Poésie d’utilité publique

9 novembre 2008

Poésie d'utilité publique Francis-Medellin

Depuis toujours, je défends l’idée que la poésie, même si elle est une activité savante, n’est pas réservée par principe à un petit groupe de spécialistes. Elle naît de l’usage que les peuples font de leur langue. Elle ne vit que parce qu’elle est mise en commun. Écrire un poème, comme chanter, peindre ou cuisiner est une façon de partager son plaisir. Pour moi la poésie est une fabrique de bonheur, un transformateur électrique qui convertit nos sentiments et nos idées en énergie. Elle est une façon d’être de plain pied dans le réel, sans s’accommoder de l’état des choses. Elle est à la fois la conscience et l’utopie du monde. Parole intime, elle est d’utilité publique.

 


 

L’amour n’a pas dit son dernier mot

27 juin 2020
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Le baiser de Francis Combes



Bientôt vont se lever des résistants d’un genre nouveau
On les verra sur les places, dans les rues, sur les terrasses
se rassembler, se prendre dans les bras, s’embrasser
(malgré les lois, les décrets, les contrôles policiers)
non pour célébrer déjà la victoire de la vie et de la joie
mais pour le défi, le combat, le bonheur dangereux
d’être ensemble et de lutter.

Déjà le simple « ça va ? » que nous échangions rituellement pour nous saluer,
ces deux petits mots qui dans la vie d’avant avaient perdu toutes leurs couleurs,
ne sonnera plus pareil et se fera entendre
comme une question véritable et sincère
comme un mot de passe des partisans de la vie.

Quant au geste longtemps anodin de se serrer la main,
ce geste élémentaire qui nous était ces derniers temps interdit,
il deviendra le signe de ralliement des nouveaux conjurés,
le symbole de la fraternité cachée.

Bientôt vont se lever des résistants d’un genre nouveau
Ils seront ceux qui ne peuvent pas et ne veulent pas vivre sous bulle,
obéir aux robots et aux drones, se faire implanter des puces sous la peau,
aller là où on leur dit d’aller, éviter le moindre contact,  le moindre attouchement,
regarder les autres en ennemis, sourds, méfiants et étrangers les uns aux autres,

Ils seront les conjurés du printemps et de la rosée.
Ils seront ceux qui n’hésitent pas à ouvrir leur cœur, leurs portes et leurs bras
à la vie et à la lumière du jour qui vient,
On les verra à nouveau défiler dans les rues
et distribuer quelle que soit la saison des bouquets de baisers.
Ils seront ceux qui prennent gaiement le risque
de vivre (et de mourir parfois) pour que la vie continue
et qu’elle soit pour tous un peu plus belle,
plus juste, plus solidaire, plus aimante.

On verra ces conjurés d’un genre nouveau
se donner des rendez-vous clandestins
pour crier aux fenêtres, sur les balcons et sur les toits
ce message secret :
« l’amour sur cette terre n’a pas dit son dernier mot ! »

le 4 avril 2020

Le joueur de flûte de Hamelin

6 juin 2020

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Chacun connaît la légende
mille fois racontée du magicien
qui libéra la ville de Hamelin
d’une invasion de rats,
une épidémie de rats noirs et gris
qui dévoraient tout le grain
et menaçaient le pays
de ruine, de famine et de maladie.

Sur la place du bourg, le musicien
à l’étrange chapeau pointu
s’étant mis à jouer de sa flûte de bronze
tous les rats le suivirent
jusqu’au pont sur la Weser
où ils se noyèrent.

Chacun se souvient
de ce que fit ensuite  le musicien.
Comme le bourgmestre et ses adjoints
refusaient de payer,
trois jours après, il revint
coiffé d’un chapeau de pourpre
et dans les rues la nuit
il joua sur sa flûte
une tout autre mélodie.

Rattenfänger von Hameln / Spangenberg - Pied Piper of Hamelin / Spangenberg - Le Joueur de flûte d'Hamelin/Spangenberg

Alors cent trente enfants
de la ville de Hamelin
quittèrent leur lit
en chemise de nuit
pour partir avec lui
et jamais on ne sut
ce qu’ils sont devenus.

Certains disent qu’il les a noyés
comme les rats dans la rivière
d’autres, qu’il les a emmenés
dans une grotte, sur une colline,
où jamais ils ne furent retrouvés.

