Poésie d’utilité publique

9 novembre, 2008 par franciscombes

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Depuis toujours, je défends l'idée que la poésie, même si elle est une activité savante, n'est pas réservée par principe à un petit groupe de spécialistes. Elle naît de l'usage que les peuples font de leur langue. Elle ne vit que parce qu'elle est mise en commun. Écrire un poème, comme chanter, peindre ou cuisiner est une façon de partager son plaisir. Pour moi la poésie est une fabrique de bonheur, un transformateur électrique qui convertit nos sentiments et nos idées en énergie. Elle est une façon d'être de plain pied dans le réel, sans s'accommoder de l'état des choses. Elle est à la fois la conscience et l'utopie du monde. Parole intime, elle est d'utilité publique.

 

Nous déclinons toute responsabilité quant aux publicités qui s'affichent sans notre consentement sur ce blog.

À propos de l’identité nationale…

5 novembre, 2009 par franciscombes

La rose des vents d'Aubervilliers

Aubervilliers est une ville du sud
qui a poussé du côté de la banlieue nord
Elle est ouverte à tous les vents de la planète
elle est ouverte à tous les peuples de la Terre.
Aubervilliers est une ville du sud
du Nord,
de l’ouest et de l’est,
une ville des quatre points cardinaux
et tous ses habitants sont des immigrés.

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Aubervilliers de la petite Prusse
du quartier des Quatre chemins,
Aubervilliers des Alsaciens
qui ont quitté le blond pays des sapins noirs
pendant la guerre de Soixante dix

Aubervilliers des Italiens anti-fascistes
qui gardent sur le buffet de la salle à manger
une gondole de Venise et une mandoline
au coeur brisé.

Aubervilliers des Espagnols
pour qui flotte toujours
le drapeau écarlate, jaune et violet
de la République.

Aubervilliers des Portugais,
ouvriers du bâtiment et supporters de Benfica,
navigateurs des hautes terres,
vin chapeauté de chat botté.

Aubervilliers des Marocains, des Tunisiens, des Algériens
qui ont quitté leur village pour travailler à la chaîne
Aubervilliers des Algériens de Kabylie
où le soleil pleut dans le souvenir
comme les grains dorés de la semoule.

Aubervilliers des Bretons et des Auvergnats
Aubervilliers des Sépharades et des Ashkénazes,
Aubervilliers des Yougoslaves et des Roumains,
Aubervilliers des Tamouls et des Pakistanais
Aubervilliers des Chinois et des Africains…

Sur le marché d’Aubervilliers
dans les allées, entre l’éclat de soleil des pamplemousses
et des bananes plantain,
dans l’échancrure d’un boubou brille une épaule noire et luisante
comme un éclat de jour.

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Aubervilliers est une ville du sud
qui a poussé dans les parages du Nord.
Aubervilliers n'est pas le centre de la Terre
mais toute la Terre a rendez-vous à Aubervilliers.

Le soir du quatorze juillet les voisins
sortent les chaises pour parler sur le seuil des maisons
comme du côté de la Méditerranée.

Aubervilliers est une ville
ouverte aux trente deux vents
de la rose des vents…

Les enfants des immigrés
des quatre coins de la planète
y vivent dans des cités,
aux jardins suspendus,
cristaux triangulaires,
concrétion de gypse dur et cassant
rose des sables
pour fleurir au désert,
rose habitable
dont ensemble on pourrait
déplisser les pétales.

Dans La Ballade d'Aubervilliers (Le Temps des Cerises, 2007)

Marseille, la Rose des vents

10 octobre, 2009 par franciscombes

pour André Remacle et Charles Hoareau

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Si tu débarques à Marseille par la gare Saint Charles
(inaugurée le 24 avril 1927 par le président Doumergue)
il te faut un instant t’arrêter en haut des escaliers aux cent quatre marches qui dominent la ville
Tu peux alors respirer profondément l’air du large et flatter l’encolure du lion qui tourne ses yeux vers les balcons des hôtels, les antennes, les toits, le linge aux fenêtres, Notre dame de la Garde, la matrone gréco-byzantine, qui domine la ville de loin, dans le tremblement de la chaleur
et contempler  les cuisses imposantes de la belle Africaine alanguie au milieu de ses palmes
le grain de sa peau de pierre blanche
et celles de la grande Asiatique, toutes deux  allongées sur le côté, comme pour un banquet romain
allégories du Siam et de l’Afrique, sculptées par Louis Botinelly, idoles et esclaves, reines sans royaume, exposées et  nues
La belle Asiate paisible n’est pas en train de collecter, retenant avec un bandeau sur le front son récipient trop lourd, la gomme de l’hévéa dans les forêts d’Indochine
pour les amis du Gouverneur et la famille Michelin,
Et l’Africaine n’est pas en train de vendre des épis de maïs cuits à la vapeur au carrefour, elle ne porte pas un enfant serré dans un fichu, elle n’a pas de problème de papiers
Elles posent toutes deux, muettes et froides, indifférentes et pacifiées, sous le ciel cobalt et le soleil républicain
L’Asiate et l’Africaine, cariatides bien portantes, soutiennent le rêve d’azur perdu de l’empire,
de la France généreuse des colonies qui apportait aux peuples exotiques la prospérité, la culture et les droits de l’homme…
Les lampadaires de l’escalier géant sont comme des grappes de fruits vert émeraude
mais dans la forêt tropicale de la grande ville les arbres ne donnent pas de ces fruits que l’on peut cueillir simplement en levant le bras… et ceux qu’on te glisse dans la main sont souvent mortels.

Sur la palissade d’un chantier près de la gare  sont tagués des hiéroglyphes qui clament pour la postérité :
« Marseille nique Paris » et « Beze la police »

Marseille n’est pas la porte de l’Orient
Marseille est une porte qui bat à tous les vents
Marseille dort debout sur le pas de sa porte
Marseille est à la fois le Couchant et le Levant
le Nord et le Sud
le Centre et Nulle part

Marseille est la Rose échevelée des vents

Marseille ville colonie
ville des colons
ville colonisée
la vieille ville coloniale est à son tour colonisée par les colonisés
qui ont dessiné dans les vitrines des pâtisseries leur marqueterie de khadaïfs et de baklavas
et posé sur le sol près de la Porte d’Aix, les tissus bariolés de leur marché ouvert

Marseille-Phocéa, illustre cité grecque
Phocéa, fosse
d’aisance, fosse aux lions,
fosse aux ours,
Marseille fosse aux rêves où pourrissent en bas d’un remblai abandonné au coin d’un terrain vague les espérances déçues d’un nouveau départ, d’une envolée, d’une vie nouvelle, un peu moins pauvre sous le soleil

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Du haut de la colline de la Savine où est plantée la cité HLM de ceux qui ne vont jamais à la merdégoulinent les ordures au milieu des pins
les papiers gras, les packs de bière, les pneus crevés
la vie jetée par la fenêtre débagoule le long de la pente.
Ici, plusieurs enfants sont morts, noyés dans le canal
et les femmes de l’association se réunissent dans un appartement pour prendre le thé et parler de leur vie

Descendant de la gare, vers le ventre de la ville, je m’arrête devant une inscription  tracée sur un mur à la craie blanche :
« J’ai onvie de mourire »

Et j’en ai la gorge serrée.

A  quoi sert le soleil sur la terre du fer blanc
où l’homme sans travail est une cuiller cassée ?

Où est-il celui-ci… Où est-elle celle-là qui a écrit ces mots ?
Quel est ce jeune sans emploi, sans amour et sans argent, sans famille et sans orthographe qui nous a laissé ce SOS auquel personne ne répond ?
Qui a dressé sur ce mur déshérité l’acte d’accusation d’une société où les enfants sont des fruits qu’on laisse pourrir dans le caniveau à la fin du marché ?

Un peu plus loin sur un trottoir j’aperçois un morceau de craie écrasée
je croise un jeune homme efflanqué qui fait la manche en jouant de l’arc birimbau
une vieille un peu folle qui brandit en dansant un portrait de Sarkozy
et une échoppe turque qui sert des döners kebabs avec des frites grasses

Sur la Canebière déferlent les supporters de l’OM
Avec leurs grandes bannières bleues
de loin qu’on pourrait prendre pour un cortège du souvenir royaliste

« Panem et circences »
Marseille, la ville plébéienne où le sport est roi
Marseille où la clientèle des anciens patriciens romains est passée de la sportule au sport

Il y a aussi parfois des lauriers roses et des platanes
des cliniques privées
des tresses d’oignon du côté de la Bourse
des ruelles et des souks
des auto-écoles, des assurances, des banques
et des mains qui sortent de sous les portes cochères…

Marseille du fric et de l’ordure

Il y a des bagnoles de flic blanches et noires comme les ageasses, oiseau pickpocket
des bourgeois qui n’ont plus l’accent, qui ne disent plus le Midi mais le Sud et qui parlent un langage d’eau tiède comme à la télé
et il y a aussi des jeunes immigrés qui ne parlent pas pointu
et entre les faux bourgeois et la nouvelle plèbe
il existe encore un peuple arc-en-ciel
qui, de temps en temps, descend dans la rue…

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Près du Vieux Port, à l’angle de la rue du Paradis et de la rue de l’Opéra
une prostituée de soixante-dix ans attend le client
Il y a longtemps qu’elle aurait dû refermer ses volets et goûter la fraîcheur d’être soi
Elle boîte, elle est grosse et mal foutue, prête à presque tout pour un peu d’argent,
mais elle a en elle des réserves énormes de bonté
Bonne mère
le seul être qui lui reste est son petit chien
Elle est au centre de la ville
elle est le centre de la ville

Marseille, énorme prostituée qui rit la bouche ouverte, les dents cassées
Adossée aux montagnes du calcaire elle fait tremper ses pieds dans la mer
Il y a longtemps qu’elle ne porte pas de culotte
Et toute la vie de la ville qui pullule s’agite entre ses jambes qu’elle a grand ouvertes
Mais personne ne la voit
parce qu’elle culmine trop haut par-dessus la ville, elle englobe la ville
elle est la vie même de la ville

Marseille rascasse géante, hérissée de piquants ventre protéiforme
Marseille matrone maritorne
Marseille patronne et femme de ménage,
Marseille la vulgaire et la raffinée, brave, bonne
salée et chère comme la boutargue
Marseille ville incendiaire
putain aux larges flancs
femme famélique au poitrail de portail
caque, égout, corne d’abondance
qui descend des terrains vagues sur les hauteurs
vers le bas-ventre de la ville
où vont toutes les déjections

