du jour
Un soleil zébré
Des feuilles du potos
Qui rampent sur le sol
Et les palmes indolentes
Qui dessinent de longs cils
Féminins à la ville
Et lui font une beauté.

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2.

Venez
Venez au
Venez au Venezuela
Dont le nom murmure
Comme une fontaine
Dans la douceur du soir
Et l’ombre des ramures
Qu’une brise caresse
D’un baiser de rosée
Venezuela
Zézaiement d’un oiseau
Un colibri soudain
Bat des ailes
Et s’en va
Au milieu des fleurs
Venezuela
Souvenir de Venise
Un nom qui zinzinule
Insouciance des bulles
Dans un verre de soda
Dehors il se fait tard
Le soir qui descend
Lève ses voilures
Et sur le boulevard
Glissent les voitures
Passent les piétons
Dans la Grande Savane
A l’ombre des ramures
Dort l’anaconda
Sous le couvert
Inextricable et vert
Se cache un Jaguar
Pendant que loin de là
Paissent des silures
Dans la boue épaisse
D’un bain d’hydrocarbures.

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3.

C’est ici
Que venant de Valmy
Miranda planta
Le premier l’idée
de la République

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C’est ici qu’avec Bolivar
Est née la Grande Colombie
Le rêve de l’union
Des peuples d’Amérique

Et c’est ici
Qu’a ressuscité
La Révolution.

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Quand avorta
Son coup d’État,
Annonçant la fin des combats
À la télévision
Chavez déclara:
« Por ahora »

Car il savait que tôt ou tard
Sonnerait l’heure
De la révolution.

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4.

Ici
Sur les murs des masures
Des écoles
Des bibliothèques
Des ministères
Des garages, des entrepôts
Des théâtres, des magasins
Caracole le cheval de Bolivar

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Les vieilles maisons de toutes les couleurs
Les ponts, les voies rapides
Les centres de santé
Les jardins publics
Les barres d’immeubles
Des misiones vivienda
Et même les toits
De certaines banques
Portent le rouge béret
Du commandant Chavez.
Ce béret qui a donné le signal
De la rébellion
Est le fanion
De la révolution.

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Ce béret insolent
Comme un coquelicot
Qui se moque des saisons
Ce béret qui se redresse
Comme la crête d’un coq
orgueilleux et fanfaron
Est à certains insupportable
Car il chante à gorge déployée
Et sur tous les tons
Que voici venue l’heure
Du peuple travailleur
L’heure de la rébellion
L’heure du réveil du soleil populaire

Levé avant l’aube
Il chante, les ergots
Plantés dans le fumier
Confortable, humide et chaud

Des capitalistes
Et nul ne réussit
À le faire taire

Vous pouvez l’égorger
Il risque encore
Et encore de chanter.

Et moi qui, sur la tête,
Depuis longtemps
Arbore aussi
Une rouge casquette

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Je ne compte pas
De sitôt l’abandonner.

5.

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Déjà
Sur le campus de l’université
Entre béton et palmiers
En compagnie de Léger
Arp, Soto,
Villanueva,
(Là, sur ce campus
Où l’art abstrait atteint
Sa dimension pratique)
Le rêve de la Cité future
Avait ouvert les ailes,
À l’espace et la lumière
d’un nouvel horizon.

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Et nous n’en avons pas fini
Avec l’horizon…

« L’horizon, ligne imaginaire »
A écrit de nos jours un artiste suédois
Dans une salle d’exposition
Du Musée d’art contemporain.

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« L’horizon a la vie brève,
Ajoute un poète sceptique*.
La nuit,
Il disparaît. »

Il a raison.
Pour beaucoup
(poètes ou non),
Qui vivent dans la nuit,
Il n’y a pas d’horizon.

(Enfermés
dans un centre commercial,
pas non plus l’horizon).

Pour découvrir l’horizon
Il faut simplement
Se lever avec le jour
Et se mettre à marcher.

Bien sûr
Jamais nous ne l’atteignons
Mais c’est lui
Qui nous fait avancer.

6.

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Le téléphérique qui monte haut
Par dessus des tours
Et laisse
Tout en bas, dans la plaine
La ville moderne
Est une cigogne socialiste
qui emporte au milieu des airs
Dans un baluchon qu’elle tient fermement dans son bec
Les habitants des collines déshéritées
De San Augustin
Où arrivent à grand peine
L’eau
Et l’électricité.

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Au sommet
Les enfants
Et les adolescents
Qui ont déserté (pour l’instant
Du moins)
Les gangs
jouent pour nous du tambour
Et dansent comme des papillons.

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(La beauté
N’est pas la propriété
Privée des riches.
Mais la beauté
Est la richesse des pauvres.)

7.

Rio Cristal
À une heure de route de Caracas.

Ici pas de rivière
Et pas de cristal.

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Des montagnes vertes
Des routes défoncées
Des chemins bourbeux
Le bric-à-brac
D’un vieil atelier de mécanique
Et des baraques
Aux murs de briques
Inachevées
Amoncellement
De toits rouillés
tôle ondulée
rouge sang et gris.

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Le village pauvre
S’accroche à la montagne
Comme un enfant
maigre et somnolent
Aux flancs de sa mère.

Le seul or
Qui pousse par ici
Ce sont les petits soleils mats des mangues
Que gaulent des gamins
Avec leur perche de bambou.

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Et au milieu de ce fouillis
Humain et végétal
Une place nette
A été faite
Au soleil
Pour les bâtiments clairs
De la base sociale
Le bureau du médecin
Les installations sportives
Le local dédié aux activités
Artistiques, éducatives, culturelles
Et la lutte contre
L’analphabétisme.

Ici, la poésie, c’est la vie…
Mais la vie augmentée
De son rêve de beauté.

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Laissons pour aujourd’hui
Et pour demain
La parole à l’enfant de dix ans
L’enfant rêveur
Aux cheveux longs,
Et aux traits fins,
Qui devant ses camarades
Et les invités assis,
lit le poème qu’il a écrit
Et qui dit :

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« Dans la montagne
Il y a un chemin
Et moi je suis le chemin
Qui grimpe sur la montagne »…

                                                                       Caracas,  – 03/07/2016

 * Henrique Mayo

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Les photos sont de Patricia.

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