On raconte aussi
(est-ce trop beau pour être vrai ?)
que les enfants, un matin,
en eurent assez du musicien,
de ce joueur de pipeau
qui les menait par le bout du nez.

Ils se mirent eux-mêmes à la musique
composèrent leurs propres airs, jouèrent de la flûte,
de la crécelle, de la trompette, du tambourin
et abandonnèrent le musicien
pour aller, loin de là,
fonder leur propre cité.

Enfants salaires

La confession d’un cerisier

1 juin 2020

Cerises à mûrir

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Je me suis planté devant mon cerisier
dans la paix de ce lundi de Pentecôte.
Je l’ai regardé lentement travailler
silencieux, comme indifférent à ses hôtes

ailés qui pour l’instant épargnent ses fruits
lesquels rougissent un peu plus chaque jour.
Et malgré le chant des oiseaux et les bruits
du matin, j’ai pu percevoir son discours

ininterrompu – les arbres communiquent
paraît-il, entre eux… et avec nous aussi –
« Je fomente, disait-il, et sans panique,
une rouge révolution réussie

printanière, pour la joie de toute bouche.
Je n’obéis pas à la loi du marché.
J’offre sans compter  à qui s’approche et touche
pour délicatement cueillir et goûter.

J’ai l’abondance heureuse et je n’y peux rien.
Le marché snobe mes cerises ? Tant pis !
Que les prenne qui les aime… C’est très bien…
Je produis ce qui me chante et c’est gratuit ! »

le 1er juin 2020

Cerisier

Pour cinq stères de bois mort

11 mai 2020

Pour les saints de glace

 

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à Aurélien

Nous avons passé la matinée, avec mon fils
qui est jeune encore et fort
à ramasser les bûches de bois mort
que le camion avait déversées,
pêle-mêle, dans l’herbe, devant le hangar.

Nous les avons empilées en tas,
comme les corps allongés de centaines de soldats
après la bataille, jeunes arbres abattus qui n’avaient rien demandé.
Nous les avons empilées en prévision de l’hiver
pour les brûler dans le four à pain qui nous sert de cheminée.

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Une bûche qui flambe dans la soirée
c’est toute une vie d’arbre qui s’envole en fumée.
Nous consommons du temps, nous le brûlons
et le temps consumé se change en énergie.
Et pendant que nous nous chauffons dans la cuisine,
lentement, dans le silence de la forêt voisine,
patiemment, le temps prépare de nouvelles bûches.

A ce rythme, c’est la forêt qui va y passer !
Mais la forêt est plus grande que nous.
Et le feu que nous faisons,
nous qui flambons aussi à petit feu,
n’est pas prêt d’y mettre fin.
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le 10/01/2020

Ghazel du Lilas

27 avril 2020

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Le lilas a grandi
Il dépasse maintenant le toit du hangar

Il est comme une belle
épanouie d’amour et de désir
qui fleurit pour sortir
et s’entoure d’un léger
nuage de parfum

Mais le lilas ne peut
s’arracher de là
s’en aller par les chemins…
Il reste à l’endroit où  tu l’as planté.

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Il peut juste
faire voyager
un peu plus loin
que lui
son odeur
et sa beauté
qui nous transportent
et nous font voyager

Pour rivaliser
avec le lilas
il faudrait être
au moins
amoureux

(Même si tu n’as pas
l’abondance heureuse
du lilas,
son exubérance,
sa générosité,
et même si souvent
tu as le souffle court
approche-toi, Francis
et inspire, qu’en toi aussi
grandisse
le lilas).

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le 8/04/20

La Grande panne en plusieurs langues

16 avril 2020

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Quand pendant plusieurs semaines tout autour de la Terre
tout se fut arrêté
il devint soudain clair
que le ciel pouvait être bleu,
que la vie valait mieux que l’argent,
que parmi tout ce que nous produisions
tout n’était pas nécessaire
et que pour ce qui était nécessaire
il suffirait de travailler
deux ou trois heures par jour
et donner à chacun
le moyen de vivre normalement
pour s’occuper de ce qui compte vraiment :
l’amour,  les enfants, la vie, la poésie…

Quand tout se fut arrêté
pendant plusieurs semaines
il devint clair que tout autour de la Terre,
il n’y avait qu’une mer,
qu’une atmosphère,
qu’une humanité.

