Poésie d’utilité publique

9 novembre 2008

Poésie d'utilité publique Francis-Medellin

Depuis toujours, je défends l’idée que la poésie, même si elle est une activité savante, n’est pas réservée par principe à un petit groupe de spécialistes. Elle naît de l’usage que les peuples font de leur langue. Elle ne vit que parce qu’elle est mise en commun. Écrire un poème, comme chanter, peindre ou cuisiner est une façon de partager son plaisir. Pour moi la poésie est une fabrique de bonheur, un transformateur électrique qui convertit nos sentiments et nos idées en énergie. Elle est une façon d’être de plain pied dans le réel, sans s’accommoder de l’état des choses. Elle est à la fois la conscience et l’utopie du monde. Parole intime, elle est d’utilité publique.

 


 

Le retour du peuple

12 décembre 2018

Macron roi


(lettre au poète anglais Alan Dent sur le sens des événements en France)

Le peuple de France n’a pas sorti les fourches et les faux mais il est en train de mettre le feu au Château
Il est sorti de ses hameaux, de ses faubourgs, de ses pavillons de banlieue, des lotissements de la périphérie, pour descendre dans la rue, envahir les Champs-Élysées et bloquer les carrefours
Le peuple en a assez de payer la taxe et la gabelle
Il est entré en rébellion contre les gens d’en haut, contre les nouveaux seigneurs qui le regardent de haut
Dans son allocution télévisée, le Roi Macron a pris son air le plus contrit pour dire aux Français « Je vous ai compris »
Il a voulu faire croire qu’il était capable de compassion pour « la ménagère qui n’arrive pas à améliorer les fins de mois »
Améliorer les fins de mois ? Quand pour des millions, comme nous, à découvert dès le quinze ou le dix, il s’agit de savoir comment finir le mois ?
« S’ils n’ont pas de pain qu’ils mangent de la brioche », dans la bouche des régnants résonne toujours l’écho des mots attribués à Marie-Antoinette.
Nous vivons dans le même pays et sur la même Terre
mais pas sur la même Planète.
Bien sûr, on ne pend plus aux branches des hêtres les pauvres hères
qui braconnaient sur les terres du seigneur
mais le peuple est toujours traqué et matraqué.
Les grands pratiquent toujours la chasse à courre, partout où il y a le moindre épi de blé, ils dévastent nos parcelles
et c’est toujours le peuple qui sert de gibier.
Taxe sur les carburants, profits pétroliers, péages d’autoroutes qui sont les modernes octrois, contraventions à chaque coin de rue, contrôles permanents, harcèlement policier…
Si la voiture est notre liberté, notre liberté est une liberté très surveillée.
Nous sommes les nouveaux gueux, les nouveaux sans-culottes, citoyens délinquants en puissance, toujours présumés coupables.
Si tu n’as pas de gilet jaune dans ton coffre tu es passible d’amende ;
Mais le gilet jaune, modeste symbole de l’ordre sécuritaire européen, est aujourd’hui devenu le symbole de la révolte sociale,
le signe de ralliement, l’uniforme du soulèvement,
celui qui unifie le mouvement, celui sous lequel quelles que soient les professions, les idées, les croyances, tous sont solidaires.
C’est le gilet des travailleurs, des éboueurs, des ouvriers du bâtiment, des ménagères sur les passages cloutés…

GILETS_JAUNES

C’est le gilet qu’on enfile pour manifester, celui qu’on expose sur le pare-brise ou la plage arrière, celui qu’on attache au guidon du scooter ou à la selle du vélo, celui qu’on garde dans son cartable, qu’on range sous sa table et qu’on sort pour déclarer sa flamme, sa fierté aujourd’hui d’être Français.
C’est le gilet fluorescent de ceux qui étaient invisibles et qui se sont rendus visibles, de nuit comme de jour, et qu’on voit maintenant partout, jusque sur les écrans de télé.
Hier, le gilet jaune signalait une panne ou un accident…
Aujourd’hui, l’invasion des gilets jaunes annonce le printemps
comme une explosion de jonquilles à tous les carrefours.
Hier, le jaune était la couleur des briseurs de grève
mais le jaune aujourd’hui voit rouge.