J’aime d’un penchant coupable cette cité difforme, affreuse et belle, énergique, joyeuse, violente et complaisante avec elle-même,ville protubérante, excessive et vacarmeuse, cette ville en désordre où tout vous ramène à la mer,aux violets ultra iodés du vieux port,
à la rascasse susceptible
au rouget argenté…

J’aime cette ville pour son tohu-bohu
pour les passerelles et les escaliers qui dévalent du Cours Julien
pour les hommes qui boivent le café dans de petits verres
pour les vieilles femmes maghrébines un foulard sur les cheveux
pour les façades colorées qui jouent les artistes
pour les femmes du midi acérées comme des feuilles d’olivier
pour les rues en pente qui s’étirent au soleil
pour les maisons basses qui se pressent dans l’ombre et la fraîcheur comme des chatons autour d’un bol de lait
pour la mer populaire, la mer qui a beaucoup transpiré, la mer qui passe sous le viaduc et vient en visite se tremper les pieds jusque sous les fenêtres de Fonfon au Vallon des Auffes
la mer le long de la corniche
la mer à l’extrémité des Goudes
la mer qui vous prend par la main et qui vous mène vers le  large

Marseille la grecque et l’arménienne
Marseille l’algérienne et la provençale
Marseille qui prend le pastis dans le bar des Amis et regarde le match à la télé
Marseille la bourrue, Marseille l’accueillante
Marseille qui fait cuire la bourride dans un baraquement sur la falaise, près du château d’eau,
après le rassemblement des jeunes militants venus de toute la France
Marseille des fêtes disparues de la Marseillaise
Marseille solidaire, Marseille du Secours populaire, des ouvriers et des intellectuels
Marseille la révolutionnaire qui monte à Paris avec son régiment de marche et répète les notes de Rouget de Lille

J’aime Marseille pour une bicyclette contre un mur, trois types qui tapent le carton à un coin de rue, dans une zone d’entrepôts et de garages, sur un bout de trottoir, à la terrasse d’un bistrot qui fait de la résistance contre la progression du vide, du silence,
la gangrène du luxe aseptisé,

Marseille la ville ouverte sur le sud a son étoile polaire du côté des quartiers nord

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Quand tu prends le bateau pour l’Algérie
attendant en voiture dans la longue file sur le quai, pour quitter la ville,
tu passes sous le portique métallique qui ouvre sur la mer
et tu te dis, Macarelle!
c’est en luttant ensemble
du Nord au Sud
et du Sud au Nord
que nous trouverons le salut
sur la Terre
et sous le Ciel
de la Méditerranée.

 

Trois épigrammes

27 septembre, 2009 par franciscombes

 

Epigramme

        à Brice Hortefeux

 « Un immigré, ça va…
Deux immigrés, bonjour les dégâts ! »
a dit en substance,
un ministre de la France.
(Sinistre ministre…)
Même tout seul,
lui, il est déjà de trop.

*

 

Vague de suicides à France Télécom

Des hommes et des femmes
dont la direction voulait se débarrasser
ont fini par se suicider.
Le PDG est bien embêté….
il voudrait leur remettre la médaille du travail
à titre posthume
pour « service rendu à la société »…
Mais il n’ose pas…

*

 

Sur un auteur de polar

 

Ayant commencé par la littérature policière
Il a fini par la littérature de police
.

 

 

 

Lectures à Montpeyroux

20 septembre, 2009 par franciscombes

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Visite à Montpeyroux, près de Lodève, chez les amis Georges et Nicole Drano, au milieu des vignes et des oliviers, au moment où débutaient les vendanges. Et lecture de poèmes, avec Guy Allix et son copain musicien, Olivier Mellisse. Belle rencontre. Voici quelques uns des poèmes lus à cette occasion :

Gérer

Aujourd’hui
le vocabulaire de l’économie
a tout envahi.
On gère sa vie
sa  carrière
ses amours
ses peines de cœur
ses enfants
son divorce
son sport favori
sa migraine
sa surcharge pondérale
son souffle au cœur
sa dépression
et son cancer
et, comble du malheur
pour les bons petits gestionnaires
que nous sommes devenus,
à la fin
infailliblement
on fait faillite.

 

 

La prosopopée des chaises

Vous ne dites rien, vous restez là, toute la journée,
coi et buté dans votre coin.
Vous êtes une chaise.
Vous avez la tête… dure, on dirait du bois, vous êtes émotif…
sentimental comme un moulage plastique, sensible à la beauté comme un tube d’acier ;
ce qui est normal
puisque vous êtes une chaise.
Vous êtes d’une patience à toute épreuve, vous ne faites pas de politique, vous n’avez d’ailleurs aucune opinion personnelle sur aucun sujet particulier,
car vous êtes une chaise.
Vous tournez obstinément le dos à l’étranger qui entre dans la  maison, vous regardez  la table de la salle à manger, comme si vous aviez peur qu’on vous la vole,
vous êtes étroit et raciste.
Vous êtes une chaise.
Vous passez votre temps à quatre pattes, prostré là où on vous a posé,  dans la cuisine ou le salon,
vous n’avez pas de revendication,
vous faites votre boulot sans l’ouvrir, jusqu’au jour où malencontreusement vous vous cassez une patte,
alors on vous jette ;
car vous n’êtes qu’une chaise.
Si vous aviez fait des études, si la fortune vous avez souri, vous auriez pu prétendre au rang de siège.
Mais vous n’êtes qu’une chaise.
Vous prenez des airs distingués, vous vous tenez toujours droit,  vous êtes particulièrement guindé et collé monté,
mais n’importe quel cul peut se poser sur votre nez,
vous ne protestez jamais.
Je crois que vous êtes une chaise.
En fait,
Vous êtes sourd et idiot.
(Peut-être bien que vous êtes une chaise.)
On vous a vu dans une taverne
chevauché par des soudards dansant une ronde endiablée autour de la pièce,
vous ne vous souvenez bien sûr de rien
vous ne connaissez pas l’Histoire.
Vous êtes une chaise.
Vous avez oublié le bruissement des forêts, les confidences de l’humus, le cri du geai,
vous ne connaissez rien de la nature.
Vraiment, vous êtes une chaise.
Pour vous le monde est rond ou carré,
quelle que soit votre taille, votre couleur ou votre forme, vous répondez
au concept de chaise,
comme un chien répond à l’appel de son maître.
Pourtant, vous ignorez tout de la philosophie,
vous ne possédez pas le moindre rudiment de dialectique,
vous ne soupçonnez rien de votre double nature
de valeur d’usage et de valeur d’échange,
et ce qu’on fait de vous, malheureux, ne vous fait ni chaud, ni froid.
Vous êtes une chaise…
Et maintenant,
vous me dites que ce n’est pas vrai,
que vous en avez assez de ce poème,
et que, d’ailleurs, vous n’êtes pas une chaise…

D’accord…
Alors,
prouvez-le.

 

 

 Avenir

Les portes de l’avenir sont ouvertes
sur le jour et sur la nuit
sur le grand vent de sable de notre fin
ou les saisons perpétuelles du sourire.
Du grand livre futur rien n’est encore écrit.
En mal comme en bien,
nous avons encore la faculté de nous surprendre,
toi  et moi, 
ceux qui viendront après
et que nous ne connaîtrons pas,
nous tous…  Notre histoire ne s’arrête pas là.
Une  chose est sûre :
si nous voulons  que l’avenir
tienne l es promesses du passé

nous devons nous occuper du présent
.

 

 

 

 

 

Festival international de poésie de San Francisco de juillet 2009

1 août, 2009 par franciscombes

Allez faire un petit tour

 

sur la page

 

du Festival international de poésie

 

de San Francisco !

 

Cliquez sur la photo

 

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André Benedetto

13 juillet, 2009 par franciscombes

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André Benedetto vient de mourir, des suites d’une embolie, en plein Festival d’Avignon. Directeur du Théâtre des Carmes, président du festival off, Benedetto était un auteur et un homme de théâtre infatigable, un combattant. Il était aussi, et peut-être avant tout, poète. Je me souviens du grand courant d’air frais que j’avais senti passer dans la poésie française après avoir lu « Urgent crier » et « Les poubelles du vent », publiés par Pierre Jean Oswald. André était l’une des rares voix poétiques nées du tremblement de terre de mai 68…  il serait bien nécessaire de rendre justice à cette aspect si nécessaire de son activité, si éloigné d’une conception seulement littéraire de la poésie…  Je le connaissais depuis les années quatre-vingt. A l’époque, nous  participions ensemble, régulièrement, aux lectures organisées par les poètes de la revue Parole,  (alors que les lectures n'étaient pas si répandues qu'aujourd'hui), aux côtés de Christian Gorelli et Bernard Gueit, avec des poètes comme Yvon Le Men ou Serge Pey. La dernière fois que je l’ai vu, c’était l’été dernier, où nous avions lu ensemble, avec Carlos Laforêt, dans son théâtre, pour marquer la sortie de l’anthologie « La poésie est dans la rue » à laquelle il avait participé. Il avait aussi publié au Temps des Cerises son monologue sur la Palestine « L’homme aux petites pierres ». Avec lui, c’est un camarade, un frère qui s’en va. Sans lui, on se sentira un peu plus seul.

Au temps des cerises

5 juillet, 2009 par franciscombes

Suite pour deux cerisiers

 

 

 

Une simple fleur de cerisier,
à peine éclose elle va tomber.
C’est pourquoi sa beauté nous émeut.
(Combien de poèmes en sont capables ?)

 

*

 

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La fleur de cerisier
est en beauté
Elle ne sait pas
qu’elle doit tomber.

 

*

 

Dans leur gloire
tombent les fleurs
du cerisier
au champ d’honneur

 

Mais elles
elles ne meurent pas
en vain

 

*

 

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Meurt la fleur
mais elle se survit ou, mieux, se poursuit
en mieux
dans le fruit.

 

*

 

Fleurs
non seulement
elles méditent le fruit,
se concentrent sur la cerise,
mais elles peuvent aussi
avoir des bontés
pour les abeilles
et de leur plaisir
naît le miel

 

*

 

De la robe blanche des pétales
à la planète rouge
du fruit.

 

Du mariage
à la maternité.

 

*
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D’abord
on jette sur le sol
un lit de pétales
puis on invente
un nouveau monde
charnu
rond
sucré.

 

*

 

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Demain
la cerise
fera
oublier
la fleur.

 

*

 

Sur la branche
c’est cette cerise
la plus éloignée
qui te paraît la plus belle.
Et c’est pour elle
que tu tends le bras…

 

Attention à ne pas tomber.