le 13/IV/2020

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En anglais

The Big Breakdown
When, after several weeks, everything had stopped
all around the Earth,
suddenly, it appeared clearly
the sky could be blue,
lives matter more than money,
and among all the commodities we produce
some are useless
and for the necessary ones
2 or 3 hours’ work a day is enough
and we’d better give
everyone what’s necessary to live
and take care of what’s actually important :
love, children, life, poetry…

When everything had stopped
during several weeks
It became clear, that, all around the Earth
there was but one sea,
one atmosphere
one mankind.
Traduction Alexis Bernaut

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En Allemand

Die Große Panne
Als im Erdkreis wochenlang
alles stillstand,
wurde plötzlich offensichtlich
daß der Himmel blau sein konnte,
daß Leben wertvoller war als Geld,
daß von allem was wir produzierten
nicht alles nötig war
und daß es für das Nötige
reichen würde,
zwei oder drei Stunden am Tag zu arbeiten
und jedem das Seine zu geben,
um anständig zu leben
und sich um das zu kümmern was wirklich zählt:
Liebe, Kinder, Leben, Poesie…

Als mehrere Wochen lang
alles stillstand,
wurde klar daß es im Erdkreis
nur ein Meer gab,
nur eine Atemluft,
nur eine Menschheit.
Traduction Gabriele Wennemer

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En espagnol

La gran avería
Cuando durante varias semanas en la Tierra entera
todo se detuvo
quedó de pronto muy claro
que el cielo podía ser azul,
que la vida tenía más valor que el dinero,
que de cuanto estábamos produciendo
poco era lo verdaderamente necesario,
que bastaba trabajar
dos o tres horas por día
y darle a cada persona
los medios para vivir normalmente
y ocuparse de lo que realmente importa:
el amor, los niños, la vida, la poesía…
Cuando todo se detuvo
durante varias semanas
quedó claro que en la Tierra entera
solamente había un mar,
una atmósfera,
una humanidad.
Traduction de Bernardo Schiavetta

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En catalan

La gran averia 
Quan durant nombroses setmanes arreu la Terra
tot s’aturà
de sobte fou clar
que el cel podia ser blau,
que la vida valia més que el diner,
que tot allò que produíem,
no era del tot necessari
i per allò necessari
caldria treballar
dues o tres hores al dia
i donar a tothom
de què de viure normalment
per fer-se càrrec del conta realment :
l’amor, la canalla, la vida, la poesia…
Quan tot s’aturà
durant nombroses setmanes
fou clar que arreu la Terra,
només hi havia una mar,
una atmòsfera,
una humanitat.
Traduction Pol Boixaderas

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En Italien

Il Grande Crollo
Quando, dopo parecchie settimane, tutt’attorno alla Terra
era rimasto fermo
improvvisamente divenne chiaro
che il cielo potrebbe essere blu,
che la vita è migliore dei soldi,
e che tra tutte le cose che produciamo
non tutte erano utili
e per quelle necessarie
bastano 2 o 3 ore di lavoro al giorno
e che faremo meglio a dare
a ciascuno ciò che è necessario per vivere
e prenderci cura di ciò che veramente è importante
amore, bambini, vita, poesia…

E quando tutto si era fermato
per diverse settimane
fu chiaro, che tutt’attorno alla Terra
c’era un unico mare,
un’unica atmosfera
un unico genere umano.
Traduzione dall’inglese Anna Lombardo

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En russe

Мы вышли из строя
Когда несколько недель во всей вселенной
все остановилось,
стало вдруг ясно,
что небо может быть голубым,
что  жизнь дороже денег,
что из всего того, что мы производим,
не все нам нужно,
а чтобы производить, то, что нам нужно
достаточно было бы работать
два три часа в сутки
и дать каждому
возможность жить нормально
и заниматься тем, что действительно ценно :
любовь, дети, жизнь, поэзия…

Когда все остановилось
несколько недель,
стало ясно, что на всем земном шаре
только одно море,
один воздух,
одно человечество.
Traduction Irène Sokologorsky
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Paysage de confinement

12 avril 2020

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1

La zone commerciale aux abords de la ville est déserte,
Tous les entrepôts sont clos, les boutiques sont fermées
Du ciel on aperçoit un regroupement d’humains autour du magasin Carrefour
Le silence s’est installé sur une grande partie de la Terre

