Poésie d’utilité publique

9 novembre 2008

Poésie d'utilité publique Francis-Medellin

Depuis toujours, je défends l’idée que la poésie, même si elle est une activité savante, n’est pas réservée par principe à un petit groupe de spécialistes. Elle naît de l’usage que les peuples font de leur langue. Elle ne vit que parce qu’elle est mise en commun. Écrire un poème, comme chanter, peindre ou cuisiner est une façon de partager son plaisir. Pour moi la poésie est une fabrique de bonheur, un transformateur électrique qui convertit nos sentiments et nos idées en énergie. Elle est une façon d’être de plain pied dans le réel, sans s’accommoder de l’état des choses. Elle est à la fois la conscience et l’utopie du monde. Parole intime, elle est d’utilité publique.

 


 

Journal de bord en Martinique

2 juin 2022

À l’occasion du premier festival international de poésie organisé par Balisaille
en Martinique, auquel j’ai participé (comme poète)
avec Patricia (membre du jury des deux prix de poésie en créole et en français),
j’ai écrit ces quelques poèmes.

Ce festival se tenait du 26 au 28 mai 2022
au Saint-Esprit en Martinique.
Nous étions logés à Sainte Luce, près de la mer.

Une belle première pour ce festival de Balisaille
à qui nous ne pouvons que souhaiter longue vie.

Merci à Faubert, Yaïssa et leur équipe qui ont permis à ce festival d’exister.

Photographie : Patricia

 

Carte postale

 

Atterrissage

Toute l’histoire humaine
n’est-elle que l’histoire
d’un lent suicide ?

Avons-nous eu tort d’espérer ?
Avons-nous tort d’espérer encore ?

Ce que la main gauche fait la droite le défait

Nous pensions avoir progressé et être capables
de régler nos problèmes autrement que par la guerre
Nous pensions pouvoir éviter la troisième
et le suicide de l’humanité

N’avons-nous donc rien appris de l’histoire ?

Le vol dure depuis huit heures
et ma réflexion s’embrume dans une rêverie
sombrement nuageuse
qui fait du surplace

dans l'avion

Nous survolons la Mer des Sargasses
ainsi baptisée par les navigateurs portugais
à cause de ses algues
La mer des Sargasses
autrefois nommée sur les cartes
région des algues flottantes
comme nos questions

Pas loin du triangle des Bermudes
un gouffre aussi profond
au moins que nos questions

Quand nous approchons de l’aéroport
les nuages qui passent sous le ventre de la carlingue
se déchirent
et font peu à peu place à la mer
et à la terre
qui se révèlent à nos yeux

Il est temps d’atterrir.

 

 

Sainte-Luce

Les barques se balancent
dans la nuit près du rivage,
des enseignes dans le noir, des publicités,
des cabanons et des restaurants de plage

 

route bar

 

Les barques doucement se bercent
dans le balan des vagues
et nous voici de l’autre côté de la Terre
de l’autre côté de la mer
où tout est changé
les arbres, les hommes, les femmes, les oiseaux,
qu’on entend dans le noir
(et qui ne sont peut-être pas des oiseaux)

Et nous aussi nous sommes bercés
dans la nuit comme des barques
attachées près du rivage

Nous mangeons de petites pieuvres nommées ici chatrous
en buvant du jus de goyave
(ou un peu de rhum)

Ici tout est changé
sauf la couleur des humains
(blancs ou noirs comme chez nous
plus souvent noirs que blancs)

Tout est changé
sauf leurs problèmes, leurs soucis
(les prix par exemple qui ne cessent de monter)
pendant que les barques se balancent, indifférentes
dans la nuit qui nous berce

Nous avons pris un bain de minuit
à six heures du soir
la mer en nage se lave de la sueur du jour
Mer côte
Tout est changé
sauf cette aptitude
ici comme ailleurs
qu’ont les hommes et les femmes
à s’aimer

Ici tout change et rien ne change

Tous les peuples sont doués pour le bonheur

Il suffirait de les laisser faire…

 

cri,poésie

 

Le roi de la mangrove

Pour rejoindre la plage
il faut emprunter un ponton de bois
qui traverse la mangrove

Un panneau prévient : « Zone protégée -
Zone de reproduction des crabes – pêche interdite »

 

Crabe

 

De part et d’autre, dans un fouillis végétal de branches mortes et de palmes cassées
poussent des palétuviers rouges
mangles rhizophores aux racines en arceaux qui jaillissent du tronc
et plongent pour s’alimenter dans l’eau saumâtre

 

Arbre racinbe

 

Un lézard vert, un zandoli, traverse le ponton
Une tourterelle s’envole
Un cri s’éteint

 

tourterelle

 

La forêt qui paraît à l’arrêt avance lentement
en s’appuyant sur ses déambulateurs

Ainsi, appareillés d’échasses
ces arbres sempervirents ont des allures de vieillards

Il ne faut pas s’en faire pour eux
l’espèce n’est pas trop menacée

Nous protégeons la nature
mais c’est elle qui nous enterrera.

 

racine
 

Rencontre avec un jardinier

Pour Jean-Pierre

L’homme est sous le cocotier
armé d’une hachette
Il s’en prend à une noix de coco
innocente
Puis nous en offre un morceau

 

jardinier

 

Professeur de mathématiques à la retraite
il entretient le jardin de l’hôtel
pour arrondir ses fins de mois

C’est un passionné de botanique et de philosophie

Comme nous parlons du festival de poésie
Il nous récite quelques vers

Puis nous passons à Kant
et son Projet de paix perpétuelle

Il serait temps que l’humanité fasse preuve de raison
« Mais il n’y a que quelques milliers d’années –
fait remarquer le jardinier –
que la raison fréquente le cerveau des hommes… »

Pas de raison, donc, de désespérer
si j’en crois la leçon du jardinier
que nous laissons à son jardin
qui est aussi un peu le nôtre.