 

*

 

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Au début,
dans l’arbre,
tu ne choisis que les plus belles
et les plus mûres.
Et puis, ensuite,
toutes y passent…

 

*

 

Oui, bien sûr,
à se tenir là,
rouges et brillantes
sur l’arbre,
elles nous provoquent !

 

Mais il faut te résigner :
tu ne pourras jamais
toutes les cueillir
ni les croquer toutes.

 

*

 

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Le baiser est un fruit
qui se cueille sur l’arbre
et moi, je sais
dans mon verger
un cerisier
où cueillir des baisers.

 

*

 

Pour toi
qui sourit
et dérobe des cerises
je voudrais être
un cerisier
qui jamais
ne s’épuise…

 

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Surréalisme à Montréal

1 juin, 2009 par franciscombes

Du 25 au 30 mai, Francis Combes était invité à participer au Marché de la poésie de Montréal, à cette occasion il a fait plusieurs lectures de ses poèmes, eu des rencontres avec des radios et participé à un colloque sur le thème : ” Héritages du surréalisme”. Voici le texte de son intervention sur l'influence (ou non) du  surréalisme dans la poésie française d'aujourd'hui.

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Le surréalisme

 

et la poésie française d’aujourd’hui

 

ou

 

Le cadavre dans le placard

 

I

Les surréalistes ont usé et parfois abusé du mot cadavre.

On connait les cadavres exquis, du nom de ce jeu surréaliste inventé par Prévert et qui consiste à écrire un texte à plusieurs mains, sans savoir où l’on va, simplement guidé par le mot précédent, le hasard et les rencontres inattendues de l’inconscient.

Mais le terme de cadavre fut aussi utilisé pour qualifier et disqualifier ce qui leur semblait intellectuellement et poétiquement dépassé, pour proférer des malédictions, jeter des sorts et condamner ce qui leur semblait mort. Ce qui, d’une certaine façon montre que les surréalistes se tenaient du côté de la vie.

C’est le terme qu’ils avaient employé, non sans une certaine injustice, en 1924, envers Anatole France qui personnifiait pour eux toute une tradition de réalisme positiviste et de  clarté, (« la clarté confinant à la sottise, la vie des chiens » ; pour reprendre les mots, péremptoires comme une machine à coudre », de Breton dans le premier Manifeste du surréalisme) quand bien même cette clarté,  en ce qui concerne Anatole France, venait en droite ligne du XVIIIème siècle rationaliste et émancipateur.

Mais pour ces jeunes gens, cette clarté classique était le comble de l’horreur et représentait la soumission de la parole aux plates  nécessités de la communication, de la logique et de la raison que la guerre et le tournant du siècle avaient à leurs yeux brutalement fait descendre de leur piédestal.

  « Un cadavre » est aussi le titre qui fut choisi, lors des polémiques internes au mouvement surréaliste, en 1930, par les douze signataires du pamphlet contre André Breton (parmi lesquels Desnos, Bataille, Prévert, Masson, Artaud…. A quoi Breton voulut répondre par le second Manifeste du surréalisme).

Aujourd’hui,  on peut se demander si ce n’est pas le surréalisme lui-même qui pourrait être traité de cadavre, même si c’est un cadavre qui se porte bien…

Ce mouvement intellectuel, artistique, poétique et dans une certaine mesure politique a sans doute été la principale aventure esthétique née en France au XXème siècle. Il a dominé l’entre deux guerres, avec les œuvres  de Breton, d’Eluard, d’Aragon, de Desnos et de beaucoup d’autres.

Après guerre, il trouve des prolongements dans des œuvres très différentes mais de premier plan : notamment celles de Prévert, René Char, Pichette et bien sûr, Aimé Césaire.

Et on en trouve même un écho chez Gaston Miron, mais avec une grande évolution, car, comme chez Eluard, ou comme chez son compagnon Césaire, Miron utilise les ressorts de l’inconscient au service d’une poésie qui est délibérément une poésie de la conscience.

Le surréalisme présente d’ailleurs cette caractéristique d’avoir été un mouvement spécifiquement français, ne serait-ce que par cette révolte contre le cartésianisme ; sans doute moins évidente à comprendre dans des pays où le merveilleux n’a pas été refoulé comme il le fut dans la culture française classique.

Mais, du fait de cette particularité, justement, pour ne pas dire de ce particularisme, il a été, sur la lancée de l’esprit nouveau d’Apollinaire, un grand moment d’ouverture et de curiosité envers les autres cultures, notamment celles que l’on disait primitives, qu’elles soient africaines ou amérindiennes.

Et cela n’est sans doute pas pour rien si le mouvement a fait des émules à l’étranger ou a rencontré des mouvements frères ou cousins dont l’esprit était relativement proche, tels le poétisme tchèque ou l’automatisme québécois…

De nos jours,  il n’y a en France que quelques poètes qui continuent de se réclamer du surréalisme  ou qui en ont très visiblement subi l’influence (On pourrait peut-être citer les noms d’Alain Jouffroy, Jean-Pierre Faye,  René de Obaldia, Gherasim Luca, ou Vénus Khoury Ghata…)

Le mouvement lui-même a à peine survécu à la mort de Breton, en 1966. En 69 Jean Shuster annonçait son décès dans Le Monde. Bien qu’il y ait toujours à Paris un groupe surréaliste qui se réunit et publie des textes.

Mais,  pour l’essentiel de la poésie française d’aujourd’hui, le surréalisme paraît loin et oublié, mort et occulté.

Même si son cadavre régulièrement exécuté n’a jamais été vraiment enterré.

Il reste, dans une certaine mesure, un impensé omniprésent.

J’oserais dire que le surréalisme est aujourd’hui le « cadavre dans le placard » de la poésie française.

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II

 

En effet, depuis plus de cinquante ans, la plupart des œuvres majeures qui ont dessiné le visage de la poésie française contemporaine, se sont constituées en dehors, voire contre le surréalisme.

Si l’on veut parler d’héritage, il faut d’abord dire que la plupart des poètes français contemporains l’ont rejeté.

A dire vrai, ce phénomène a commencé déjà en pleine période surréaliste et parmi ceux qui en ont été les principaux protagonistes.

C’est vrai de Soupault (qui fut le co-auteur des Champs magnétiques, avec Breton et qui partage avec lui la paternité de l’écriture automatique).

C’est vrai de Desnos, qui fut avec Crevel l’initiateur des sommeils surréalistes et, de l’avis général, le plus doué des animateurs des séances organisées par le groupe. Desnos qui commet le crime de se lancer dans le journalisme et d’écrire des alexandrins, avec une facilité et une aisance coupables…

C’est vrai d’Artaud, aussi. D’Aragon et d’Eluard, bien sûr, à des moments différents et de façons différentes.

On sait comment les surréalistes ont été déchirés par leur commune volonté de conjuguer le « changer la vie » de Rimbaud et le « transformer le monde » de Marx. Comment ils se sont divisés autour de la question de l’adhésion au parti communiste, et comment les conflits au sein de la IIIème Internationale, entre Staline et Trostky notamment, ont eu des répercussions sur le groupe.

C’est certainement sous l’effet des circonstances historiques, notamment de  la montée du péril fasciste et de la guerre d’Espagne, mais c’est poétiquement que la plupart des inventeurs du surréalisme se sont rapidement distanciés du mouvement qu’ils avaient créé.

Aragon qui déjà en plein surréalisme avait contrevenu aux principes du groupe en se lançant dans l’écriture d’un roman, il est vrai hors norme et finalement sacrifié, La Défense de l’Infini, à la veille de la guerre, pour parler au plus grand nombre, retrouve, sur les brisées d’Apollinaire, toute la musique de la poésie française, réhabilitant par exemple la tradition des troubadours, dans son invention d’une poésie nationale au temps de la Résistance, pendant laquelle il organise les écrivains dans la clandestinité alors que Breton et Péret ont choisi l’exil. 

Et Eluard aussi qui, porté par la clarté intérieure de sa poésie, n’a cessé d’aller vers plus de simplicité jusqu’à devenir le grand poète de l’amour et de la liberté que l’on connait, l’un des poètes français les plus populaires de tous les temps. Mais a bien y regarder, on constatera que cette évolution était déjà en germe dans ses poèmes de l’époque surréaliste. Certains de ses vers ou des ses images qui pouvaient paraître arbitraires, donc véritablement surréalistes selon les critères du Manifeste, nous paraissent aujourd’hui lumineuses et simplement évidentes.

Comme ces vers de l’Amoureuse :

Elle est debout sur mes paupières

Et ses cheveux sont dans les liens

Elle a la forme de mes mains

elle a la couleur de mes yeux

Elle s’engloutit dans mon ombre

comme une pierre sur le ciel.

 

ou bien le très célèbre :

la terre est bleue comme une orange

suivi de celui-ci :

jamais une erreur les mots ne mentent pas.

 

Au-delà de l’évolution de ces pères fondateurs, il faut constater que les grands aînés de la génération suivante se sont tous affirmés en rupture avec le surréalisme.

C’est notamment le cas de Guillevic et de Ponge, qui, chacun à sa manière délaissent le territoire des rêves, les « nuées poétiques » du surréalisme, et vont délibérément  s’intéresser, dans une démarche que l’on pourrait qualifier de « matérialiste », aux choses les plus concrètes, aux pierres, aux éléments, aux objets usuels.

En fait, ces poètes partageaient avec leurs aînés surréalistes la conviction que la poésie était, par des voies certes différentes de celles de la science ou de la philosophie, un instrument de connaissance, mais ils ont changé le champ de l’investigation verbale pour reprendre, comme Antée, pied sur terre. 

Salubre mouvement de réaction qui a eu, sans doute plus du côté de Guillevic que de Ponge, des effets sur la suite et une influence sur les poètes plus jeunes.

Outre ces poètes de la matière, une autre tendance en réaction au surréalisme s’est affirmée de multiples façons : c’est celle des poètes que je nommerai les nouveaux rhétoriqueurs.

J’entends par là tous ceux pour qui la poésie est d’abord un art des mots (alors que pour les surréalistes, il s’agissait d’abord d’une aventure vitale et l’essentiel n’était pas, a priori, de rechercher un effet esthétique).

Cette tendance à privilégier la combinatoire verbale et le travail sur l’écriture, a caractérisé des tendances en apparences aussi contradictoires que celle de l’Oulipo (de Raymond Queneau à Jacques Roubaud) et leur dimension ludique, ou que les expérimentations des années soixante-dix, autour des revues Action poétique, Tel Quel ou Change, influencées par une certaine lecture structuraliste du marxisme.