Des gens déambulent en tenant leurs distances les uns envers les autres
Ils se méfient de ceux qu’ils croisent,
Quand on les approche de trop près, certains vous jettent un regard haineux
Mais pour la plupart, la mutation génétique n’est pas encore achevée et ils sont encore humains
Quand ils se connaissent, ils échangent deux trois mots en signe de politesse, petits cadeaux tendus  au bout de longues perches, comme feraient des sauvages enfermés dans leurs cages
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Les caissières ont le visage protégé par une visière de plexiglas
qui leur donne des allures de cosmonaute
La ville est à l’arrêt, toute vie suspendue
comme un plancton rare et fragile qui flotte dispersé à la surface du jour

On se croirait dans un film catastrophe américain,
le jour d’après…

(Mais peut-être en sommes-nous encore au jour d’avant)

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2

Nous entrons en apnée dans un monde nouveau
où les individus flottent dans l’air comme des ectoplasmes
attentifs à ne pas se toucher, à garder une distance de sécurité avec leur prochain, maintenant lointain

Nous entrons dans les magasins avec sur le visage un masque improvisé de cambrioleur,
la tenue du parfait casseur
mais nous ne cassons rien

(Nous cousons nos propres masques artisanaux  avec des tissus de fortune
Quelques-uns s’imaginent qu’ils réinventent ainsi l’économie en circuit court
frugale, autosuffisante et écologique et que cela suffit à changer le monde)

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En fait, nous sommes là pour nos courses de première nécessité et pour faire marcher la grande distribution

Nous portons des gants chirurgicaux
mais nous n’opérons pas le monde à cœur ouvert
Nous déambulons dans les allées, le souffle court, en retenant notre respiration

Pendant que nous suivons sur le sol le parcours qui nous a été tracé, nous prenons soudain conscience du lien qui nous unit
au rat de laboratoire

Nous participons à notre insu à une expérience, in vitro, inédite
à l’échelle de la planète

Nous sommes des cobayes
qui ne savent pas très bien
ce que l’on va faire d’eux.

3.

Depuis que nous nous sommes retirés
les animaux se croient chez eux

On a vu des bouquetins s’aventurer en ville,
un puma escalader le mur d’un jardin,
des sangliers entrer dans la zone commerciale
et des renards s’en donner à cœur joie dans nos poubelles

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Quant aux oiseaux,
dans le silence de la ville, ils se font à nouveau entendre
et ils continuent de siffler comme avant
avec leur insolence coutumière,

Avant que le jour se lève, j’ai entendu le merle chanter près du lilas

Un chat glisse entre les herbes au pied des cerisiers en fleur

Les animaux se croient chez eux et ils le sont

Ils n’ont visiblement aucun sentiment de culpabilité

Le modeste pangolin
qui ne sait, menacé,
que se replier sur lui
pour se mettre en boule
le pangolin, auquel personne ne prêtait attention,
en a profité pour se faire une publicité planétaire

Qu’il soit peut-être pour quelque chose
dans la transmission du virus à l’homme ne l’affecte pas

Les animaux se croient chez eux

Et notre zoonose ne les rend pas moroses

4.

Soudain, de derrière mon Mac, surgit un rat blanc
Il passe son nez derrière une rizière, un iceberg, une cascade en forêt et un lac de montagne qui défilent sur l’écran

Puis, il hésite, se rétracte et retourne derrière
C’est la chaleur qui doit lui plaire,
le ronronnement peut-être

(L’ordinateur est un chat
et le rat, notre semblable, inconscient comme le sont les hommes,
cherche refuge, sécurité et protection auprès de ce robot-félin)

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Va-t-il tenter de vivre à l’air libre,
sortir du carton à chaussures dans lequel on l’a transporté
et fureter librement parmi les herbes du jardin,
au risque de se faire dévorer par un félin de chair, d’os, de poils et de griffes ?

Peut-être trouvera-t-il refuge dans un bout de tuyau,
disposé-là  à son intention par un humain
(Car, contrairement à la réputation qu’on leur fait
les humains peuvent se montrer
très humains avec les bêtes)

5.

Quand il est entré dans la famille
ce rat était si craintif qu’il a été baptisé
« Trauma »

Comme tous les rats, il est omnivore
mais on le nourrit surtout à base de graines

(Les végétariens, c’est connu, sont moins dangereux).

6.

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Pendant ce temps,
nous, nous passons notre vie devant les écrans

Mais y-a-t-il une vie derrière les écrans ?