 

jardin

 


Diagnostic

Le soleil a posé son chapeau de paille
au sommet de la colline
près de la maison créole
au milieu des cocotiers,
des orangers amers
des avocatiers

La table est mise et le jour nous accueille
avec le sourire
coq poules
Un coq
visiblement perturbé
(est-ce qu’il sait où il habite ?)
passe sa journée à chanter
en surveillant ses poules
au cou pelé

La France est là
avec ses fonctionnaires
ses services publics et sa police
Elle veille au grain
de ses intérêts

L’économie est toujours
entre les mains des békés
Et la presse
(comme en métropole)
largement sous contrôle

Marigot
de sombre pâleur

Les peuples sont tenus
au bord de la mangeoire
Mais les peuples ont aussi
des ailes pour voler

Est-ce important si ici
le merle endémique ne chante pas ?
(Il y doit y avoir d’autres oiseaux chanteurs)

Oiseau
 

Les crabes

Ce matin j’ai vu les crabes
noirs et rouges
à l’armature délicate
remonter de la plage
pour rejoindre la mangrove

les crabes craintifs
qui se cachent
dès que j’approche

(Les crabes n’aiment pas
qu’on leur tire le portrait)

Entre eux et nous
le dialogue
n’est pas pour demain.

crabes
 

Contradiction
(d’une féministe universitaire)

Elle proclame fièrement que la poésie
est la parole du corps
mais elle critique le fait
que la littérature
soit genrée.

 

 

Lettre au colibri
                                    pour Nicole Cage

Cher ami Colibri,
Vous qui êtes
l’image même de la légèreté
c’est avec beaucoup de légèreté
qu’on vous accuserait d’inconstance

Vous passez le plus clair de votre temps
à butiner le bougainvillier
ou à venir boire le suc
dans la bouche grande ouverte
des fleurs jaunes de l’alamanda

Alamanda
Vous vous penchez
jusqu’au fond de leur gosier
comme un stomatologue
mais ne leur faites pas de mal
Vous n’arrachez rien, vous ne redressez rien
vous vous contentez de prélever
votre toute petite part

Avec vos ailes
qui peuvent battre jusqu’à 200 fois par seconde
vous pouvez faire du surplace
tomber en piqué
foncer à cent à l’heure
et même voler à reculons

Poussé par la nécessité
vous visitez en moyenne
mille fleurs par jour
Vous avez tout le temps besoin de manger
car vous vous dépensez beaucoup
Vous n’arrêtez pas

Et à chaque fleur
se dépose sur votre tête
un peu de pollen
que vous portez ailleurs

Je ne sais pas si votre existence sur la Terre
est plus contingente ou nécessaire que la nôtre
mais vous avez votre utilité

En fait
en dépit de votre élégance
de votre raffinement
et de votre air
de ne pas y toucher
vous seriez plutôt de la race des travailleurs
comme les abeilles ouvrières de nos contrées
Oiseau-mouche pollinisateur
vous contribuez à la préservation
de la biodiversité

colibri2
Non, Colibri
vous n’êtes en rien responsable
du doudouisme,
cette image de carte postale
que les médias et la publicité pour agences de voyage
donnent des Caraïbes

Vous échappez d’ailleurs le plus souvent
à l’objectif subjectif du touriste
car vous êtes trop petit
et trop rapide
pour eux

Colibri
Mais vous nous émerveillez
Vous faites partie du paysage
et de sa beauté

Et la délicate signature
que vous apposez dans n’importe quel massif
au bas de n’importe quel buisson
confère à cette île
ses aériennes
lettres de noblesse.

Nicole

Nicole Cage au festival de poésie international Balisaille.

 

 

Civilisation automobile

Ici les routes ne cessent de tourner
de dévaler les collines
de descendre les mornes
de contourner les ravines

Voies rapides
Bretelles d’autoroute
Stations services
Garages et locations

route
La voiture est partout
jusque dans ce virage du Lamentin
carcasses désossées
que nul ne va réparer
envahies par la verte exubérance
du cannibalisme végétal des Tropiques

Civilisation automobile :
nous laisserons des ruines
que nul ne viendra visiter.

Arbre voyageur

 

Le concert des poètes

Que chacun sonne comme il l’entend
Avec sa caisse claire, son tam-tam
Avec sa flûte ou sa mandore
Que chacun danse comme il le sent
Le zouk, la samba, le menuet
Que chacun chante comme il lui plaît
Avec les mots de son pays
Pays de rêve ou emporté
Pays pécheur ou empêché
Son port d’attache et sa dérade
Sa déraison, sa désirade
Mots de français ou de créole
Bois de campêche, jus de bagasse
Ou mots de pêche et de pommier
Mots de goyave ou de coco
Mots vivaneaux ou bien d’ageasse
Mots de cyclone ou d’alizés
Mots de tendresse ou de colère
L’important est de pousser droit
Sur son empan de sol
Et sous la paume du soleil
Pareil à ce palmier royal
L’important est de s’ouvrir
Palmes au vent
Comme l’arbre du voyageur
Souverain et fraternel
La mer est assez grande
Pour embrasser toute la Terre
Et Yemanja sortie des eaux
Prend par la main Poséidon
Pour le tirer sur le sable
Un peu épuisé mais content
Car si la mer est très profonde
Notre soleil peut en renaître.