jaune allemagne

De Paris à Bruxelles, de Sofia à Nurenberg, de Marseille au Caire… la contagion se répand…
(Il en fut de même avec le drapeau rouge… Au départ entre les mains de l’État, il fut le signal de l’état d’urgence et de la répression, puis entre les mains du peuple ouvrier, le drapeau rouge devint le symbole de la révolte pour le monde entier).
Dans son palais le nouveau Louis XVI déclare : « Pas question de rétablir l’Impôt sur les grandes fortunes.
Si nous accordons nos largesses à qui possède la richesse,
c’est pour votre bien, manants,
car un jour les gouttes d’or de leur bonne fortune vous ruisselleront sur la tête et vous en serez oints… »

On veut payer

Et, devant l’Arc de Triomphe, Gavroche rigole et brandit une banderole qui clame : « Nous aussi, on voudrait payer l’ISF ! »
Sur les ronds-points on fait le point sur ce qui ne tourne pas rond…
Il y a là l’ouvrier, l’employée, le retraité, le petit commerçant, le chômeur, l’auto-entrepreneur ;
celle qui vote à gauche, celui qui vote FN, et tous ceux qui ne votent pas…
Tout n’est pas clair et tout n’est pas simple,
mais ici on se parle, on apprend à se connaître et à se comprendre.
« La transition écologique ne doit pas se faire sur le dos du peuple… ce sont les vrais pollueurs qui doivent être les payeurs…
C’est à nous qu’on veut faire porter le chapeau si les arbres, nos compagnons fidèles, perdent leurs cheveux, si les icebergs se mettent à fondre devant le seuil de nos portes, et si le niveau de l’eau monte et celui de la misère aussi.
Fin du mois et fin du monde même combat ! »

fin de mois

Patriotes et républicains, aucun peuple de la Terre n’est notre ennemi.
Nous ne voulons pas de la guerre économique, de la concurrence généralisée, de la compétition olympique des misères.
« Ce n’est pas en érigeant des barrières qu’on résoudra les problèmes de la Terre…  Ce n’est pas non plus en supprimant les frontières… »
Tout n’est pas simple et tout n’est pas clair…
Mais, tard près du rond-point, autour d’un couscous, on discute des questions difficiles.
On discute et on écarte ce qui divise pour ne retenir que ce qui unit.
Et peu à peu s’écrivent les Cahiers de doléances ;
peu à peu s’élabore un programme du peuple
et ceux qui rejettent la politique font plus de politique en ce moment que les professionnels de la politique.
Non contents de revendiquer, ils remettent en cause les institutions,
la démocratie représentative qui justement ne les représente pas.
Combien d’ouvriers, d’employés, d’artisans, de paysans, de chômeurs ou d’étudiants, de Français de toute sorte et de toutes couleurs sont assis sur les bancs de l’Assemblée Nationale
ou du Sénat qui, en plein mouvement, vient de voter la suppression de l’Exit Tax pour les évadés de la fiscalité ?
Ceux qui discutent tard le soir autour du rond-point redécouvrent le mandat impératif,
l’esprit de la Commune de Paris,
la révolution qui est l’autogouvernement du peuple.
Ils hésitent à élire des délégués mais un peu partout surgissent comme sortis de nulle part des porte-parole
capables de tenir tête à des ministres,
car le peuple, contrairement à ce que s’imaginent ceux d’en haut, est intelligent,
c’est lui qui connaît le mieux la vie et les lois de l’économie.
Et peu à peu le peuple en mouvement fait l’expérience de sa force.
L’état panique, il envoie la police et les gaz lacrymogènes sur les manifestants pacifiques,
Il fait s’agenouiller les lycéens, mains sur la tête, comme pendant la guerre les résistants avant leur exécution ;
Il arrête à tour de bras ceux qui n’ont rien fait pour leur interdire pendant six mois de manifester.
Il pleure sur les policiers blessés mais n’a pas un mot pour ceux qui ont perdu leur main arrachée par une grenade, ou les yeux crevés par des tirs de flash-ball.

blessé

Et comme cela ne suffit pas à arrêter le mouvement ni à le discréditer, il doit manœuvrer et reculer.
Ce qui était impossible, il y a trois semaines à peine, aujourd’hui est concédé. Des taxes sont annulées, des augmentations consenties…
Mais ça ne fait pas le compte, et on va continuer
« Le peuple, ne lui donnez rien, il en veut encore plus…
Donnez-lui votre doigt, et tout le bras y passera… »
« C’est une émeute, demanda Louis XVI… Non sire, répondit La Rochefoucault, c’est une révolution. »
Une révolution citoyenne qui ne fait que commencer, une révolution qui ne fait que s’annoncer…