Dans la nuit nous avons débarqué sur une autre planète

Un monde où les robots nous demandent régulièrement de faire la preuve que nous sommes bien des humains
(car, a priori, ils ne nous croient pas)

Au temps de Marx, l’ouvrier était déjà l’appendice de la machine

Aujourd’hui, même en dehors du travail, au bureau, dans nos transports et jusque dans nos nuits d’insomnie, comme pendant nos longs loisirs
nous sommes tous les appendices de nos écrans

Peut-être dormons-nous…
Peut-être avons-nous déjà été plongés dans un coma artificiel ?

Devant nos yeux s’écoule un flot continu de pastilles colorées

Le Lethé est un fleuve de lait allégé dans lequel nous baignons

Notre nouveau liquide amniotique

Dans cet univers virtuel
la tête vit, séparée de la main
Elle peut bien s’imaginer changer les choses, mais la tête séparée du corps,
la tête individuelle, coupée des masses,
n’attrape rien

Elle peut promettre, rêver, menacer…
Mais la tête enfermée à l’intérieur de son écran bleuté ne fait pas la révolution

Allons-nous nous réveiller ?

7.

J’ai fait un rêve…

Le gros rat blanc qui avait passé sa tête par la lucarne de mon ordinateur portable
portait maintenant des lunettes rondes

Il s’était changé en rat savant de laboratoire
vêtu d’une blouse blanche

et le voilà qui m’expliquait le monde
dans lequel je venais juste de débarquer,
à peine franchis la zone d’exclusion et le sas de décontamination,
avec ma charlotte transparente sur la tête et mes sur-chaussures en plastique bleues

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« Vous voici maintenant en sécurité, me dit-il
Vous n’avez plus rien à craindre
nous nous occupons de tout

Chaque matin, nous vous fournirons votre dose de graines lyophilisées
(céréales – maïs et blé – 40% minimum – oméga 3 – additifs nutritionnels – protéines brutes – vitamines A et D – graisse – cendres et cellulose…)

Pas de viande, pas de sexe, pas de politique, pas d’alcool ni de poésie

Les conditions de votre reproduction étant strictement réglementées
tout se fera en éprouvette

Et, les contacts physiques entre humains étant désormais interdits
pour éviter toute contagion,
la masturbation est fortement recommandée et même
obligatoire

Mais, comme nous ne sommes pas des monstres
et comme vous appartenez à un espèce imaginative qui ne peut pas se passer de rêves et de fantasmes,
on vous implantera  directement dans le cerveau
de petites antennes 5G pour réceptionner en continu tous les programmes des chaînes Internet
avec séries policières, jeux télévisés, films d’action et pornos assermentés
garantis conformes aux normes européennes de respect de la biodiversité

Ainsi, vous pourrez passer le plus clair de vos journées à somnoler
plié en deux sur votre canapé ou dans un tuyau de chantier

Pour sortir
il vous faudra un laisser-passer
et comme nous ne faisons confiance ni à votre sens
des responsabilités ni à votre intelligence
nous vous suivrons à la trace
grâce aux puces que nous avons installées sous votre peau

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La nuit, par contre, vous pourrez vous agiter,
tout déplacer  dans votre litière,
réorganiser votre chantier
et faire tourner jusqu’à l’aube la petite roue
à aube de votre cage
pour assurer la production,
faire fonctionner l’économie
et garder la forme.

De temps en temps, c’est inévitable,
ici ou là, éclatera une émeute de la faim,
des scènes de pillage
que notre police réprimera sans pitié
Mais comme vous n’aurez pas d’armes,
vous ne pourrez pas riposter. »

C’est à cet instant précis
comprenant soudain que je n’avais pas rêvé
que je me suis réveillé.

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« Mise en danger de la vie d’autrui »

6 avril 2020

(Grand peurs et espoirs du coronavirus)

Si tu vis en ville, tu n’as plus le droit
D’aller prendre l’air dans un jardin public
Tu pourrais y croiser des êtres humains
Ce qui est très dangereux et constitue un délit de
« Mise en danger de la vie d’autrui »

parc covid

Si tu vis à la campagne, tu n’as plus le droit
De te promener seul dans les champs ou en forêt
Tu pourrais contaminer les pissenlits, les pâquerettes,
Les chevreuils ou les lapins de garenne ; évidente aussi
« Mise en danger de la vie d’autrui »

Parc fermé covid

 

Si tu vis en bord de mer, tu n’as plus non plus
Le droit de marcher sur la plage, ni de nager
Car tu risques de contaminer les vagues
Les poissons et les étoiles de mer, coupable alors de
« Mise en danger de la vie d’autrui »

Nice covid

Mais si tu es médecin, infirmière, caissière,
Agent de sécurité, conducteur, ouvrier, éboueur…
Tu as le droit de te promener au grand air
De travailler soixante heures et de tomber malade.
Sans qu’il y ait « Mise en danger de la vie d’autrui ».