Certains de ces poètes reprenaient volontiers à leur compte une formule de l’Aragon des années soixante : « La poésie est la mathématique du langage », formule prise au pied de la lettre, dans un esprit de laboratoire, qui tendait à faire de la poésie un pur travail d’écriture, si possible débarrassé de la contamination par les sentiments et les idées.

 

Même si ce mouvement venait souvent de poètes socialement et politiquement engagés dans leur vie de citoyens, la poésie se voyait assignée des tâches linguistiques et non plus le vieil impératif rimbaldien de Changer la vie.

C’est sans doute là la rupture essentielle : l’abandon du projet romantique que le surréalisme avait repris à son compte et prolongé. Ce romantisme, tel qu’on le trouve chez les grands romantiques allemands et français, de Hugo ou Novalis, jusque chez Rimbaud et Lautréamont réside dans ce qu’on pourrait nommer la nostalgie d’une autre vie, que celle-ci soit située dans un autre lieu ou dans un autre temps, passé ou futur, quoi qu’il en soit,  « ailleurs »… C’est d’ailleurs exactement par ces mots que se conclut le premier Manifeste du Surréalisme : « L’existence est ailleurs ».

Le romantisme refuse la prose des jours, la vie bourgeoise et raisonnable dominée par les préoccupations du tiroir-caisse. Il porte en lui une nostalgie qui peut être régressive ou progressive, mais toujours la nostalgie d’une autre réalité.

« L’homme, dit d’entrée de jeu le Manifeste, ce rêveur définitif de plus en plus mécontent de son sort… » Et ce sentiment non seulement nourrit la poésie, mais il la justifie, car celle-ci a pour mission de transfigurer le réel, d’opérer l’alchimie qui permettra de changer le plomb en or.

« Je cherche l’or du temps » est-il écrit sur la tombe d’André Breton.

Or c’est bien cet objectif qui semble avoir été abandonné.

Il  y a sans doute peu de poètes français aujourd’hui (à la différence par exemple de ce qui se passa aux Etats-unis avec la Beat Generation) pour considérer que la poésie ait le pouvoir de révolutionner la vie et soit une expérience de vie, avant même d’être une discipline artistique.

Pour la plupart de nos contemporains, écrire est une activité de caractère essentiellement  littéraire. Même si elle engage l’existence.

Il est à noter que les divergences de nature politique au sein du mouvement ont contribué à cet abandon. Je pense au Déshonneur des poètes, de Benjamin Péret, qui, au nom des principes même du surréalisme, fustigeait l’engagement en poésie. Alors que les surréalistes qui avaient fait le choix de la poésie de la résistance avaient la conviction de rester fidèle à l’impulsion initiale du surréalisme, et en tout d’un « surréalisme au service de la révolution ».

En va-t-il de même avec la plus jeune génération ? Je ne sais pas vraiment.

Au Québec, il de nombreux jeunes poètes semblent redécouvrir ou réinventer le surréalisme.

Mais en France, la situation est tout autre…

La production d’une partie des jeunes poètes en  France est marquée par l’influence  du rap et du slam. Peut-être certains d’entre eux pourraient-ils placer leur activité sous le signe de Rimbaud et des surréalistes.  Mais je ne les entends guère le faire. Et quand je lis les textes qu’ils produisent, (et qu’il m’arrive comme éditeur de publier), je constate qu’ils sont du point de vue de l’écriture, très loin  de l’esthétique (car il faut bien parler d’esthétique) de la poésie surréaliste.

Ainsi, les poètes de cette génération  se distinguent par le fait qu’ils ont  redécouvert la rime et les rythmes réguliers, qui avaient été quasiment abandonnés par leurs prédécesseurs. Ils en font même le critère de la qualité poétique. Pour certains d’entre eux, un poème non rythmé ne saurait être un poème.

Par contre, toutes tendances confondues (des « slameurs » aux poètes « ultra littéraires ») ils pratiquent très peu l’image et en particulier très peu la métaphore, qui avait pourtant, sous l’influence du surréalisme, exercé un véritable empire sur la poésie française du XXème siècle. Cette prédominance de l’image était évidemment d’autant plus forte que le poème, dans la plupart des cas, ne pouvait plus s’appuyer sur les autres ressorts traditionnels que sont le rythme et la rime. Seule l’assonance gardant encore droit de cité. Mais plus fondamentalement, il y a eu, au siècle passé identification de la poésie et de l’image, de la poésie et de la pensée analogique ou associative.

 

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Ceci étant, on peut ainsi avancer l’hypothèse que la plupart des poètes français du XXème siècle, même s’ils ont,  pour beaucoup d’entre eux, refusé l’héritage, sont quand même tous héritiers (mais si tous n’ont pas reçu la même part en héritage).

Tous les poètes français contemporains collaborent, dans des proportions sans doute variées, avec leur inconscient. (Ce que les poètes, me direz-vous, faisaient déjà avant le surréalisme et continueront de faire après). Sans doute… mais de manière probablement plus consciente des virtualités, précisément,  de l’inconscient.

Les surréalistes menaient combat contre l’empire de ce que Breton nommait le « rationalisme absolu ». «  Nous vivons encore sous le règne de la logique » écrivait-il. Et dans les Notes sur la poésie, écrites en 1936, en collaboration avec Eluard, tous deux ont cette formule assez péremptoire : « Un poème doit être une débâcle de l’intellect ».

Aujourd’hui, les poètes français  n’instruisent plus le procès de la raison, mais en même temps bien peu fondent leur poétique sur la dialectique du raisonnement.

(A la différence par exemple de ce qui se dominait autrefois, dans la poésie française, avec des auteurs comme Corneille, Boileau, au XIIème, la plupart des poètes du XVIIIème  et, en grande partie, Hugo au XIXème siècle… J’évoque là non seulement les thèmes, le « contenu », mais aussi la forme, en pensant par exemple au vers antithétique des tragédies classiques et de Hugo.  Ou bien dans la poésie allemande du XXème siècle,  avec Brecht  et ceux qui ont suivi, comme Heiner Muller ou Volker Braun).

En France, c’est toujours la « bouche d’ombre » qui parle.

Plus encore, je pense ne pas trop m’avancer en affirmant que pour la plupart des poètes français contemporains la poésie est une affaire interne au langage. Elle trouve sa source dans l’inconscient de la langue, les connotations, la dimension associative du langage pour parler comme Roland Barthes et elle procède d’un agencement inédit des mots.

C’est sans doute une certaine dérive par rapport aux idées originelles du surréalisme qui refusait que la poésie fût d’abord une forme de la littérature, mais je pense que cette conception en  découle malgré. N’est-ce pas les surréalistes qui ne cessaient de répéter que la pensée naît dans le langage ?

Liée à cette conception, l’idée est aussi généralement admise qu’un vrai poète doit être profondément singulier, différent des autres, original et neuf, parce qu’exprimant (comme personne)  la plongée dans un inconscient individuel par définition irréductiblement singulier.

Mais, peut-être est-ce justement sur ce terrain que s’esquisse un nouveau dépassement du surréalisme.

Je tiens pour ma part que l’un des phénomènes les plus neufs et les plus intéressants en jeu dans la poésie française d’aujourd’hui est que se dessine, en pointillé pour l’instant, une conception nouvelle de la figure humaine.

Toute la modernité du XXème siècle, en France, s’est bâtie sur la formule de Rimbaud : « Je est un autre ».

Ce que Breton développait dans le Second manifeste en écrivant :

« Rappelons que l’idée de surréalisme tend simplement à la récupération totale de notre force psychique par un moyen qui n’est autre que la descente vertigineuse en nous…. »

 

Or nous sommes peut-être en train de passer à l’idée que « Je est tous les autres », ou, dit autrement, que « l’autre est aussi je » ; qu’en fait nous avons tous à peu près le même paquet de secrets, de rêves, de fantasmes… que nous ne sommes pas si différents que nous le croyons les uns des autres ; et c’est d’ailleurs ce qui fonde la possibilité du poème ; la possibilité qu’une production personnelle touche l’autre et devienne son bien propre.  

Et, à un moment où, dans le champ social, nous commençons à mesurer très clairement la catastrophe où conduit le règne absolu de l’individualisme, il se joue peut-être là quelque chose dont on ne mesure pas encore toutes les implications poétiques, philosophiques, mais peut-être aussi politiques.

Il me semble qu’il y aurait là matière à remettre sur le chantier le vieux programme romantique des surréalistes, changer la vie, mais certainement dans un autre rapport que ce qu’ils envisageaient à cet autre mot d’ordre qu’ils revendiquaient aussi (et qui vient de Marx) : transformer le monde. 

Cela devrait nous conduire à renouer avec la définition du surréalisme que donnait non pas les surréalistes mais, avant eux, Apollinaire quand, dans la préface à sa pièce Les Mamelles de Tirésias, il utilisa pour la première fois ce terme qui devait connaître le succès. Pour lui, le surréalisme ne définissait pas un programme de plongée en apnée dans les hauts fonds de l’inconscient, c’était plutôt une sorte de super-réalisme en rupture avec le plat naturalisme qui encombrait à ses yeux le théâtre.

« Et pour tenter, sinon une rénovation du théâtre, du moins un effort personnel, écrivait-il,  j’ai pensé qu’il fallait revenir à la nature même, mais sans l’imiter à la manière des photographes. Quand l’homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. Il a fait ainsi du surréalisme sans le savoir. »

Ce super-réalisme, qui ferait toute sa place à l’imagination et à l’utopie transformatrice, c’est ce que je nomme une poésie ou un art transformel, qualité dont je trouve des traces dans de nombreuses œuvres du passé comme du présent.

Nous avons grand besoin aujourd’hui d’une poésie qui sans ignorer l’inconscient et sans cesser d’être belle, inventive et folle, soit d’abord une poésie de la conscience, de la lucidité, en clair, une poésie de délirante hyper lucidité.

 

Francis Combes

Montréal, le 26 mai 2009.

 

 

 

 

 

Vive la poésie bachique !