Manif arc

(Aubervilliers, le 11 décembre 2018)

 

Lettre à Thierry Renard sur la nature du merveilleux

3 décembre 2018

Pas de guerre

Thierry, je t’écris, assis au fond du compartiment de la voiture 6
du TGV  6908 qui me ramène vers Paris
pour prolonger notre discussion entamée à l’Heure bleue
sur la nature du merveilleux.
A côté de moi, la plupart des gens semblent studieux et concentrés,
absorbés par leurs écrans, (et je fais comme eux)
Il  y en a un qui écrit sans débander,
(Moi, J’en serais incapable… je veux dire : taper comme ça sur mon clavier
car, je peux l’avouer, je n’aime pas tellement ça, écrire.
Je le fais moins par plaisir que pour me forcer à penser.
Peut-être écrit-on moins pour s’exprimer
que pour satisfaire au besoin impérieux d’avoir quelque chose à dire).
Ce type aux cheveux frisés, les lunettes sur le front
est peut-être un auteur de roman policier ou érotique,
comme on en trouve  aux  Relay H, dans les rayons spécialisés
(En attendant, il fronce le sourcil et n’a pas l’air de rigoler).
Un autre observe des courbes, des diagrammes, des images noires
(Probablement pas un commercial examinant ses statistiques
plutôt un interne qui étudie un cas clinique).
Un peu plus loin, il y en un qui regarde un film américain
et un autre qui joue à Candy Crush sur son I-Phone
et quand même deux ou trois, un bouquin à la main…
Nous voyageons tous ensemble, mais séparément,
Chacun d’entre nous a le cul posé sur son siège
à la place qui lui a été assignée
mais sa tête est ailleurs… Être ici et ailleurs,
c’est la condition de l’homme moderne (et de la femme aussi ;
ne soyons pas sexiste). Nous sommes, pour notre malheur
ou peut-être pour notre plus grand bonheur,
doués du don d’ubiquité dont les humains ont si longtemps rêvé.
Je jette un coup d’œil par la fenêtre
Depuis le départ,  le paysage est plongé dans le brouillard
Une vraie purée de pois, plutôt de la soupe de tapioca,
blanche, opaque et translucide pourtant
mais qui estompe tout.  Sous sa fine couche de poussière grise,
(comme celle qu’avait laissée la neige carbonique des pompiers
dans notre voiture incendiée par des flics le Premier mai)
elle a éteint les feux de l’automne.
La France, engoncée dans la grisaille semble endormie
(Il n’y a pas que le brouillard qui nous isole,
comme une camisole de force, une chambre capitonnée
où tu peux toujours gueuler… ça ne sert à rien…
Même si certains étaient prêts à t’écouter
ils ne peuvent pas t’entendre).
Ton visage qui se reflète dans la vitre
transparent comme un ectoplasme
passe sur le paysage sans laisser de trace.
Nous sommes tous des hologrammes
des fantômes, des spectres,
nous qui rêvions du communisme
et qui aux yeux de mon voisin peut-être
et de tant d’autres appartenons au passé
alors que nous sommes bien là, assis à côté d’eux.
Mais fantômes aussi, ceux qui croient encore au capitalisme
lequel fonce dans le brouillard vers la fin du monde…
Nous sommes tous emportés dans le même train
incapables de tirer la sonnette d’alarme pour l’arrêter…
Et d’ailleurs qui en aurait envie
dans ce TGV qui traverse la brume à vive allure
enfermés dans les deux mains blanches d’une parenthèse ?
Je voudrais en profiter pour reprendre avec toi notre discussion
sur la question aujourd’hui du merveilleux.
Dans son poème la « Maison du Berger » Vigny s’inquiétait
du règne prochain des monstres mécaniques
prédisant qu’il n’y a aurait bientôt plus de muses
pour les voir passer. A quoi ont répondu Cendrars
ou Apollinaire qui connaissait le goût mauve de la nostalgie.
« Tout passe, tout casse, tout lasse… je me retournerai souvent… »
Mais aussi le temps de la raison ardente et les feux d’artifice de la modernité ;
« Allons plus vite, Nom de Dieu, allons plus vite… »
Et « crains qu’un jour un train ne t’émeuve plus »…
A chaque époque son merveilleux.
Il y eut celui des fées, des chevaliers et des licornes
auquel nous n’avons pas totalement renoncé
(et que tente de ressusciter à des fins commerciales l’Heroic Fantasy
pour qui le futur est un éternel passé).
Il y eut le merveilleux de l’utopie, les soleils électriques de Maïakovski,
Prométhée capable de rivaliser avec le feu des dieux
pour inventer le monde humain des poètes « aveniriens »,
boudietlanyie, comme ils se nommaient en russe entre eux,
qui rêvaient soviets, électricité et la Terre mise en Commune.
Ce futur qui paraissait à portée de main  semble déjà lointain
car nous vivons entourés de miracles de la science
et de la technique qui ne nous font guère rêver.
« Le progrès n’est plus ce qu’il était », répètent les gazettes…
Nous vivons au milieu de charmes qui n’ont plus pour nous de charme.
On vient de découvrir la possibilité d’implanter dans le cerveau
des molécules de rêves… Ce que fait déjà tous les soirs la télé.
Les réseaux et les robots nous servent en même temps qu’ils nous surveillent.
Est-ce qu’ils nous obéissent ou est-ce nous qui leur obéissons ?
Hier, pour Marx, l’ouvrier était l’appendice  de la machine
et nous nous sommes enchaînés à nos ordinateurs.
Les outils de notre liberté sont ceux qui nous emprisonnent ;
les téléphones portables, les tablettes
qui nous donnent le sentiment de l’omniscience instantanée
sont ceux qui nous font vivre un présent accéléré
qui paraît tout ignorer du futur comme du passé.
Le vrai miracle aujourd’hui, le merveilleux moderne
serait de reprendre la main sur nos outils.
(Pour cadeau de Noël dit le pull rouge d’un militant anglais
I want the means of production – je veux les moyens de production !)
Que nos I-phones par exemple nous servent
à traverser comme Perséphone la nuit hivernale des  Enfers
pour revenir au Printemps sur la Terre
et reprendre pied dans le monde réel.
Car à l’âge du tout virtuel
le vrai merveilleux c’est peut-être le réel.