Palmier royal
 

Dans la maison de Césaire

Pour Faubert Bolivar

Où les palmes se bercent au sommet du morne
dans la maison de Césaire où les palmes s’endorment

maison Césaire
Dans la maison paisible du poète volcanique
qui a laissé là quelques photos, des meubles modestes
et parmi les papiers, la lettre de Thorez
(une lettre bien sèche)

lettre thorez

 

Dans la maison de Césaire bâtie sur la colline au-dessus de la ville
(«  Il pouvait voir la mer avant ces constructions… »)

Rendant hommage à Jacques Stephen Alexis
nous évoquons le siècle des poètes communistes
Maïakovski, Brecht, Aragon, Eluard, Neruda
César Vallejo, Nazim Hikmet, Yannis Ritsos,
Aï Qing, Roque Dalton, Mahmoud Darwich,
et tant d’autres, tant d’autres… dont Césaire

Ceux qui furent portés par cet espoir
Ceux qui y sont allés ceux qui en sont revenus

 

Avec lyonel

Avec l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot, suite à la projection du film d’Arnold Antonin sur Jacques Stephen Alexis.

 

« On sourira de nous d’avoir aimé la flamme
Au point d’en devenir nous-mêmes l’aliment »
(C’est Aragon qui parle dans « La Nuit de Moscou »)

Et tous – loin de là – n’étaient pas papillons attirés par le feu
(encore moins par ce qui brille)
la plupart eurent de bonnes raisons :
l’idéal fraternel et puis les trahisons

Jacques Stephen ne fut pas un papillon brûlé par la flamme
Débarqué en Haïti, il fut pris, torturé et tué

Dans la maison de Césaire le poète aimé
où la nuit s’invite sur la véranda
nous parlons de lui et de nous

 

Faubert

Faubert Bolivar, l’organisateur du festival international de poésie de Martinique.

 

Ce soir on ne voit pas d’étoiles
mais ce n’est pas raison de croire
que les étoiles n’existent pas.


(25 – 30 mai 2022)

 

Carte postale2

Les mains sales

6 mars 2022

Ukraine1
                             

                          « Quand les riches se font la guerre,
                              ce sont les pauvres qui meurent. »
                                                           Jean-Paul Sartre

Ceux qui déclenchent les guerres
ne se salissent pas les mains
Ils ne meurent pas dans les tranchées
dans les sables du désert
ou la neige noircie des villes calcinées.

Ceux qui déclenchent les guerres
portent des chemises propres
Ils donnent sans se presser des conférences de presse
et parlent devant un parterre
de fleurs, de jeunes femmes, de reporters…

Ceux qui déclenchent les guerres
ont d’un côté comme de l’autre des amis milliardaires
dont ils font les affaires si nécessaire par la guerre
et c’est pourquoi ils ont des villas somptueuses
aux quatre coins de la Terre.

Ceux qui déclenchent les guerres
et envoient des convois militaires
qui progressent comme processions de chenilles
sur la terre et de lourds tanks dont les chenilles
dérapent dans la boue

Ceux-là ne marchent pas dans la boue.
Ils envoient mourir civils et soldats
dans les rues et les ruines des villes bombardées
d’où les habitants coincés comme des rats s’enfuient
ou résistent debout.

AFP_496796-01-07.jpg

Ceux qui déclenchent les guerres
tout en restant dans leur bureau, s’enlisent dans les ornières.
Ils précipitent les peuples dans la boue, le sang, la merde,
et même quand ils gagnent, ils échouent, se ruinent, perdent et se perdent…
Ceux qui déclenchent les guerres ont toujours les mains sales.

Le 6/03/2022
Ukraine4

Halte au feu

24 février 2022

Chars
On ne veut pas savoir
qui a la plus grosse !
Messieurs,
Rangez votre artillerie !
Ici, sur cette Terre
il y a des enfants.

Cease Fire

Who cares who’s got
the biggest one?
Gentlemen, would you please
put your guns away?
There are children
walking this Earth.
(Translation : Alexis Bernaut)

Lettre à des amis chiliens

22 décembre 2021

Voici le poème de Cause commune sur le Chili… curieusement de saison.

Chili manif victoire Boric

 

Lettre à des amis chiliens
à Sergio Ortega

Le Chili
est entré par la fenêtre
avec un foulard grossier de laine autour du cou
avec un visage de cuivre, lumineux et profond
avec des mains d’argile
le Chili
est entré dans notre vie
à l’improviste, presque
comme un jour de printemps
Il avait un regard
très vieux – d’enfant
qui disait : « Maintenant
je porte
des pantalons d’homme ! »
et, dans sa main, il tenait
la joie bleutée d’un verre de lait.

chile se pone pantalones largos

Un jour, le Chili
est entré chez nous
avec ses habits de Pauvre
– celui que depuis toujours
sans le connaître pourtant
nous attendions –
Il s’est assis à table
il a partagé entre tous le pain
de la Dignité
et nous a dit : « Mangez !
ceci nous appartient. »