17 mai, 2009 par franciscombes

 

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D'Anacréon à Ronsard, en passant par Li Taï po ou Omar Khayyam, la poésie bachique, (de Bacchus), qui chante les joies du vin (et ses peines) a une grande tradition, notamment en France. Mais il semble qu'en cette époque de retour à l'ordre moral, (sous l'effet sans doute de l'obsession sécuritaire et de la dictature généralisée du “principe de précaution”) cette tradition soit aujourd'hui menacée d'extinction… A part quelques heureuses initiatives, comme la parution, il ya quelques années d'un florilège sur les poètes et le vin aux éditions Obsidiane. Pourtant, écrire sur le vin, c'est écrire sur le plaisir et le travail, la liberté et la contrainte, l'ivresse et la sagesse, la vie et la mort… Il se pourrait donc que défendre la poésie bachique devienne aujourd'hui une nécessité poétique, voire peut-être politique. Ayant planté quelques pieds de vigne de sauvignon dans le Sancerrois, il y a maintenant une quinzaine d'années, et produisant chaque année une centaine de bouteilles, j'écris un quatrain destiné à l'étiquette de l'année… Au fil des ans s'est ainsi constitué un recueil de 101 quatrains bachiques dont j'offre bien volontiers à qui le veut  un premier verre…

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Le vin des hirondelles

 

 

Déjà Anacréon et Alcée…

Entre deux belles, le front ceint de roses, au banquet,
Anacréon disait :  Avec modération
Buvons, goûtons la vie et la conversation,
Avant qu’en poussière la mort nous ait tous changés.

*

De l’homme dégarni qui joue les galants
Déjà les belles se moquaient… Et pourtant
Près de sa fin, tout homme aime sentir en lui
Qu’il n’est pas mort ; qu’il désire encore ; qu’il vit.

*

Horace

 

A Tibur, loin des honneurs et des charges,
De temps en temps, inviter un ami,
C’est là la vie simple que peut apprécier
Celui qui connût les honneurs et les charges.

*

Horace, qui fus fils d’esclave affranchi
Tu as connu l’amitié des plus grands
Et tout en vivant dans leur compagnie
Toujours tu t’es voulu indépendant.

*

Tu sais qu’en toute chose il faut garder mesure ;
Qu’il n’y a pas de plaisir sans un peu de vertu…
Mais que dans la vertu, il ne faut pas d’excès.
C’est de toi que nous vient cette idée du bonheur.

En pensant à Omar Khayyam

Le temps est un vin qui sans fin s’enfuit ;
En vain tente-t-on de le retenir.
Mais à boire de bon cœur, à planter et produire,
Tout en vidant ta coupe, sans fin tu l’emplis.

*

«  Comme un verre qu’on vide, toute chose passe
Aux biens terrestres ne t’attache pas… »
Répète le sage, le verre à la main,
Qui hume, en buvant, sa vie comme un vin.

*

Le verre tombé à terre s’est brisé.
« C’est promesse de bonheur », disent les gens.
Car cette coupe si souvent brisée
Toujours se reforme et nous y buvons…

*

Notre vie est un verre que l’on boit d’un trait.
Dans la gorge, on ne peut arrêter le vin
Qui passe et disparaît. Tout regret est vain.
Prends ton verre et bois à petites gorgées…

*

Abu Nuwas

Caresser le cul des cruchons, des échansons…
Vider des flacons, remplir des jeunes gens,
Flatter, faire l’insolent, le joueur, le rieur,
Ainsi passa ta vie, amant et garnement.

*

Fréquentant tard le soir les tripots mal famés
Dans le quartier chrétien, avec ses camarades,
Le poète insouciant de plaisir affamé
Savait-il qu’il œuvrait pour la gloire de Bagdad ?

*

Mauvais musulman et mauvais mécréant
Tu aimais à traîner les tripots, les bordels
Où le vin coule à flots, où les filles sont belles
Tout comme au paradis, là-haut, des houris…

*

À Li Tai Po

 

L’ami Li Tai Po, dit-on, s’est noyé
Une nuit qu’il avait sans doute trop bu
Sur sa barque, ayant voulu embrasser
Le reflet blanc de la lune toute nue.

*

Divin buveur de vin, quelle punition !
Tomber à l’eau et s’y noyer… c’est bête !
Pêcheurs de lune, Ah ! Parfois les poètes
Sont trahis par leur imagination.

*

Je crains qu’au Ciel s’ennuient les Immortels.
(Serait-ce la mort qui donne prix à la vie ?)
Je ne suis pas contre faire un tour au Ciel,
Mais y trouverai-je les plaisirs d’ici ?

*

François Villon

 Si toute chair à la fin doit pourrir
Peu nous chaut, vifs, nous laisser dépérir…
A la taverne, allons lever des pots
Trousser la caille et la grosse Margot.

*

Avec ces grands diables d’écoliers braillards
Tu bois comme un trou à la Pomme de pin…
Bois ! Tu ne sais pas ce que seras demain…
Mort en maraud ? Par la corde ou le poignard…

 

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 Ronsard

 Poète, tu chemines, énergique et ardent
Le long du gai ruisseau qui court à travers champs
Pour folâtrer à deux sur l’herbe verdelette,
En main une bouteille et un sonnet en tête.

*

Ton page qui te suit porte dans un panier
De fraîches victuailles, fruits, salade, jambons
Et du vin en carafe ; car qui boit doit manger ;
Pour le corps et l’esprit, voilà ce qui est bon !

*

Une troupe d’amis t’accompagne en riant
Bons poëtes françois, cherchant un nouveau chant.
Toi, tu ouvres la voie, et tu bois à la gloire
De leur constellation dans le ciel de l’Histoire.

*

Baudelaire

Vin des amants, vin des assassins…
Mon vieux frère, esthète et égoïste,
Tu avais, je le crains, le vin triste ;
Mais le préférais au chanvre indien.

*

Tu as beau à mes yeux, Baudelaire,
Etre un peu surcoté, et j’ai l’air
De ne guère t’aimer, mais je conviens
Qu’au moins tu n’as pas médit du vin.

*

Verlaine et Rimbaud

 

Saturne en a un coup dans l’aile
Son âme est au septième ciel
Mais son corps, ivre et lamentable
Malheur, a glissé sous la table…

*

Un coup dans l’aile ou dans la lune…
Les voies du ciel sont pénétrables.
On fait des vers… c’est pour des prunes ;
Satan est un ange adorable…

*

Un œil pâle, langoureux et vert
Te regarde au fond de ton verre…
Est-ce l’absinthe ou bien l’absente
Qui t’entraîne au fond et te hante ?

*

Apollinaire

Les artilleurs d’azur partent en campagne
Marchant sous le ciel, dans les feux d’artifice
Sans tirer de coups ; Ô le vain champagne !
Et Guy va rêvant, tendres amours et vices…

*

Bertolt Brecht

Tu enseignas entre autres l’art des compromis
(Nécessaires, mes amis, souvent, dans la vie)…
Mais jamais ne mélanges, disais-tu, eau et vin ;
Dans deux verres différents, verse l’eau et le vin.

*

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Maïakovski, écoutez, si on allume les étoiles…

11 avril, 2009 par franciscombes

Les éditions le Temps des Cerises viennent de rééditer le choix de poèmes de Maïakovski, Ecoutez, si on allume les étoiles, dont les textes ont été traduits du russe par Francis Combes et Simone Pirez. Voici un passage de la préface et deux poèmes :

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Maïakovski,

le phare qui était un poète 

 

Avant même d’avoir  mis  « le point final d’une balle » à sa propre fin, Vladimir Maïakovski avait sauté dans la légende. Pendant la période soviétique, lui qui ne voulait pas de statue pour monument posthume mais un feu d’artifice, a souvent été statufié, figé dans la pose du « poète de la révolution », alors qu’était laissé dans l’ombre (et parfois censuré) ce qui chez lui débordait du cadre de l’époque. Staline n’avait-il pas écrit « Maïakovski est le meilleur et le plus talentueux poète de l’époque soviétique. L’indifférence à sa mémoire est un crime » ? Maïakovski est ainsi devenu un « classique »… Certains de ses poèmes étaient connus de tous et enseignés aux enfants. Je me souviens avoir vu, dans le cimetière de Novodievitchi, des foulards de pionniers posés sur sa tombe… Son appartement avait été transformé en musée et (à côté de manuscrits, de dessins, d’éditions originales) une salle était consacrée aux « continuateurs de Maïakovski », sculpteurs, peintres et écrivains dont le naturalisme plat et pompier (abusivement qualifié de « réalisme socialiste ») aurait certainement mis Maïakovski en fureur…

Dans la Russie d’aujourd’hui, celle de la restauration du capitalisme, de la « liberté retrouvée » des mafias et des enfants qui dorment dans la rue et respirent de la colle, Maïakovski n’est plus en odeur de sainteté… On y préfère les poètes symbolistes et acméîstes, parfois talentueux mais plus sages, et issus  de la bonne société russe.

Mais il n’est au pouvoir de personne de rayer d’un trait de plume qu’il fut et reste l’un des poètes majeurs du XXème siècle. Pour lui, la révolution ne s’arrêtait pas à la prise du pouvoir politique ni à la collectivisation de l’économie. Elle devait permettre de transformer la vie quotidienne, la vie tout entière, l’amour et l’art y compris. Poète de la révolution, il a révolutionné la poésie en la libérant du cadre trop étroit des anciennes conventions. Et pas seulement la poésie russe.

Une bonne partie de la poésie mondiale n’aurait pas le visage qu’elle a s’il n’y avait pas eu Maïakovski. (Je pense par exemple à son influence sur Nazim Hikmet, ou sur les poètes américains de la beat generation).

Il a (comme après lui Prévert) fait entrer dans le poème le langage de la rue, les mots du peuple et les tournures familières, sans que le poème sombre pour autant dans la platitude banale des conversations de table.

Il a libéré le vers. Un peu comme Victor Hugo avait « mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire », et introduit le langage de la vie dans le vieil alexandrin, Maïakovski, avec son fameux « vers en escalier », libère la parole poétique et lui permet d’épouser le rythme du discours, le souffle de l’individu, qu’il murmure une confession ou qu’il clame son idéal, par-dessus la tête des siècles.

Il a enfin élargi la sphère du lyrisme. Avec lui, l’amour individuel prend la dimension d’un combat planétaire.

(…)

Pour Maïakovski, la révolution ne prend tout son sens que si elle permet aux hommes de s’arracher aux mesquineries de la vie petite bourgeoise, au papier peint du confort domestique, de se hisser au niveau d’un amour vraiment internationaliste, planétaire, de s’agrandir l’âme et le cœur aux dimensions de l’univers, de tenir tête à Dieu, de conjurer la mort, de discuter à tu et à toi avec le soleil, les étoiles, les siècles futurs… Le projet spirituel du communisme, celui de la transformation de l’homme par lui-même, il le prend au sérieux. Maïakovski, c’est, sur le mode de l’hyperbole poétique, la présence de l’utopie prométhéenne dans la révolution, dont elle est à la fois le cœur et la critique « de gauche ». Cela l’a évidemment amené à se heurter à beaucoup, parmi les bureaucrates, mais aussi parmi les esthètes de divers bord qui voulaient revenir à « l’art ». 