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Il nous faut traverser l’écran de ces miroirs magiques
à qui nous demandons toujours «  Qui est la plus belle ? »
pour passer dans l’envers du décor et descendre dans la rue
où peuvent se mêler les gilets jaunes, orangés et rouges du monde entier.
Que ces outils qui nous divisent, enfin nous réunissent
car nous pourrions tenir entre nos mains la tête frêle de la planète
enfant mal nourri et traumatisé par la misère et par la guerre.
(« Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes »
proclame un slogan bombé sur l’Arc de Triomphe
napoléonien qui n’est pas vraiment un monument républicain).
Déjà dans la brume s’allument les torches des arbres incendiés
du côté des Champs-Élysées. Annoncent-ils l’Apocalypse
de la République ? Où le retour du Printemps des peuples ?
Il est temps de sortir du tunnel, de descendre à quai et de se retrouver.
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(commencé le 26/XI/ 2018, abandonné à l’arrivée du train,
puis rattrapé et achevé 

Les deux mains

31 octobre 2018

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Quelle est la main que tu préfères ?
La droite, la plus habile,
Celle qui écrit, celle qui tient le crayon et le stylo,
celle qui manie le pinceau et le couteau ?
Ou bien la gauche,
la petite sœur, la timide,
toujours un peu comme en retrait
mais qui te rend des services pourtant
aussi bien pour porter un sac
tenir la fourchette, manger ou caresser…

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Quelle est la main que tu préfères ?
Et pourquoi cette question ?
Qui te somme de choisir ?
Quel est le bourreau qui voudrait t’amputer ?
Ne te laisse pas faire, ne te laisse pas mutiler

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Nous sommes tous, plus ou moins, bipolaires
plus ou moins latéralisés
et nos deux mains nous sont nécessaires,
la gauche comme la droite,
le futur comme le passé,
la nostalgie comme l’espérance,
la tendresse comme le désir,
l’amour comme la lutte,
la poésie comme l’action,
la raison comme la passion,
le rêve comme la réalité.

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Au pays des lanternes

29 septembre 2018

Quatre poèmes écrits à l’occasion

du festival de poésie de Zigong

et d’une rencontre

du comité de coordination international

du WPM

(Mouvement mondial des poètes).