Un jour, le Chili est entré dans notre vie
et depuis
jamais
il n’en est sorti.
Alors, nous nous sommes tournés
vers l’autre côté du globe
et pour vous
mes amis de l’autre hémisphère
nous avons réappris
notre géographie
Nous avons passé la main
sur la longue boutonnière que fait à la planète
votre cordilllère
nous avons couvé des yeux, du coeur
vos vignes sous la neige
vos villes, vos mineurs
nous rêvions de vous écrire
des poèmes d’amour
irradiant d’argent mat
comme des quartiers de lune
qu’on aurait enfermés
dans des bouteilles à la mer
pour que les vagues les emportent
jusqu’au port de Valparaiso…
Ou, dit autrement :
votre patrie étroite
avait pris pour nous beaucoup de place,
étrange et si lointaine
elle nous parut très proche
Elle avait la forme
de notre horizon
(Nous aussi nous avons cru
à la force pacifique des volcans).
Jusqu’au petit matin radiophonique du crime
quand nous avons appris
– dans la rage de l’impuissance –
qu’une botte écrasait
la fleur rouge et boisée
du pays araucan.
Et ce fut alors
– sans en rajouter –
comme si votre terre profonde
comme une blessure
et longue comme un exil
avait plongé dans la nuit australe.
Un jour, le Chili est entré dans nos maisons
et nous avons adopté
les roses du poète aux papiers éparpillés,
les baisers du sel déposés par la mer,
la patience du salpêtre,
les forêts mouillées du Sud,
le sol lunaire du Nord,
vos trains de brume,
vos chants et vos drapeaux.
Toutes ces années
de cette histoire obscure et solidaire
où les sources faisaient leur chemin sous la terre
nous les avons vécues ensemble.

Chili-manifestation-santiago

Aujourd’hui,
c’est l’hiver à Paris,
l’été à Santiago.
Les rues à nouveau se sont mises à chanter
et des fenêtres des maisons
s’échappent des papillons.

(Cause commune)

La vie à deux

9 décembre 2021

P+F 39 ans mariage

Je marche dans tes pas
et tu parles par ma bouche
je regarde par tes yeux
et tu goûtes avec mes lèvres
je sens avec tes doigts
et tu entends dans mes silences
je respire par chaque pore de ta peau
et tu fais de même

Mais pourrais-je dire
que tu te promènes vaillamment
à travers la campagne ou la ville
sur mes deux pieds?
(Je serais prêt à te les prêter
mais ce n’est pas possible)
Ou que ma main est la tienne
et qu’elle répare tout ce qu’elle touche ?
(Maladroit comme je suis
pour bien des choses
je serais d’accord…)

Cette épaule où tu te poses
est à toi
et ce sein que je touche
est le mien.
Mais cette main que tu me donnes
reste la tienne.
Et ce sourire que je t’offre
avec le café du matin
est à moi.

Et si tu m’embrasses
tu ne te prives pas d’un baiser.
De cet amour que nous nous donnons
l’un à l’autre
ni l’un ni l’autre
n’est dépossédé.
(De partager la même vie
cela n’en fait pas
moins à chacun.)

P+F Manifiesta 2019

 

11 novembre

11 novembre 2021

square3

Les feuilles qui tombent au champ d’honneur dans les allées du square
ne laissent pas de veuves

Feuilles anonymes, elles n’ont pour toute médaille que les couleurs de la saison

Un jeune Africain traverse la rue, il porte des baskets orange
C’est l’automne

Malgré tout ce qui se passe, le ciel aujourd’hui est irrémédiablement bleu

Un homme se meurt à l’hôpital

square4

Tu gardes le lit
Dans les draps de la fièvre et du sommeil
tu flottes entre deux eaux comme en apesanteur
avec des semelles de plomb

Dans ma ville, il n’y a pas de statue équestre de général
(Ailleurs non plus d’ailleurs
cela ne se fait plus beaucoup)

Dans ma ville, pour tout monument, les Résistants quant à eux portent des noms de rue

Passent deux jeunes filles qu’accompagnent des contrebasses imposantes
mais qu’elles mènent du bout des doigts
square1bis

Les pigeons poursuivent leur occupation quotidienne
sans tenir compte du calendrier

À leurs côtés nous faisons l’apprentissage naturel de la paix

On n’édifie plus guère de monuments aux généraux
mais l’industrie de guerre se porte bien

La ville est pleine d’étrangers qui sont ici chez eux

Nous sommes tous des étrangers sur cette Terre

cette Terre qui est notre seul refuge
est elle-même une réfugiée

Notre terre perdue dans l’univers frappe à notre porte pour demander l’asile

Une vieille dame que je ne connais pas me dit bonjour
et me sourit
Je la salue et lui souris à mon tour

(Il y a aussi ceux qui ne disent jamais bonjour)

Une enfant de deux ans se promène avec à la main un sac de grande
dans lequel elle transporte une cartouche en chemise rouge

(Nul ne sait d’où elle sort)

sac enfant
Le fascisme est toujours innocent
C’est d’ailleurs bien son crime

Un homme se meurt à l’hôpital

Les feuilles mortes jonchent les allées de leur médailles mordorées

Il aura vécu un long jour de paix

Les feuilles qui tombent se moquent de la gloire.

Le 11.11. 2021

Le jardin public

30 septembre 2021

Même planète T.Sarfis FC - copie

Quelques poèmes de mon dernier livre paru chez Delga,

Le Jardin public, qui mêle réflexions sur la morale et

poèmes écrits pendant le confinement.

 Les cartes sont l’œuvre du graphiste Thierry Sarfis.


 

Plus utiles-T.SarfisFC - copie


La fin du PCUS

d’après Henri Alleg

Quand, après le coup de force de Boris Eltsine,
l’agent de police se présenta
au siège du Comité central du PCUS à Moscou
pour remettre copie
du décret officiel
portant dissolution du parti,
nul,
parmi les 2 000 permanents présents,
ne prit les armes,
ne s’insurgea,
n’entra en résistance,
ou ne décréta
l’occupation illimitée des locaux.
Chaque fonctionnaire,
sous le coup de la terrible nouvelle,
abattu,
ramassa ses affaires,
rangea ses papiers, ses gommes, ses stylos,
la photo de ses enfants
dans sa serviette
et rentra chez lui
(où plus d’un,
ce soir-là,
dut affronter
la colère de sa femme).
Ainsi,
cela même qui avait fait la force du parti,
– l’unité, la discipline –
précipita sa perte.
drapeau - copie 9

 

Mini-poèmes

Un simple virus
donne une leçon d’économie aux plus grands experts :

Faire des économies
parfois
cela peut coûter cher.