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le 25/03/2020

La loro inquietudine, nostra speranza

1 avril 2020
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Anna Lombardo avec Patricia à la manifestation pour sauver les retraites le 17 décembre 2019. De passage à Paris, elle nous avait rendu visite à la table que tenait Le Temps des Cerises sur le trajet de la manif.

 

Coloro che ci governano hanno ragione a essere inquieti
ché dal momento in cui la vita di tutti è a rischio
d’improvviso ciascuno si rende conto
che di loro noi potremmo fare a meno.

Sì, coloro che ci governano hanno ragione a essere inquieti
poiché dei politici, finanzieri, uomini d’affari,
amministratori, quadri superiori
che hanno sacrificato al profitto privato la convenienza della maggioranza,
dei loro esperti che non sanno niente, neppure tacere,
e dei loro giornalisti pappagalli
potremmo facilmente fare a meno.

Ma dei medici, infermieri, inservienti,
degli scienziati nei laboratori, pompieri, soccorritori, agenti di sicurezza, netturbini, spazzini, delle signore delle pulizie
negli uffici, nei negozi, nelle officine,
dei camionisti sulle strade, dei ferrovieri nelle stazioni, sui TGV,
dei fattorini, magazzinieri, delle cassiere dei supermercati,
dei fornai, delle fornaie, dei commercianti nei mercati,
degli operai nei cantieri e nelle fabbriche,
dei contadini nei campi,
degli elettricisti, postini, maestri, professori,
degli scrittori, artisti e cantanti
non possiamo fare a meno.
Sì, coloro che ci governano hanno ragione a essere inquieti
e la loro inquietudine dà a noi buona ragione di sperare.

Traduzione Gianluca Asmundo

Poème lu par Anna Lombardo, poète italienne de Venise :

 

 

 

La Dame de la Tour Eiffel

1 avril 2020

Le 31 mars 1889, était fêté la fin du chantier
de la Tour Eiffel pour l’exposition universelle
du 5 mai au 31 octobre 1889 et le centenaire
de la Révolution française.
Plus de 400 ouvriers y ont travaillé pendant deux ans.
Pour le centenaire de la Dame de Paris,
j’avais écrit ce poème,
accompagné d’une sérigraphie de François Féret.

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À François Féret
Pour l’avoir peinte et baptisée

Je sais ; ça n’est pas normal
ça pourrait même devenir inquiétant
mais je suis amoureux d’une demoiselle
plus âgée que moi
qui fête cette année
sa centième année
Elle est belle et s’appelle
« La Dame
de la Tour Eiffel »
Vous me direz :
C ‘est banal
Aujourd’hui tout le monde
– plus ou moins mais quand même –
aime
le cunéiforme fanal
C’est ainsi que les jours de brume
quand le ciel bougon avale
tout le deuxième étage
nous sommes quelques milliers
de veufs à travers la ville
qui errons l’âme en peine
le cœur en berne
inutiles
comme des mutilés
à scruter le front de Seine
en quête d’une apparition
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De temps en temps, nous levons la tête
Nous guettons sa silhouette
d’échassier farouche et maniéré
d’élégante nubile
de grande capricieuse
qui nous laisse en carafe
Nous l’aimons, la précieuse, la fragile
debout, les pattes écartées
Elle se penche, comme une girafe
pour boire
le soir
l’eau grise sous les ponts…
Depuis ce temps qu’elle veille sur nous et sur                              nos ponts
« Bergère Ô Tour Eiffel »
la crainte nous prendrait de la voir s’en aller
car les bergères à ce qu’on dit s’envolent
elles jouent les filles de l’air
et partent vers les villes
pour y vivre leur vie
Des fois, elles se marient
et finissent très tard
le soir au fond d’un bar
ou derrière un guichet
Et dans les froids alpages
plus personne jamais
n’entend parler
de celles
qui n’ont pas été sages