 

mariage

Les trois cerfs-volants


Dans la cour du musée des lanternes, à Zigong (Sichuan)
trois vieillards jouent au cerf-volant.
Ils rivalisent d’audace et d’adresse
à qui fera monter le sien le plus haut.

(La passion du jeu et de la compétition
si nécessaire au capitalisme
est précieuse aussi au socialisme.)

cerf-volant vieux

Dans la cour du musée trois vieillards
déroulent le fil de leur cerf-volant
et l’accompagnent de leur regard
tout là-haut dans le ciel

(En tirant sur le fil
c’est à leur enfance qu’ils s’accrochent
la retenant encore pour un instant sur Terre)

Francis lanterne

Les cerfs-volants montent très haut
en liberté surveillée
Et plus la main est ferme et souple
et plus ils volent haut.

(Dans leur jeunesse, les trois vieillards
furent peut-être des gardes-rouges.
Ils ont connu l’utopie
et le retour au sol des cerfs-volants.)

cerf volant

Dans la cour du musée des lanternes
trois vieillards,
passagers sur la Terre,
pour l’éternité,
jouent au cerf-volant.

(Le vieux rêve de voler plus haut
vit toujours sur la Terre
et dans le cœur des hommes.)

Et moi, dont la vue a baissé,
je scrute le ciel
à la recherche des cerfs-volants.

le 21/09/2018

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Après avoir visité le Musée du sel, à Zigong


Pour extraire tout le sel de la terre
combien de litres d’eau salée
a-t-il fallu extraire
de la sueur des hommes ?

le 22/IX/2018

ouvriers sel


Au pays natal des dinosaures

1.
On a découvert au sud du Sichuan
de nombreux squelettes de dinosaures.
Les scientifiques se sont penchés sur eux
ainsi que les autorités, les journalistes
et l’office du tourisme.
On les a ressuscités, on leur a prodigué des soins
on a incité à leur reproduction
en série, pour les besoins locaux
et pour le marché mondial
et maintenant les dinosaures sont partout.
Ils ont envahi la rue, ils ont grimpé sur les toits,
ils se sont installés sur la pelouse de notre hôtel
et jusque dans le hall.
Nous devons les côtoyer quand nous allons prendre notre petit déjeuner
et il est impossible de sortir de l’hôtel sans passer devant leur gueule grande ouverte.

Dinosaure toit

2.
Mais les dinosaures ne font plus peur à personne…
(Nous avons apprivoisé les anciens dragons).
Leur peau épaisse en caoutchouc est souple et douce.
Les enfants peuvent leur caresser les flancs
et quand nous les croisons, ils hochent tristement la tête.
Ce sont nos lointains parents…
(En vérité, une branche divergente de l’évolution familiale).
Nous pouvons éprouver pour eux un certain sentiment de fraternité.
(Et pas seulement parce qu’ils furent déjà, en leur temps, les probables victimes
des changements climatiques).

Dinosaure Jack Aggie

3.
Nous décidons alors,
Aggie, Jack et moi,
vieux poètes révolutionnaires que certains traiteraient aisément de dinosaures,
de nous faire photographier devant le plus grand d’entre eux.
Prenant la pose pour éterniser l’instant
(car on peut être marxiste et avoir quelques relations avec l’éternité
et cela risque même de s’aggraver)
nous pensons à ce retour en grâce inattendu des dinosaures,
à leur réhabilitation tardive mais méritée
et à leur triomphe posthume.
Et – pour nous rassurer – nous nous disons
que tout n’est pas perdu.

Zigong, le 24/IX/2018

dinosaure jardin


« Que cent fleurs rivalisent ! »

Lors du Forum des poètes, nous avons eu droit à un exposé
sur la revitalisation des zones rurales.
Et la camarade qui présentait le rapport
(une belle femme, charmante, qui n’avait pas l’air de plaisanter)
après avoir insisté sur les investissements concernant les infrastructures,
la rénovation de l’habitat,
le développement d’une agriculture diversifiée
et l’implantation à la campagne de l’informatique et des activités de pointe
acheva son discours sur les objectifs du parti
en parlant de la nécessité de promouvoir
une « vie poétique ».