Liberté d’expression
(nouvelle définition) :

Tu as le droit de dire ce que tu penses
Mais en silence.

« Il faut faire un effort de pédagogie… »

(Le plus difficile
c’est quand les gens ont bien compris).

                                   Onzième commandement :

                                   Ceux qui sont les plus utiles

seront les plus mal payés.

L’addition

C’est quand ceux qui ne comptent pas

demanderont des comptes.

 

Méfiez-vous T. SarfisPL - copie

 

Le strip-tease socialiste
à Yves et Izabela

Dans la grande salle
du restaurant de la tour de la télèvision
sur la colline qui domine Cracovie
nous étions six amis attablés
devant un repas sans charme.
(Comme à l’accoutumée, la carte abondante
ne tiendrait pas ses promesses).
Quelques couples dansaient :
un directeur d’usine
avec sa secrétaire
ou sa femme peut-être,
de vieux paysans,
des étudiants…
Soudain,
sortant du vestiaire,
nous avons vu monter sur scène,
une employée,
tout à fait normale,
une fille ordinaire,
sans doute une bonne camarade.
Elle avait troqué sa tenue de serveuse
pour un nouvel emploi
artistique.
Lentement
elle se mit à se déshabiller
avec des gestes gauches,
malhabiles,
qui faisaient pitié.

Visiblement, cet exercice d’effeuillage
ne l’enchantait pas.
(Nous non plus, d’ailleurs.)
Le chemisier ôté,
elle ressemblait déjà
à un poulet plume
comme on en trouve
dans les rayons
du supermarché.
Sans doute un peu frileuse
elle avait la chair de poule…
Et quand elle fut
en petite culotte,
rouge de confusion,
elle se précipita
vers les cuisines.

Par la suite
à plusieurs reprises
nous avons assisté à d’autres strip-teases socialistes
de la part de dirigeants
qui se défaisaient de leurs convictions
une à une
pour séduire le public.

Mais plus ils se déshabillaient
plus le public se détournait.

couv jardin

Missive à mes pirates

27 septembre 2021

pirate002

J’adresse cette lettre comme une bouteille à la mer
à vous que je ne connais pas
pirates qui avez parasité mon compte pour voler mon identité numérique
tenter de m’escroquer et d’escroquer mes contacts, mes camarades
Usurpant mon identité
vous avez utilisé mon adresse pour envoyer à plusieurs banques
des ordres de virement
venant prétendument de moi

Je ne sais pas si vous avez le pied marin
ni s’il vous arrive de boire du rhum au clair de lune
Mais vous n’êtes pas de ceux qui sillonnent les mers
vous ne courez pas les océans en quête d’aventure
et que vous soyez ou non tatoués,
vous n’êtes que de  minables arnaqueurs qui ne prennent pas de risques.
Vous vous contentez de naviguer sur Internet,
enfermés dans la nuit de vos écrans
protégés par votre anonymat,
Malheureux galériens des ordinateurs,
Prisonniers de l’argent-roi.

Laborieux et appliqués
vous avez dû vous renseigner assez précisément sur mes activités
pour rendre l’escroquerie aussi crédible que possible
et il s’en est fallu d’un cheveu que ça réussisse
(Mais une employée de banque s’est montrée vigilante
et, fort heureusement, pourrais-je presque dire,
il n’y a pas cet argent sur mes comptes…)

Nous vivons dans un monde étrange
où les nouveaux moyens de communication
qui nous permettent d’envoyer des messages d’amour, de répondre à des amis,
de discuter avec des poètes du monde entier
peuvent aussi être utilisés pour nous espionner, nous voler, nous porter préjudice
On se sent alors un peu comme une tête de pipe prise pour cible
dans une baraque de fête foraine
ou un pigeon lors d’un lâcher
ne sachant pas où est posté le tireur
et ne pouvant pas riposter

Homo homini lupus ? Toujours, sans doute…
Mais, nous sommes sans inquiétude…
Un peu de patience :
vous vous retrouvez tous au chômage
le jour où nous pourrons enfin nous passer de l’argent…

Le Jardin public

15 septembre 2021

couv jardin

 

Vient de paraître aux éditions Delga :

Le Jardin public

Pour une morale de la vie commune

Le Jardin était le nom de l’école d’Épicure, pour qui  le but de la philosophie était la recherche du bonheur. Cette sagesse de l’Antiquité nous parle toujours. Mais les épicuriens se tenaient à l’écart de la politique.

Dans ce livre, Francis Combes, s’appuyant sur toute une tradition humaniste du marxisme, (mais aussi sur d’autres pensées, venues d’autres horizons), réfléchit à ce que peut être une morale matérialiste pour aujourd’hui, engagée dans le combat pour le bonheur commun, à la fois Individuel et collectif.

Une morale du Jardin public, en quelque sorte.

Une telle morale ne peut pas ignorer la politique. Et réciproquement.

Chemin faisant, cela le conduit à s’interroger sur quelques-unes des questions les plus actuelles (la conscience de classe, l’écologie, l’identité, le féminisme, le trouble dans le genre, le trans-humanisme, le désir, la société de contrôle, la démocratie…)

Ce livre singulier offre deux entrées : des notes de caractère théorique et des poèmes. Dont certains, écrits pendant le confinement.

J’avais déjà publié aux éditions Delga un essai : La Poétique du bonheur.

En couverture : « La Fontaine de Jouvence des enfants de Venus », miniature de Christophoro de Predis, Milan, 1480.