C’est qu’il ne faudrait pas
qu’elle se fasse la belle
Notre Dame
de la Tour Eiffel
Très Sainte Mère
et très vierge
et catin
Car – de vous à moi –
nous en avons besoin

Aux premiers jours, c’est vrai
on a poussé des cris
des hauts et des petits
Mais à force
on s’est habitué
à cette grande gigue
à cette vieille fille
effrontée qui nous fait
du gringue sur les quais
avec des mines
de ne pas y toucher
Oui, on s’est habitué
à ses grands airs
à son port de princesse
où ne s’attachent que les nuages
à son élégance
sa gorge immense
ses amygdales
son galbe, ses hanches
ses anses de métal
la douceur de ses courbes
et son corset d’acier
le porte-jarretelle
de ses jolies poutrelles
ses croisillons
ses hauts talons
sa dentelle de fer
et sa chair féminine
Ah ! mais qui sait vraiment
le sexe
de la Tour Eiffel
ses désirs, ses émois
et sa joie
Et les choses terribles
qu’elle murmure
à l’oreille de la ville
quand elle lui fait l’amour ?

Notre idole
est un être androgyne
Elle ouvre grand les cuisses
et pointe vers le ciel
elle le fore
et l’affole
et l’air
qui passe par ses trous
en est tout retourné
Mais elle s’offre
au moindre signe du soleil
à la moindre caresse
à l’amour d’un passant
à la tendresse
et prend dans ses filets
toute existence ailée passant à sa portée

Le malheur
le bonheur
se retrouvent captifs
dans la nasse verticale
de son beau regard
inverse qui se reflète
(miracle de la chambre noire)
dans les yeux de ceux
qui jettent
leur vie par-dessus bord
Les suicidés
qui en perdant le nord
ont perdu
leur étoile polaire
et tombent en poussière
quelque part dans la Voie lactée
entre la constellation consternée
de l’Ours mal léché
et celle, calculatrice,
du banquier glacé
qui inlassablement
compte et recompte
ses banquises

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(La femme du métro
assise en face de moi
porte le masque blanc
de l’Inconnue de la Seine)
mais elle
quand tout vacille
quand tout bascule et se défile
elle se tient
debout
plantée sur la ville
Elle est l’axe
qui passe
par la tangente de nos centres
le carré de l’hypoténuse
le milieu céleste de la circonférence terrestre
l’oblique de nos amours
la perpendiculaire
se nos corps allongés
entre nos draps, entre nos suaires
et qui dérivent à ses pieds
dans les flots pâles des jours à l’eau
Sous le pont des âmes
sous le front de l’alme
sous les monts des dames
sous le mont d’une dame
qu’on appelait Vénus
ou bien peut-être Diane…

Oh ! là, un peu de calme…
Jeune ami qui renâcles
résistons à l’ivresse
des mots en liesse !
Ce n’est pas un si grand miracle
que d’en pincer pour cette Dame
qui à son arc a tant de cordes
qu’à tous vents elle sème ses flèches

(Dans le café
deux femmes, à la table à côté
débattent des mérites comparés
de la Marie-Brizard et de la Suze-Cassis)

C’est vrai qu’en sa jeunesse,
poursuit mon contradicteur,
elle fut fort décriée
Mais ce temps est passé
Inutile d’en rajouter
Paris et elle se sont accommodés
et quand ils sortent dans la rue
bras dessous, bras dessus,
les gens peuvent penser
qu’ils sont ensemble
depuis une éternité…
La Tour Eiffel
ne porte pas d’ombrelle
Elle marche dans la rue
d’un bon pas, tête nue
Salière géante
si on la renverse
il en tombe
une pluie d’étincelles