Fleurs 2

Une vie poétique ?
Ce serait une vie dans laquelle, comme le disait le Manifeste
« Le  libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous »
Une vie poétique,
cela voudrait dire que chaque femme, chaque homme, chaque enfant
pourrait se tenir droit sur la Terre
et attraper son morceau de ciel,
que chacun pourrait allumer la lanterne qui sommeille en lui
et voler de ses propres ailes
et nous verrions alors partout tout autour de la planète
s’élever dans le soir un peuple immense de lucioles.

Poète chinois

Dehors, un poète chinois s’est assis pour fumer
devant une pelouse de fleurs sauvages mais apprivoisées
qui poussent là en toute liberté
dans un désordre total
et en toute harmonie,
chacune pour elle et non pas contre mais avec les autres,
des fleurs de différentes sortes, de différentes tailles, différentes couleurs…
Et parmi elles, il y en a aussi qui sont rouges.
« Si le socialisme ressemblait à ça, me souffle Aggie,
on pourrait le vendre partout. Même aux États-Unis… »

« Que cent fleurs rivalisent… », disait autrefois le président Mao.

Zigong, le 24/IX/2018

Poésie campagne

 

Poètes inter

Haïkus de l’été

27 août 2018

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Plume de goéland posée sur l’eau,
La vague passe
et ne l’emporte pas.

                                            Dans la cour de l’école déserte
                                            les lauriers roses se balancent.
                                            Où sont passés les cris d’enfants ?

Une plage – 7 h du matin :
un goéland – deux naïades
et un vieux cachalot.

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                                            À chacun, le soleil attribue
                                            sa part d’ombre.
                                            Et l’amour, sa part de soleil.

À peine arrivée au bord de la mer
la nouvelle voiture est tombée en panne.
Elle va nous offrir des vacances forcées.

                                            À la terrasse du café –
                                            malgré l’interdiction –
                                            les pigeons picorent les assiettes.

Au siège du PS, à Sète,
trois roses dans la vitrine
(mais elles sont en plastique).

                                            Les hirondelles s’affairent
                                            Premières levées.
                                            À ton tour de battre des ailes…

Trois jeunes gens sur la plage…
Ils tournent le dos à la mer
et plongent dans leur téléphone portable.

                                            Chaque matin, à son balcon
                                            la belle fume. Sans un regard
                                            pour qui la regarde.

Pleine lune

Pleine lune. Tu ne trouves pas le sommeil,
ma chérie qui vis au rythme de la lune.
(Moi, c’est à ton rythme que je vis).

                                            Nuit de pleine lune. Éveillée,
                                            tu lis un polar sur la terrasse.
                                            (Je connais déjà la coupable).

Calme du matin sur les flots…
De l’eau, dépasse le goulot
d’une Veuve Clicquot.

                                            Rapportés du marché, les abricots
                                            petites boules lovées dans leur sac,
                                            promesse de plaisir.

Mouettes rieuses, posées sur les vagues.
Comme nous, parfois elles ne volent pas
et elles ne rient pas toujours.

                                            Au village, c’est l’heure de la messe.
                                            En terrasse, au bar de la place
                                            Fanny montre ses fesses.

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Les roses trémières jaillissent du goudron.
Elles se dressent et fleurissent, élégantes, fières…
Et nous, faute de mieux, nous les admirons.

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Un rouge-queue s’est perché
                                            sur l’antenne télé.
                                            Prêt pour le 20 heures.

Matin salué d’un pet sonore.
(« La poésie, pour certains,
est langage du corps ».)

                                            Un chat noir et blanc remonte la rue.
                                            Seigneur du village
                                            à l’heure de la sieste.

Les cyprès tendent vers le ciel
leur longue barbiche de derviche austère
Mais le ciel n’en a cure et la Terre s’en fiche.

                                            La tarentule, gecko nocturne,
                                            escalade prudemment le mur d’en face,
                                            dissimulant son double pénis.

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En voilier, au milieu de l’étang de Thau
avec des huîtres et du vin blanc…
La vie est brève mais supportable.

                                            Un poisson saute hors de l’eau.
                                            Est-ce qu’il rêve
                                            parfois de liberté ?

Poussé par le vent et les courants
notre vaisseau dérive…
Mais nous gardons le cap.

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                                            Perdus au milieu des eaux,
                                            seuls sous le ciel,
                                            ensemble sur la Terre.

Caressés par les derniers rayons du soleil
et bercés par les vagues…
Il va falloir rentrer.

                                            La nuit, le mont Saint-Clair s’illumine.
                                            Nous traversons les parcs à huîtres,
                                            sombres cachots lacustres.