Pour recevoir le livre, le commander dans toutes les bonnes librairies, selon la formule consacrée.

Ou auprès des éditions Delga

Un poème du recueil :

Taoqian1


« Cinq saules », le sage de Wuhan

Après trente ans comme fonctionnaire subalterne,
dont quelques-uns au service de l’empereur
de la première dynastie Song du Sud,
T’ao Yuan-ming renonça à ses charges.

« L’oiseau en cage se languit de ses bois ;
Le poisson du bassin rêve de rivière… »
écrivait-il, en songeant à son village
natal, vers Wuhan, là-bas, qui l’attendait…

Là, il partagea la vie des paysans ;
il vécut modeste dans une chaumière,
à côté de cinq saules, d’où lui vient son nom,
à boire, à écrire, à cultiver son champ.

Ayant planté devant chez lui des pêchers,
qu’il taillait quand venait la fin de l’hiver
il récoltait des fruits aux joues duveteuses
douces comme sont des joues de jeune fille.

À vivre ainsi une vie très ordinaire,
parmi tous ceux qui prennent soin de la vie,
le poète T’ao fut un plus grand sage
que les ermites, cachés dans leur montagne.

 

main T'ao

 

Table des matières des sujets abordés

Sur la nature humaine – 5
Sur la liberté  – 8
La VIe Thèse – 10
Sur deux dangers – 12
Le produit n’est pas égal à la somme  des unités – 14
Sur l’idiotisme – 18
Sur l’angélisme – 20
La question morale du communisme – 22
La fin justifie les moyens – 26
Matérialisme et idéalisme I – 28
La maladie infantile et la maladie sénile – 34
Lénine moraliste – 38
Matérialisme et idéalisme II – 40
Reflet et réel – 42
Nécessité des illusions – 44
Se raconter – ou pas – des histoires – 46
Relatif et universel – 48
Remettre l’idéalisme sur ses pieds – 50
La statue inachevée ou l’Homme générique – 52
Sur l’immortalité de l’âme – 54
Actualité révolutionnaire des valeurs universelles – 56
Morale et politique – 58
Révolutionnaires et conservateurs – 58
Contre l’idéalisme naturaliste – 58
Matérialisme poétique – 60
Sur l’alliance avec l’écologie – 62
Cultiver son jardin – 64
Actualité des pensées anciennes – 66
L’Ubuntu – 68
Un jardinier vietnamien – 70
Philosophie chinoise – 72
Kong Tseu – 74
Mo Tseu – 74
Lao Tseu – 74
Les écoles grecques – 78
Stoïciens et épicuriens – 80
Les Stoïciens – 80
Les épicuriens – 80
Orient et Occident – 86
Sagesse et révolution – 88
Ivresse et liberté – 90
Pour le matérialisme orphique – 94
L’homme est une contradiction en marche – 98
Pour une morale dialectique – 98
Une grande chance – 100
Transformer le monde – 102
Au principe de l’aliénation – 104
Sur l’idolâtrie – 106
Formes modernes de l’aliénation – l’aliénation économique de la classe ouvrière – 110
L’aliénation de l’homo consumens – 114
L’aliénation politique – 118
L’entretien de la peur – 120
L’aliénation technologique – 122
L’aliénation culturelle – 124
Le monde virtuel – 126
La solitude moderne – 128
Tableau résumé de la misère morale sous forme de croquis – 128
Désir de reconnaissance – 132
Troubles dans l’identité – 134
La question religieuse – 136
Liberté et laïcité – 138
Antiracisme et racialisme – 140
Féminicide du féminisme – 142
L’homosexualité, l’autre, le même – 148
Troubles dans le genre… – 152
La valse des étiquettes – 156
Une parenthèse sur la tolérance – 156
Et une autre sur la prostitution – 158
Libération individuelle et libération collective – 162
La révolution et le programme de la désaliénation – 164
La conscience de classe comme valeur morale – 164
être du Peuple-monde – 166
être soi – 168
Pour être il faut avoir – 168
Avoir ne suffit pas pour être – 172
Pour être il faut aussi faire  -172
Sur la création et la dimension morale des valeurs esthétiques – 174
Pour l’individu – 176
Parenthèse sur l’histoire ancienne de l’Homme nouveau – 178
Force et faiblesse du socialisme – 180
« L’individu au centre » – 182
Vertu du collectivisme – 182
Roger Vailland et la souveraineté – 184
Le renversement des passions – 188
La volonté et l’histoire – 188
De l’auto-transcendance – 190
Un idéal toujours actuel – 194
Morale et politique – 196
Pouvoir et morale – 200
Unité et discipline – 202
Réalisme et courage – 204
La souveraineté et l’amour – 206
éros – 208
Dépasser la malédiction de l’amour – 210
Vers un éros solidaire – 214
Philia et l’amour plurielle – 218
L’amour, sentiment productif – 220
Vers la société érotique – 222
Agapé et l’amour de la vie – 224
4e couv jardin

Jack, le barde américain

26 août 2021

Ivry2012-10

 

Notre ami, le grand poète américain Jack Hirschman est mort, hier, 22 août. Quelques instants seulement avant un « chat » auquel nous devions prendre part. (Une réunion du comité de coordination du Mouvement mondial des poètes qui devait prendre des décisions quant à l’avenir du mouvement).

C’est sa compagne, la poétesse américano-suédoise Agneta Falk qui nous a appris la nouvelle. Tous ceux qui l’ont connu et aimé sont évidemment sous le choc. Nous adressons à Agneta nos pensées les plus solidaires et affectueuses.