Quitte à décevoir les interprétations simplistes de son suicide, lui qui était très critique envers la NEP, se sent plutôt en accord avec le nouveau cours impulsé par Staline, la collectivisation et les plans quinquennaux qui lui donne (à lui comme à des millions de Soviétiques) le sentiment que la marche en avant vers le socialisme a repris. (Même si on sait aujourd’hui le coût humain, notamment dans les campagnes, qu’a entraîné le volontarisme stalinien). Répondant à l’appel du parti qui souhaite l’union de tous ses partisans, il décide de rejoindre les écrivains prolétariens.

Mais la dernière période de sa vie est aussi marquée par des déconvenues professionnelles (la cabale des jaloux et des médiocres, l’échec de l’exposition qu’il avait organisée pour le jubilé de son œuvre), et des déceptions sentimentales (avec Tatiana Iakovleva, une émigrée qui a finalement choisi d’épouser un diplomate français)  ou avec  l’actrice Veronica Polonskaïa. Lili n’est pas là non plus pour s’occuper de sa grande carcasse d’ours en mal d’amour et l’arracher à sa dépression chronique.  Lui qui a si souvent évoqué dans ses poèmes l’idée du suicide, et qui (dans un poème célèbre) a interpellé le suicide d’un autre grand poète, Sergueï Essenine, se tire une balle dans le cœur, le 14 avril 1930.

Comme pour prévenir les interprétations malveillantes qui ne manqueront pas, il écrit une dernière lettre : « À tous !… Je meurs, n’en accusez personne. Et pas de cancans. Le défunt avait ça en horreur… La barque de l’amour s’est brisée contre l’écueil de la vie quotidienne ».

 

Nous reste sa poésie. Dans le même temps qu’il se jetait dans la mêlée quotidienne, Maïakovski a construit une œuvre épique et lyrique considérable, à travers la série des grands poèmes (qui ont été portés à la connaissance du public français d’abord par un choix malheureusement introuvable d’Elsa Triolet, puis par le travail énorme de  Claude Frioux) : Du Nuage en pantalon en 1915) à À pleine voix (1930) reproduit ici, en passant par la Flûte des vertèbres, la Guerre et l’Univers, J’aime, La Quatrième internationale, la Cinquième internationale, Vladimir Ilitch Lénine, Le Prolétaire volant, Ca va bien 

L’œuvre la plus ambitieuse et la plus aboutie est peut-être son grand poème Pro Eto (« De ceci », selon la traduction d’Elsa Triolet, ou « Sur ça », selon celle de Claude Frioux). Ce formidable poème-roman est le résultat d’une crise dans sa relation avec Lili Brik. Le « ça » dont il est question ici, c’est évidemment l’amour, aux prises avec les mesquineries de la vie quotidienne, le risque de s’endormir dans le confort petit bourgeois et les mondanités de la vie littéraire post-révolutionnaire. Se mêle dans ce poème le sentiment tragique de l’amour passion, hanté par la jalousie, en même temps que la chronique de la révolution au temps de la NEP, le risque de l’enlisement, l’appel moral et pathétique à transformer l’homme de l’intérieur. Comme toujours, Maïakovski utilise directement dans son poème des éléments biographiques précis, les lieux réels, les noms véritables des personnes concernées, jusqu’à leur numéro de téléphone… (Conformément à l’exigence de vérité factuelle des artistes du LEF). Mais le tout est sublimé, emporté par un immense montage métaphorique, le poète dépassant la relation des faits pour manœuvrer allégrement et à haut régime dans la fiction. Le poète se change en ours, l’eau de ses pleurs envahit la chambre, il est emporté par le fleuve et dérive sur un oreiller-glaçon, dans un pays peut-être baptisé « Amour-land », où il retrouve, accroché par ses propres vers à un pont, celui qu’il était sept ans plus tôt et qui, dans le poème L’Homme, s’apprêtait à se jeter dans la Neva.

La forme est  formidable. Le poème brasse tout. Le thème individuel comme le thème collectif. Le présent, comme le passé et le futur. Le réalisme le plus précis et l’imagination la plus délirante. S’il est un langage artistique qu’annonce et rejoint Maïakovski dans ses poèmes, plus encore que le cinéma d’Eisenstein et ses montages, c’est le dessin animé où tout est possible. Ce côté visuel et plastique, ce mélange de dramatisme le plus élevé et d’humour, voire de gouaille populaire ne sont sans doute pas pour rien dans l’écho de la poésie de Maïakovski.

Quant au fond, ce poème témoigne, comme beaucoup d’autres, de la « tragédie-Maïakovski ». Celle-ci tient à la contradiction pour lui difficilement supportable entre le romantisme révolutionnaire et la médiocrité de la vie réelle, entre le rêve de l’homme nouveau et la petitesse de l’humanité réelle. En fait, cette tragédie n’est pas propre à Maïakovski. C’est aussi d’une certaine façon celle de la révolution d’octobre. Comme le note avec perspicacité un penseur marxiste actuel*, toutes les grandes révolutions s’assignent des objectifs qui les dépassent. Ce qui explique d’ailleurs que par delà leurs échecs, elles continuent à paraître porteuses d’une lumière. La Révolution française ne fut pas qu’une révolution bourgeoise ; elle a aussi proclamé des principes universels : liberté, égalité, fraternité, dont on sait qu’ils étaient loin d’être réalisables dans les conditions de l’époque. La conscience de cette tragédie, le désaccord entre l’idéal et le réel, explique l’attitude de Robespierre, refusant de faire appel aux sans-culottes pour échapper à son destin. De même, la Révolution d’octobre voulait en finir avec l’exploitation, l’aliénation, la guerre et le chauvinisme en donnant le pouvoir aux soviets et en proclamant l’unité des « prolétaires de tous les pays » et de tous les « peuples opprimés ». Mais, s’étant produite dans un pays économiquement retardataire, elle a dû affronter des tâches historiques qui sont habituellement celles du capitalisme : développer l’industrie, réaliser « l’accumulation primitive », édifier « les bases matérielles », construire un État, former des producteurs… D’où une contradiction (qui explique largement les contraintes imposées aux libertés individuelles, par ce « forceps » de l’histoire) dont on connaît les conséquences et les effets jusqu’à nous.

Maïakovski est la victime et le héros de cette tragédie. Il s’est consacré à la révolution mais la révolution l’a haussé à un autre niveau.

Maïakovski, (dont le nom vient du mot russe pour phare, « maïak »), dans son rêve nous apparaît, au bout de ses deux jambes interminables, comme planté, solidement, sur le roc du futur, battu par les flots de la vie réelle et balayant la nuit des siècles, autour de lui, à grands coups de projecteur, de sa poésie visionnaire.

Francis Combes

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L’aventure extraordinaire arrivée à Vladimir Maïakovski un été, à la campagne

(à Pouchkino,  Mont Akoulov, datcha Roumiantsev, à 27 verstes de la gare de

Iaroslav).

 

De cent quarante soleils flambait le couchant,
l’été roulait vers juillet,
c’était la canicule
et la canicule faisait la planche.
C’était comme ça, à la datcha.
La petite colline de Pouchkino
poussait la bosse du mont Akoulov
et en bas de la colline
il y avait un village
qui penchait l’écorce de ses toits.
Et derrière le village
il y avait un trou
et dans le trou – parfaitement
à chaque fois
lentement et sûrement
descendait le soleil,
pour le lendemain
à nouveau
inonder le monde de rouge.
Et, jour après jour,
cela commençait
sérieusement
à m’énerver.
Si bien qu’une fois, furieux,
au point que tout autour a pâli,
je me suis à crier
à la cantonade, vers le soleil :
« Descends donc !
Suffit de traîner dans ta fournaise ! »
J’ai crié au soleil :
« Parasite !
Tu te la coules douce dans tes nuages,
pendant que moi – hiver comme été,
je m’échine sur les affiches Rosta ! »
J’ai crié au soleil :
« Attends !
écoute, front d’or,
si au lieu
de traîner sans rien faire
tu venais
prendre le thé chez moi ? »
Qu’est-ce que j’avais fait !
j’étais perdu !
Vers chez moi
de son plein gré,
et du large pas de ses rayons,
le soleil approchait par la campagne.
Je ne veux pas montrer ma peur.
je bats en retraite.
Déjà ses yeux sont dans le jardin.
Il le traverse.
Par les fenêtres,
par les portes,
par toutes les fentes
s’infiltre la masse du soleil.
Puis il reprend son souffle
et me dit d’une voix de basse :
« C’est la première fois
depuis la création
que je rétracte mes rayons.
Tu m’as appelé ?
Apporte le thé,
Poète, apporte les confitures ! »
Il faisait si chaud,
lui-même en avait la larme à l’œil.
Mais me voilà
avec le samovar.
« Eh bien,
Assieds-toi, l’astre ! »
Diable, quelles impertinences
suis-je en train de lui sortir.
Confus,
je m’assieds au coin du banc
craignant le pire.
Mais une étrange clarté
ruisselle du soleil
et, oubliant
toute réserve,
je reste là
à bavarder
de tout et de rien,
de comment
la Rosta me bouffe…
Et le soleil :
« Bon,
te plains pas.
Regarde les choses en face !
Tu crois que pour moi
c’est facile
de briller ?
Essaye un peu, pour voir
Vas-y
où tu veux
et tu brilles
tant que tu peux ! »
Nous avons bavardé comme ça
jusqu’à ce qu’il fasse noir.
(Enfin, jusqu’à ce qui avant était la nuit).
Tout à fait décontractés,
à nous tutoyer.
Bientôt, amicalement,
je lui tape sur l’épaule.
Et le soleil, de même :
« Toi et moi
camarade
tous les deux
éclairons
et enchantons
cette vieille guenille de monde.
Moi, je déverse mon soleil,
et toi le tien
avec tes vers. »
Le mur des ombres
prison de la nuit
a sauté face au double tir solaire.
Remue-ménage de vers et de soleil,
rayonne tant que tu peux !
Si la nuit
fatiguée
cette dormeuse stupide
veut se coucher,
alors j’éclaire de toutes mes forces
et à nouveau le jour carillonne.
Luire toujours,
luire partout
jusqu’au tréfonds des jours,
luire –
un point c’est tout !
Voilà notre mot d’ordre
à moi
et au soleil !