Dans la nuit, vers le port,
fixer une lumière dans le lointain
et tenir la barre.
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(15.08.2018)

21 août 2018

Matin bury2

Si tu ne sais plus ce qu’est la poésie
sors dans la campagne à sept heures du matin,
prends ta voiture pour aller au village acheter les croissants,
descends les collines ensommeillées
longe les près
les champs moissonnés barbus et mal rasés
accueille le jour qui se lève
tends l’oreille
aux premiers accords des oiseaux
qui te disent que c’est un jour nouveau…
Sur l’autoradio passe le concerto n°1 de Camille Saint-Saens
pour violoncelle et orchestre
Par la musique
les musiciens tentent d’accéder à la parole
et ils la débordent
(Et c’est par là qu’ils nous touchent)
La partition emporte en elle des rivières de printemps,
des bosquets en lévitation
qui s’envolent, avec autour du cou,
des clochettes de cristal.
Et si tu étends ta main
le monde se met à chanter sous tes doigts
car le monde entier nous accompagne.
Accueille-le
avec son coq importun
avec sa guêpe matinale
avec son soleil boxeur
qui se poste au milieu de ta route
Accueille-le
avec ses nouvelles et ses catastrophes
le pont de l’autoroute à Gènes qui s’effondre
les 40 morts
les enfants qui s’insultent
et se réconcilient
et la télévision
qui bourdonne comme un essaim de frelons
Accueille le monde
avec ses ports lointains ,
avec ses usines, ses grues,
sa plage encore déserte
ses amours en partance
Accueille-le, ramasse ses décombres,
berce ses blessures
et offre-lui
des vacances à la mer,
un collier à fleurs,
un trottoir de sourires,
un canon à bulles, perles irisées,
ou à baisers…
À nouveau, tu le sais,
la poésie est le chant du monde
et son enchantement.

matin bury1

La chanson de l’amour qui dure

10 juillet 2018

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Ah ! L’amour fait passer le temps
Et le temps fait passer l’amour.
Ainsi que le disent les gens
Le nôtre dure pourtant toujours.

Averses, soleil, tour à tour
Il a essuyé quelques grains
Mais l’embellie jamais ne craint
Croiser la pluie sur son parcours.

Rimes croisées, entrelacées,
Qu’importe l’air et la chanson
Nos vies se sont croisées, lacées.
Fort est le nœud que nous faisons.

Nos vies mêlées se sont lacées
Sans se lasser ; le croirait-on ?
Grâce à ces lacets, nous portons
Tous deux des sandales ailées.

L’amour est un désir qui dure,
Disent les gens ; ils ont raison…
C’est, ce n’est pas, seule décision.
Douce est la chanson qui nous dure.

L’amour est un combat sur Terre
Commun pour vivre solidaires…
Désir, tendresse, main dans la main,
Nous tiendrons bien jusqu’à demain.

Le Match

3 juillet 2018

- Barcelone/Real de Madrid- Liga - 01.04.2006

Comme la limaille attirée par l’aimant
comme les électrons attirés par le noyau
comme les flocons, les feuilles, la pluie
obéissant à la loi de l’attraction terrestre qui tombent sur le sol irrésistiblement
comme les fidèles qui se dirigent vers la mosquée
pour le prêche du vendredi
les supporters
sortent de la station du RER
descendent de voiture
marchent sur les trottoirs
déboulent par les rues
pour rejoindre le stade
l’immense soucoupe blanche
posée sur la banlieue
avec en son centre
le cercle vert luminescent de la pelouse
vaisseau extraterrestre prêt à s’envoler
pour emporter
joueurs et spectateurs
pendant une heure et demie
ailleurs
plus haut
sur une planète
où ils seront les plus forts.

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C’est ici le Temple
où vont faire leur apparition
se produire, comme on dit,
ceux qui ne produisent rien
que le spectacle
d’un miracle :
les « dieux du stade »
les très humains gladiateurs
olympiens.

Match,
Moment sacré de transe
où chacun restant lui-même
devient un autre.
« Le plus beau jour de ma vie »
déclare une jeune femme
un soir de victoire
en Coupe du monde
alors qu’elle n’y est pour rien
et qu’elle ne touche
pas un ballon.
(Vie par procuration)

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En ce moment
sur le terrain
un garçon
jonglant avec ses pieds
défie les lois
de la pesanteur
et place le ballon
dans la lucarne
ouvrant une fenêtre sur la victoire.