Nous ne verrons plus la haute silhouette de Jack, sa grande carcasse amicale déambuler dans les rues du quartier de la Petite Italie, à San Francisco, dans le « triangle des Bermudes de la poésie américaine », entre le Café Trieste, le bar du Specs et la librairie City Lights de son copain Ferlinghetti. Nous ne verrons plus la haute silhouette de ce globe-trotter de la poésie hanter les rues de Paris, de Naples ou de Chengdu, l’œil malicieux, nous n’entendrons plus son rire tonitruant, ni cette langue américaine qui lui était propre et dans laquelle se mêlaient des mots colorés de yiddish, de russe, à des néologismes de son invention.

Jack était une barde américain, dans la grande tradition de la Poésie démocratique de Whitman ou de Ginsberg. Il en avait la stature, la carrure poétique et le souffle. Son vers était porté par le vent des colères, des douleurs, des drames de notre histoire. Il réagissait comme un tambour vibrant à chaque événement du monde. Lui qui était si attentif au rythme de la parole et à la création verbale, ne concevait pas la poésie comme un simple exercice formel. Seule comptait vraiment à ses yeux ce qu’il nommait la poésie révolutionnaire.

S’il fut un vrai poète révolutionnaire, c’est d’abord parce qu’il ressentait toutes les injustices. Il était spontanément du côté des exploités, des humiliés, des aliénés, des exclus, Mais s’il est un poète révolutionnaire c’est aussi parce que toute sa poésie nous appelait à nous relever et à recouvrer notre dignité.

Né à New York (le 13 décembre 1933), Jack avait commencé à écrire très tôt .Jeune homme, il avait envoyé ses premiers essais à Ernest Hemingway qui lui répondit qu’il n’avait rien à lui apprendre car il écrivait aussi bien que lui à son âge… Après de premiers pas dans le journalisme, il a commencé à enseigner à l’Université. Mais sa carrière universitaire est rapidement interrompue. Dans les années soixante-dix il se fait renvoyer de l’UCLA, l’Université de Californie, pour avoir encouragé les étudiants à s’opposer à la guerre du Vietnam.

A débuté alors une longue vie, bagarreuse et précaire, de poète au grand air, vivant au jour le jour, écrivant beaucoup, distribuant ses poèmes sous forme de tracts dans les rues, logeant dans de minuscules chambres d’hôtel comme celle où nous lui avions rendu visite dans ce quartier de San Francisco qui était devenu sa petite patrie.

Jack a côtoyé les poètes de la Beat Generation, mais il n’était pas vraiment des leurs. S’il partageait leur révolte et leur refus de la guerre, il n’a jamais été attiré ni par la drogue ni par les expériences mystiques bouddhistes. Et il était sans aucun doute l’un des plus poètes américains avec la plus vive conscience politique.

Jack Hirschman était un communiste. Ce qui n’est pas si courant, aux USA comme ailleurs… Il prétendait même (un peu par provocation mais aussi par refus des caricatures historiques) être le seul poète « staliniste » des États-Unis. En fait, il militait au sein d’un des partis de la gauche radicale américaine, la Ligue révolutionnaire pour une nouvelle Amérique, qui entend donner la parole à la « nouvelle classe » de ceux que le capitalisme moderne exclut. A ce titre, il fut un correspondant régulier du journal People’s Tribune.

Jack défendait avec vigueur ses convictions, mais cela ne l’empêchait pas de se montrer constamment curieux et ouvert.

Fortement marqué par l’histoire de sa famille et les persécutions contre les juifs sous le nazisme, il haïssait le racisme, la haine, la violence, le fascisme sous toutes ses formes. La mort pour qui il ne manifestait nulle complaisance est très présente dans son œuvre, de même que l’interrogation humaine la plus universelle sur le sens de l’existence, dans les différentes manifestations qui sont les siennes. Ce poète marxiste fut ainsi un passionné de la kabbale et le traducteur d’Artaud en américain. Il s’intéressait aussi bien à Mallarmé qu’à Maïakovski qu’il a traduits, aux poètes haïtiens, italiens ou albanais… Il a d’ailleurs toute sa vie mené une incroyable activité de traduction, (non comme traducteur professionnel mais comme poète) à partir d’une kyrielle de langues.

Son œuvre poétique compte plus de cinquante titres. Elle comprend beaucoup de poèmes assez brefs, qui sont souvent des « choses vues ». On a parlé à propos de ces poèmes (comme ceux réunis dans le recueil « J’ai su que j’avais un frère » que j’avais édité au Temps des Cerises) de « Street poetry », poésie de la rue.  Beaucoup de ces poèmes racontent en effet des rencontres, dressent des portraits, avec une humanité, un sens de l’empathie qui leur donnent une grande force poétique. Jack Hirschman expliquait que c’était, jeune homme, en entendant une de ses amies lui lire des poèmes d’Éluard qu’il avait senti que la poésie pouvait justement dire l’espérance humaine, si souvent menacée dans la société capitaliste actuelle. Et cette espérance qui, pour lui comme pour beaucoup d’autres, avait pris la dorme d’une révélation était l’espérance dans le socialisme, une société plus solidaire et fraternelle. On voit aujourd’hui que nombre de jeunes aux États-Unis, redécouvrent cet idéal.

Poète protestataire et combattif, poète de la lucidité », Jack était aussi un tendre. Il avait gardé cette innocence, la proximité avec l’enfance, la candeur qui est souvent la marque des grands poètes. D’où parfois certains de ses entêtements et de ses enthousiasmes.