 1920

Une Parisienne

Vous vous imaginez

                        les femmes de Paris

le cou couvert de perles

                                 les mains,

                                            de diamants…

Débarrassez-vous de cette image

                                           la vie

                                               est plus cruelle ;

ma Parisienne

                   à un autre apparence.

Je ne sais pas, à vrai dire,

                               si elle jeune

                                              ou vieille,

jusqu’au  jaunâtre

                        polie

                           dans cette goujaterie lustrée.

Elle

      travaille

                dans les toilettes d’un restaurant

un petit restaurant

                        la Grande Chaumière.

Après avoir bu du Bourgogne

                                   on peut avoir envie

pour se soulager

                       d’aller faire un tour.

La tâche de mademoiselle

                            est de donner les serviettes

Elle est

          dans ce travail

                            tout simplement artiste.

Pendant

            que dans la glace

                           tu observes un petit bouton,

elle,

      souriant,

                     de sa bouche gercée,

en rajoute sur la poudre,

                                    asperge de parfum,

tend le papier toilette

                        et épongera une flaque.

Esclave de la gastronomie

                                   loin du soleil

dans le puits des waters

                        toute la journée

                                   comme une punaise,

pour cinquante centimes !

                                 (Au cours du tchervonets

environ

            quatre kopecks

                              par bonhomme).

Au lavabo

            je me lave les mains

et respirant

            les drôles d’odeurs

                                   de la parfumerie

perplexe

            à propos de cette demoiselle

Je veux dire

                à Mademoiselle :

– Mademoiselle

      votre aspect,

                        excusez-moi,

                                     est pitoyable.

Détruire votre jeunesse pour des waters

                                               ça ne vous fait pas mal au coeur ?

Ou bien

            on m’a menti

                             sur les Parisiennes,

ou bien

           Mademoiselle,

                            vous n’êtes pas parisienne.

Vous avez la mine

                        tuberculeuse

                                       et fanée.

Des bas en laine,

                        pourquoi pas en soie ?

Pourquoi

            ne vous envoient-ils pas

                                     des violettes de Parme

ces « moussieux » reconnaissants

                        et au porte-monnaie rempli ?

Mademoiselle se taisait

                             le  vacarme tombait

sur la salle

            sur le plafond

                            et sur nous.

Faisant tourner

                   son joyeux carnaval

Montparnasse bourdonnait

                                tout rempli

                                   de Parisiennes.

Excusez, s’il vous plaît,

                              ces vers affranchis

et la description

                      des flaques malodorantes,

mais 

       c’est très dur

                        à Paris

                                     pour une femme,

si

   la femme

              ne se vend pas

                                  mais travaille.

1929

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Lecture à Londres

5 avril, 2009 par franciscombes

Le 31 mars, le jour même de l'ouverture du G20 et des manifestations dans Londres, Francis Combes a participé à une lecture de poèmes au Southbank Centre, près de la Tamise, dans l'amphithéâtre Purcell du complexe culturel Queen Elisabeth. Cette soirée s'inscrivait dans un cycle de manifestations artistiques sur le thème “Revolution now” (la révolution maintenant)…

Etaient aussi invités trois autres poètes ; une poétesse anglo-pakistanaise, un poète anglais et un Américain.

La soirée était placée sous le signe d'un hommage à Adrian Mitchel, figure majeure de la poésie engagée anglaise, méconnu en France. Il a notamment publié, avec Andy Croft qui participait à cette soirée, une grande anthologie de la “poésie socialiste” de Grande Bretagne qui fait date.

Andy Croft,  s'inscrit dans la tradition anglaise d'une poésie satirique pleine d'esprit et de bonne humeur, écrite en général dans des poèmes très rythmés, de forme régulière et qui ont une grande efficacité lors de leur lecture publique. Il a publié huit recueils de poèmes, dont Comrade Laughter, Ghost Writer, et Sticky. Il vit dans le nord de l'Angleterre, à Middlesbrough, écrit des critiques de poésie dans le Morning Star (qui se présente maintenant comme le journal de la gauche et tire à 50 000 exemplaires tous les jours) et dirige aussi les éditions Smokestack, qui ont entre autres publié une anthologie de la poésie “contre-culturelle française”, When the Metro Is Free.

Etait aussi présent le poète des Etats-Unis Martin Espada. Martin Espada, qui est né à New York et vit dans le Massassuchett, est l'une des principales figures de la poésie et de la culture révolutionnaire dans son pays. Issu de l'immigration portoricaine, il écrit en anglais et en espagnol. Il était l'un des poètes présents dans l'anthologie Changer l'Amérique, préparée par Eliot Katz et Christian Haye et publiée en 1997 par Le Temps des Cerises et La maison de Poésie Rhône-Alpes. Il a publié quinze recueils de poèmes dont Rebellion is the Circle of a Lover's Hands, The Republic of Poetry, Alabanza et une anthologie de la poésie engagée, Poetry like Bread, Poets of the political imagination chez Curbstone, qui est l'un des meilleurs éditeurs de poésie des Etats Unis.

voici l'un de ses poèmes :

 Leçon révolutionnaire d'espagnol

Chaque fois qu'on prononce
mal mon nom,
j'ai envie d'acheter un pistolet en plastique,
de mettre des lunettes noires,
d'incliner mon béret,
de peigner ma barbe en pointe,
de prendre en otage un autocar
de touristes républicains
du Wisconsin,
de les forcer à chanter
des slogans anti-américains
en espagnol
puis d'attendre
que les forces d'intervention bilingues
qui nous survolent en hélicoptère
me prient
d'être raisonnable.

Elégie pour Maurice Charlon

22 mars, 2009 par franciscombes

Maurice

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Maurice, notre voisin à la campagne, est mort

Il est tombé, à quatre-vingt deux ans,

frappé par une attaque alors qu’il jouait aux cartes.

Maurice, le paysan, toujours habillé en bleus,

est mort par un grand jour de ciel bleu,

un jour glacé de beau temps au début du printemps,

lui, le vieux garçon solitaire

comme un arbre de plain vent sur la colline,

bien planté sur sa terre.

Maurice était un arbre,

avec ses longs bras noueux,

haut de taille et légèrement vouté,

un arbre, peut-être un noyer,

taillé dans le bois dur et délicat

dont sont faits les paysans français.

Pas beaucoup plus bavard qu’un arbre,

légèrement narquois, parfois,

bien planté dans sa terre,

attentif à la vigne et à la vie.

Maurice était un arbre.

Il était là,

il n’est plus là,

simplement.

 

Il va manquer au paysage.

 

 

 

le 22/03/2009


 

 

 

3 mars, 2009 par franciscombes

Sortie de crise
(par la fenêtre)

 

Un financier français, installé à New York,

ayant perdu un milliard de dollars,

s’est ouvert les veines.

(Beau geste,

digne d’un patricien romain

condamné par César,

dieu vivant.

Lui avait été  condamné

par les dieux  de la Bourse;

ses collègues, ses amis, ses  concurrents).

 

Pendant ce temps, les autres,  du haut de leurs tours,

regardent le vide sous leurs pieds

à travers la baie vitrée de leur bureau

sans se jeter par la fenêtre.

Ils préfèrent  - et de loin - jeter

par la fenêtre

comme cendriers que l’on vide

les millions de salariés

qui devront payer

pour les pertes

qu’ils n’ont pas faites.

 

Mettons à la porte

les financiers

avant qu’ils aient passé

la planète

tout entière

par la fenêtre !

Mon ami Georges Labica est mort

19 février, 2009 par franciscombes

Lire l'article

georgeslabica.jpg

Georges Labica au débat organisé par le journal Le Manifeste

à son stand à la fête de l'Huma 2006. (Photo Patrice Morel)

25 janvier, 2009 par franciscombes

La complainte du trader

(1)

 

Je travaillais à la City

Dans ma partie, j’étais un bon,

On goûtait  ma ténacité.

Mon job c’était : lever des fonds ;

Placements risqués, actions, hedges funds…

La Bourse pour moi n’a pas d’secrets.

Jouer, c’était mon kiff, au fond…

Je suis trader, c’est mon métier.

Je peux le dire, sans me vanter,

j’ai gagné des paquets de blé.

Et pour la banque et mes patrons,

je vous raconte pas la moisson…

Achat et ventes, acquisitions

des entreprises à dégraisser.

Fusions, délocalisations…

Faut de la rentabilité !

 

(2)

L’économie c’est une guerre.

Il faut tuer ou se faire tuer.

Pour moi, c’était mon ordinaire ;

Je savais tirer le premier.

Bien sûr parfois des salariés

se retrouvaient  sur le carreau.

Mais à quoi bon crier « Haro ! »

sur nous autres les financiers ?

Moi, qu’est-ce que je pouvais y faire ?

Telle est la dure loi des affaires,

la dure loi de la City,

le prix de l’efficacité.

On a connu des moments forts,

de beaux jours de spéculation

où on s’est fait des couilles en or

en bossant pour les fonds d’pension.

 

(3)

On a connu la belle époque

du crédit fou, des dettes en stock.

On était junky aux subprimes ;

C’était l’bon temps, le good old time.

On a connu les grosses bulles ;

l’Internet et l’immobilier,

les nouveaux produits financiers…

On vivait comme des funambules

pareils à des bulles de champagne

toujours plus vives et légères,

la mousse même  de la Terre…

Nous avions la frite, la gagne.

J’avais choisi de vivre à Londres

pour bosser chez Lehman’s B.rothers.

Mais voici : soudain tout s’effondre ;

c’est la faillite pour les brokers.

 

(4)

Hier on nous a réunis

pour nous dire : « Vous êtes virés ;

Lehman’s Brother, c’est terminé ».

La vie à Londres c’est fini.

Finie ma carrière de trader.

Mon loft de Trafalgar Square.

Et à qui vendre ? Plus d’acheteurs…

Je vais aller pointer, chômeur.

Je vais rejoindre la foule inquiète

des insolvables… Ceux-là même

qui ne pouvant payer leurs traites

ont fait chuter tout le système.

(Le mal toujours nous vient des pauvres…)

God save the Bank ! l’Etat nous sauve !

Vite, que reprennent les affaires !

Et qu’à nouveau je sois trader !