En vérité, je vous le dis
elle a tout connu
l’Exposition universelle
les présidents du Conseil
les Affaires, les Colonies
Elle a bien connu
la Mata Hari
la belle espionne de Vittel
de son vrai nom Gertrude Zelle
qu’on a fusillée sans merci
Et d’autres dont les noms passent
le fantôme de Fantômas
les amateurs d’émotions fortes
les bricoleurs de parachute
et leurs chutes
mortelles
(l’un s’appelait Reichelt
il fut tailleur et Autrichien)
Elle a exercé
pas mal de métiers
a tourné pour le cinéma
et la publicité
Un certain Citroën
pour deux millions cinq cent mille francs
un jour s’est payé sur son ventre
son nom, en lettres de lumière
Elle a servi sous les deux guerres
Elle a été mobilisée
comme agent de liaison
(et des liaisons, elle en a eues
de plus ou moins fréquentables)
à la Libération
elle a servi de night-club
privé pour les soldats
de la US Army
Aujourd’hui son restaurant
où les huîtres pleurent dans un verre
de champagne
est fréquenté par d ‘autres étrangers
des touristes japonais
des hommes d’affaires américains
des femmes d’argent saoudiennes
et de petits soldats de plomb…
Quant à vous
les Espagnols d’Aubervilliers
les Africains d’Issy
les Parisiens d’ailleurs
les Chinois de Bercy
les Arabes d’à côté
les vrais enfants d’ici
qui jamais
là-haut
n’êtes montés
n jour
je vous inviterai.
Car pour l’instant, c’est vrai
ma Gente dame
la plus populaire des sept merveilles de la Cité
fréquente assez peu les banlieues
elle traîne plutôt dans la haute
mais elle est sortie du ruisseau
et reste proche du pavé
on dit qu’elle a fait le trottoir
elle porte une lanterne rouge
elle est la reine
du plus vaste des lupanars
la marraine esseulé
des filous et des anars
à l’heure mauve où Lupin s’enfuit
sur les quais de la Seine
elle fait le tapin

Elle a bon cœur
Les jours de semaine et de fête
elle accepte
de faire la courte échelle
aux petits et aux grands
qui la grimpent
pour monter au ciel

Quand les nuages se dissipent
au-dessus de Paris
(et les nuages aux rondeurs amoureuses
au-dessus de Paris
sont souvent dissipés)
certains prétendent avoir vu
à son sommet
deux grandes lèvres
outrageusement fardées
qui s’étalent sur le ciel
deux lèvres
ballon rouge dirigeable
pièce détachée
d’une poupée gonflable
de dimension atmosphérique
amarrée à la terre
par un filin d’acier

Des histoires ?
Elle en a eues sur son trottoir
On a voulu la démonter
On a voulu la faire sauter
On l’a vendue à la ferraille
mais elle s’en est toujours tirée
Elle a enjambé son époque toujours en avant                               du progrès
Les premiers mots qu’a balbutiés
la TSF, c’était elle
et la télé aussi
Aujourd’hui quand elle y songe
elle a lancé au monde
toutes ces années
tant de messages importants
et tant de banalités
que la tête lui résonne
que le crâne lui bourdonne
(Elle aurait bien besoin
de s’aérer
le troisième étage…

Elle aimerait parfois
s’en aller en voyage
Visiter ses copines
les chutes d’Igaçu
ou la Muraille de Chine)
Mais à part ce regret
tout va bien
À cent ans, elle a toujours
bon pied, bon œil
toutes ses dents
une santé de fer
(les radiologues n’en reviennent pas)
et des nerfs d’acier
Ces dernières années
pour ne pas s’empâter
elle a suivi un régime
Et a perdu ainsi
plusieurs tonnes de métal
(Elle tient beaucoup à sa réputation
de chef d’œuvre de légèreté)
elle reste jeune
et s’est offerte
il y a peu une beauté :
désormais, de la tête aux pieds
chaque nuit, elle est illuminée…

Pour demain
elle ne s’en fait pas
Elle sait
qu’elle sera dépassée
non qu’elle soit trop petite
Au contraire
parce que sa taille est un défi
mais elle s’en fiche
C’est ainsi que va la vie
elle reste belle
et folle
comme au premier jour
Elle reste le symbole
de la modernité
ce désir toujours
de jeter une jambe
plus en avant que l’autre
qui nous fit lancer
hier des cathédrales de métal
aujourd’hui des sondes spatiales
À chaque époque son avant-garde
Il y a toujours des idées
à gifler
des idées et des goûts
aux joues
trop grasses d’évidence
À chaque temps sa tache
Hier
la Tour éclatée de Delaunay
disait, dans tous ses états
le monde en mouvement
Aujourd’hui
à nous de rassembler
les pièces détachées
de la fusée humaine

La dame
de la Tour Eiffel
quant à elle
sur sa rampe de lancement
droite et fine
veille

Comme on dit
« Elle se pose là »
et s’y trouve bien

Et si elle a
une morale
C’est :
Être
et se dresser.

Commencé dans le métro,
poursuivi dans un café parisien,
rattrapé et achevé à la terrasse d’un Hôtel des Deux-Alpes
Le 23 févier 1989

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