Dans un poème essentiel, « Path », il exprime un art poétique que beaucoup d’entre nous peuvent tenter de faire leur :

Go to your broken heart.
If you think you don’t have one, get one
To get one, be sincere…
Marche vers ton cœur brisé.
Si tu penses que tu n’en as pas, va t’en trouver un.
Pour le trouver, sois sincère.
Et (quand tu l’auras trouvé), va, chante…
écris ton poème, simplement

À côté de ces poèmes empreints de tendresse, de sens de l’observation, d’humour, d’esprit polémique, il y a aussi une série de grands poèmes épico-philosophiques, les « Arcanes » qui traitent aussi bien de la mort de Pasolini que du Vietnam, de la disparition de son fils David, de l’intifada ou que de son amour pour Aggie… Cette œuvre majeure n’a pas pu paraître aux États-Unis mais a été éditée en deux énormes volumes en Italie par les éditions  Multimédia de Sergio Iagulli et Raffaela Marzano, de la maison de la poésie de Salerne. Et nous en avons publié un important choix en France.

Jack a aussi eu un rôle permanent d’organisateur et d’agitateur poétique.

Il avait été l’animateur de la mobilisation des poètes états-uniens pour le Nicaragua et a toujours été aux côté des peuples en lutte en Amérique latine.

En 2006, il a été nommé Poète lauréat de San Francisco et a présidé le festival de poésie de la ville qui fut l’une des plus belles manifestations poétiques en Amérique du Nord au cours de ces années, dans un esprit internationaliste, avec de nombreux poètes venus du monde entier.

Ces dernières années, Jack Hirschman était à l’origine de la formation des BRP, des « Brigades de poètes révolutionnaires » notamment à San Francisco et Los Angelès, ce qui a débouché sur la publication de plusieurs anthologies internationales, comme récemment « Overthrowing capitalism » (Se débarrasser du capitalisme »).

Il y a dix ans, jack fut aussi l’un des fondateurs du Mouvement mondial des poètes (le WPM – World Poetry movement) lors du festival de Medellin. Et depuis deux ans il en assurait la coordination générale.

En France sont parus cinq de ses recueils, en coédition entre le  Temps des Cerises et la Maison de poésie Rhône-Alpes, dans des traductions de son ami Gilles Bernard Vachon.

Jack va sérieusement nous manquer… Mais le Merle moqueur continuera à faire entendre sa voix.

 

SF19

 

Un poème de Jack Hirshman

P A T H

Go to your broken heart.
If you think you don’t have one, get one.
To get one, be sincere.
Learn sincerity of intent by letting
life enter, because you’re helpless, really,
to do otherwise.
Even as you try escaping, let it take you
and tear you open
like a letter sent
like a sentence inside
you’ve waited for all your life
though you’ve committed nothing ;
let it send you up.
Let it break you, heart.
Broken-heartedness is the beginning
of all real reception.
The ear of humility hears beyond the gates.
See the gates opening.
Feel your hands going akimbo on your hips,
your mouth opening like a womb
giving birth to your voice for the first time ;
Go singing whirling into the glory
of being ecstatically simple.
Write the poem.

SF3

 

CHEMINEMENT

Marche vers ton cœur brisé.
Si tu penses que tu n’en as pas, va t’en trouver un.
Pour le trouver, sois sincère.
Connais la sincérité de tes désirs en laissant
la vie entrer, parce que tu n’arrives à rien, vraiment à rien
si tu t’y prends autrement.
Même si tu essayes de te défiler, laisse-la te prendre
et t’ouvrir comme si elle déchirait
l’enveloppe d’une lettre
qui contient un jugement
que tu as attendu toute ta vie
bien que tu n’aies rien fait de mal.
Laisse-la t’envoyer en tôle.
Laisse-la te briser, mon cœur.
Un cœur brisé c’est le début
de toute perception véritable.
Ton humilité a des oreilles, elles écoutent derrière les portes.
Regarde ces portes en train de s’ouvrir.
Sens que tes mains se posent d’aplomb sur tes hanches,
que ta bouche s’ouvre comme un ventre
qui enfante ta voix pour la première fois.
Va, chante, entre et virevolte dans la radiance
d’exister en pleine extase, simplement.
Écris ton poème.

Traduit en français par Gilles B. Vachon

 

P1010890

 

Un poème que j’ai écrit lors du festival de San Francisco en 2009

et publié dans « Poèmes du Nouveau monde », écrits des Forges, 2011

Le rire du dinosaure

Cette nuit, j’ai partagé l’appartement d’un dinosaure.
J’ai couché dans la chambre à côté de la sienne
Et c’est vers trois heures du matin que je l’ai entendu…
Sortant de la caverne de sa poitrine :
De sombres éclats de voix,
Des grommellements, d’abord, puis, soudain un beuglement,
Quelque chose comme un barrissement
(Faute de littérature scientifique suffisante sur le sujet
On ne sait pas trop par quel terme exact
Désigner le cri du dinosaure).
En fait, je ne comprenais pas vraiment ce qu’il disait,
Sauf, de temps en temps, un mot qui revenait, un cri :
« Aggie! »
En rêve, il appelait la femme blonde
Penchée sur son grand corps de dinosaure,
Car le dinosaure parle quand il est profondément endormi,
(Après avoir fini sa bouteille de vodka).
Dans son rêve, les ordinateurs ont pris le pouvoir
Et ils écrivent des kilomètres de poèmes
Que personne ne comprend ;
Staline travaille maintenant dans une nurserie
Et il a un bébé sur chaque bras ;
Les « ismes » n’existent plus
Et pourtant les peuples tendent les mains dans les rues…
Puis, il se calme
Et voici que, soudain, il rit aux éclats
D’un rire énorme.
Qu’est-ce qui lui prend de rire comme ça ?

Peut-être quelqu’un lui a-t-il dit
Qu’il appartenait à une espèce
Depuis longtemps disparue
De la surface de la Terre.

Ivry2012-7

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