Alors
le stade
entre en lévitation

Le stade tout entier ?
La moitié seulement…
l’autre siffle et hue
et tape des pieds.

Karim est là, comme chaque fois
Karim est supporter de l’OM
Il déteste le PSG.
Il brandit
le drapeau de l’Algérie si c’est l’Algérie
qui joue et celui de la France
si la France qui joue contre un autre pays.

(Karim a des amours multiples
mais chaque fois
exclusives).

On ne sort plus le drapeau que pour les matches
et La Marseillaise est devenue
un hymne sportif.

« Qui ne saute pas n’est pas Français »
scandent les supporters en tapant des pieds

car ici, il faut communier
et fusionner…
« Enculés ! Enculés ! »

Dans les tribunes les supporters
se sont fait des peintures de guerre
comme des Indiens
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(Dans cet univers, la compétition
sportive est l’image
de la concurrence pure et parfaite
où tous les acteurs
sont à égalité
et que le meilleur gagne !
En vérité,
la concurrence est tout le contraire ;
elle est imparfaite, inégale et impure
et le sport, une évasion
organisée
pour échapper, l’espace d’une soirée,
à l’engrenage quotidien
de la guerre
économique.
Mais le sport
est aussi la poursuite
par d’autres moyens
de cette même guerre.)

L’un des rares moments
où le peuple
se réunit
et communie
dans sa division.

Passion du jeu ?
passion du beau jeu ?

Panem et circenses

« L’important, c’est de participer »,
disait Pierre de Coubertin
aujourd’hui, chacun répète :
« Seule la victoire sera belle »

Puis,
dans la nuit,
une fois la passion retombée
et l’effet de la bière dissipé
tous retournent se coucher.

Nouveauté

24 juin 2018

Vient de paraître la monographie consacrée à Francis Combes
dans la collection « Poètes trop effacés »…
Avec une sélection de poèmes pris dans les différents livres publiés depuis 1981.
Et une dizaine d’inédits. 

 Couv Athanor FC blog


Poème en forme de flûte

Pas loin de la Gare de l’Est
Juste à côté d’un abribus
une femme est debout
presque dressée sur
la pointe des pieds
elle sourit et fait
un signe vers
une fenêtre
à l’étage
en face
qu’elle
vient
sans
doute
de
quitter
elle est
à cet instant
une flûte de champagne
où montent des bulles de légèreté.

Pour se procurer ce livre vous pouvez le commander aux éditions LE NOUVEL ATHANOR
70 avenue d’Ivry – Boîte 270 – 75013 Paris
15 € – franco de port 16 € (Chèque à l’ordre de : Le Nouvel Athanor)

Le Rétamage (Marius Roy – 1833-1921)

23 juin 2018

Le Musée Paul Valéry de Sète organise une exposition du 30 juin au 4 novembre,

sur le thème « Peinture et poésie ». Chaque toile, prise dans la collection du musée,

est accompagnée par le texte d’un poète contemporain.

Pour ma part, j’ai choisi le tableau de Marius Roy,

Le Rétamage (1833-1921) huile sur toile (155 x206 cm).

le rétamage Marius Roy

Sur la toile de Marius Roy, l’ouvrier qualifié
(avec une élégance de mousquetaire)
recouvre lentement d’une couche d’étain
un pot pour combattre l’oxydation.
(Scène pacifique valant bien des sujets militaires).
Entouré de ses pioupious apprentis
il transmet les gestes précis du métier.
A ses pieds, toute une armée en déroute d’ustensiles
attend d’être remise en ordre et de se rendre utile.
(Le peintre de métier ne dédaigne pas peindre les métiers).

Aujourd’hui, l’électrolyse a fait des progrès.
On ne rétame plus guère marmites et vieilles poêles…
La classe ouvrière
(ainsi que son histoire, dont elle peut être fière,
même si s’attachent à sa gloire
quelques casseroles)
a été mise au rebut.
Et c’est le travail lui-même qui est rétamé.

Pourtant, aux quatre coins de la Terre
Par la main, l’œil, le cerveau,
la machine-outil et l’ordinateur,
les nouveaux travailleurs (ceux qui continuent de se lever tôt)
s’attachent toujours à rétamer notre univers
pour le faire tourner, le rendre plus utile et plus beau.

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