 

le 18 janvier 2009

 

11 janvier, 2009 par franciscombes

Chers amis,
Nous sommes nombreux, je suppose, à être révoltés par ce qui est en train de se passer à Gaza. Le massacre de la population, des hommes, des femmes et des enfants, les tirs contre des écoles, contre les équipements culturels, contre des établissements construits ou gérés par des associations humanitaires ou des organismes internationaux, l'impossibilité pour les journalistes et pour les services de secours de faire leur travail… l'inégalité flagrante des forces en présence qui ne devrait pas permettre de parler de guerre, la faiblesse des réactions diplomatiques, le fait qu'aucune sanction ne soit envisagée… Et je suppose que nous sommes nombreux à nous sentir nous seulement révoltés mais aussi impuissants.
Poètes nous ne pouvons pas faire grand-chose d'autre que de prendre la parole et témoigner. Qu'au moins nous ne restions pas silencieux.
Je m'associe à la poétesse syrienne Maram al Masri pour vous inviter à participer à une campagne poétique « Un poème pour Gaza ». Réunissons le maximum de poèmes (dans nos différentes langues). Si nous pouvons, nous les traduirons. Nous pourrons peut-être même les publier. Au moins, nous pourrons commencer par les diffuser par internet.
A très bientôt
Amitiés
Francis Combes

2 janvier, 2009 par franciscombes

Lettre à Ahmed Dahbour

poète à Gaza

 

Tu m’avais accueilli sur une langue de sable,

tu m’avais accueilli sur une main ouverte posée sur la mer,

tu m’avais accueilli dans Gaza la peuplée

où les maisons se pressent les unes contre les autres

comme des passagers aux heures de pointe dans un autobus bondé,

Gaza, où trottent les ânes qui tirent leur carriole au milieu des voitures,

Gaza où dans la cohue de vivre des milliers d’hommes et de femmes et d’enfants

cherchent leur chemin pour arriver

au moins jusqu’au lendemain matin,

Gaza la ville enfermée

où la mer et le ciel sont des murailles,

Gaza la cité blanche et concentrationnaire

barbelée du double liséré bleu

qui a dérobé les couleurs de la mer et du ciel,

Gaza la ville aux hommes léopards

où un peuple est en guerre

parce qu’on lui refuse le simple droit

d’exister sur sa terre.

 

Tu m’avais accueilli sur l’aile de l’après-midi

par une allée  de lauriers roses

qui menait directement au port des paroles simples

qui s’en vont et laissent derrière elles la tristesse des départs sans mouchoirs

car ici seules les pensées avaient le droit de voyager.

Ahmed,

Ta poésie était faite avec du pain,

avec des portes et des fenêtres ouvertes,

ta poésie offrait un repas dehors, sous une treille fraternelle

préparé par des femmes au fichu noué sur la tête,

puis j’ai vu ta poésie, Ahmed, prendre le chemin de l’Université,

que remplissaient à ras bord, comme une amphore,

alternativement, garçons et filles,

comme un sablier que l’on renverse

et j’ai vu les mots peints en vert sur le mur

et j’ai vu le marteau et la faucille rouges

et j’ai vu le sable dans la rue

et j’ai entendu ta poésie

parler avec des jeunes gens

pressés d’apprendre et pressés de se voir pousser des ailes.

 

Le jour succédait au jour et déjà  nous savions

que Gaza était une prison,

une ville sous embargo,

un enclos où sont parqués des hommes,

des femmes, des enfants

que l’on laisse vivre juste pour les laisser mourir,

un champ aride où ne poussent que des mains,

des mains coupées,

des mains travailleuses et des mains inemployées,

toute la journée ouvertes ou fermées.

Le jour succédait au jour et il y avait dehors

une usine où, chaque matin,

passant par un étroit couloir surveillé par un mirador

des mains allaient travailler, loin de leur cœur et de leur tête,

pour les maîtres

avant d’être renvoyés le soir dans leur ghetto.

Mais les mains coupées n’avaient pas la parole.

Les mains coupées ne criaient pas tous les jours dans les salons

ni sur les plateaux de télévision

et le monde entier pouvait paisiblement les oublier.

 

(Que des êtres humains soient traités comme volaille élevée en batterie

est un fait désagréable

mais qui ne doit pas empêcher de dormir

les défenseurs des droits de l’Homme).

 

Or, comme il arrive souvent,

l’homme que son assassin serre à la gorge se débat,

il essaye d’attraper l’air avec ses bras

et le griffe avec ses ongles.

Alors l’assassin l’accuse de violence,

lui dit de se calmer,

et serre encore plus fort.

 

Et voici que les maîtres aujourd’hui soulèvent la coupole de verre

au-dessus de Gaza

et passant le bras par-dessus les murs de la ville

ils viennent écraser à coups de poings

chez eux, dans leurs bureaux ou dans la rue,

des hommes, des femmes et des enfants

en toute impunité.

 

Les dormeurs vont-ils se réveiller ?

 

Je me pose la question

et je pense à ta poésie, Ahmed,

je pense à une allumette cassée,

à une tasse de thé

et à une fenêtre ouverte sur la mer.

 

Et je me dis que dans ce pays

aussi petit qu’un foulard jeté sur la terre

il y aurait assez de place,

bien assez de place pour tous…

 

À condition, bien sûr, de supprimer

les barbelés, les check points

les no men’s land,

les camps militaires,

les colonies, la loi du plus fort,

les États,  et les armées.

 

Tout cela, me diras-tu, n’est possible qu’en rêve,

tout cela n’est possible que par le miracle de la poésie….

 

Mais je crois que ce rêve finira par avoir raison

car ce rêve est bien plus raisonnable

et bien plus réaliste

que la réalité d’aujourd’hui.

 

 

le 31 décembre 2008

 

 

 

 

 

 

 

2 janvier, 2009 par franciscombes

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2 janvier, 2009 par franciscombes

Un poème à lire de Jean-Luc Despax sur la

poésie publique

27 décembre, 2008 par franciscombes

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Alléluia pour des chaussures

 

Chaussures, grolles, godasses,

vous les modestes,  les méprisées,

les racornies, les avachies, les traîne-poussière,

vous les auxiliaires indispensables et maltraités

de ceux qui marchent dans la boue ou sur l’asphalte des cités,

vous qui dans le meilleur des cas vous faites oublier

parce que vous accomplissez votre devoir sans mot dire

et sans faire souffrir nos orteils,

voici que par la grâce d’un lancer audacieux

contre le Président des États Unis

vous inaugurez  dans l’histoire de l’humanité une carrière nouvelle.

Par votre vol perpendiculaire et redoublé

visant un président qui se fiche de l’honneur

comme de ses premières baskets

vous avez vengé l’honneur

des peuples humiliés.

Chaussures

arme de destruction massive

de la respectabilité,

nouvel outil du journaliste-terroriste

interdit de s’exprimer,

drapeau des peuples va-nu-pieds…

Godillots musagètes,

béni soit votre vol plané !

Vous mériteriez un poème,

un monument,

un jour férié

et des manifestations dans le monde entier

où chacun s’en irait par les rues

vous arborant autour du cou

attachées par paire

comme un foulard de combattant.

 

décembre 2008

 

Le vierge, le vivace et le bel…

7 décembre, 2008 par franciscombes

Ce week-end, j’ai participé au salon de la poésie organisé par la Maison de Poésie Rhône-Alpes, de Saint-Martin d’Hères, à côté de Grenoble. Le thème choisi cette année était « la poésie gratte-monde ». Pour donner la parole à la poésie protestataire et combative, de nombreux poètes et acteurs de la vie poétique étaient réunis à l’initiative des animateurs de la Maison de poésie, avec Brigitte Daïan, Pierre Vieuguet, Gilles Vachon, Carlos Laforêt, Laurent et toute la bande… parmi eux : le poète de San Francisco, Jack Hirschman,  Abdelhamid Laghouati, le poète algérien, Yves Gaudin, de Béziers et d’ailleurs, Jacques Fournier et Dan, Dieudonné de Brazzaville, Katia la slameuse russo-française  et beaucoup d’autres…

Dans les marges de cette rencontre, j’ai écrit un poème, à cause de la présence des montagnes, de la poésie de Jaccottet et de la question plus actuelle qu’il n’y paraît du sentiment de la nature dans la poésie contemporaine.

 

Le vierge, le vivace et le bel…

à propos de P. .Jaccottet

 

Fraîche clarté du petit matin,

transparence bleue de l’air au dessus de Grenoble,

le massif de Belledonne en chemise

blanche

et devant, au premier plan,

se mêlant à la charpie de la brume :

la fumée

que répand la cheminée haute et fine

de l’usine de retraitement des ordures ménagères

de Saint-Martin d’Hères.

 

(C’est vrai

nous sommes une espèce salissante…

Mais si demain nous disparaissons,

qui restera

pour goûter

la pureté des montagnes ?)

Évidence

25 novembre, 2008 par franciscombes

La bonne santé d’une entreprise

se juge à ses profits.

C’est évident

comme est évidente

cette constatation :

la Terre est plate.

(in « Leçons de choses »)

De la poésie considérée comme une fille publique

25 novembre, 2008 par franciscombes

Un embryon de discussion sur la notion de poésie publique me conduit à publier à nouveau cet article,
écrit pour « Aujourd’hui poème », il y a quatre ans :

Le 29 mars dernier, Le Figaro consacrait un grand article à la campagne d’affichage de poèmes dans le métro qui se mène depuis 1993, à l’instigation de Gérard Cartier et de moi-même, campagne par laquelle nous nous efforçons de mettre le public le plus large et le plus divers qui se puisse imaginer en contact avec le choix le plus large et le plus divers possible en poésie, qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui, d’ici ou d’ailleurs. Certes, il y aurait encore beaucoup à faire… Bien des poètes de valeur n’ont pu encore trouver leur place dans cette galerie d’art passagère et souterraine qu’est le métro et où la poésie parfois affleure à ciel ouvert. Mais le métro parisien, moyen de transport qui n’est évidemment pas que poétique, est aussi devenu un salon de lecture ouvert à tous, et où se produisent des rencontres inattendues entre auteurs et voyageurs. Tout en disant le succès de la campagne, le Figaro, selon un procédé dont les journaux sont coutumiers, donnait en contrepoint la parole à quelques avis critiques. Parmi les usagers du métro, il semble que la grande majorité des propos recueillis aient été favorables, ce qui correspond à ce que nous savons et qui est corroboré par différentes études menées par la RATP. Mais la poésie a toujours ses adversaires et ses contradicteurs (et c’est après tout souhaitable car que serait un art qui ne gênerait personne ?). Un monsieur, par exemple, qui qualifie cet affichage de « crétinambule »… Le néologisme est plaisant, mais évidemment méprisant non seulement pour les poètes affichés mais aussi pour le public. Lui-même, sans doute, ne doit pas se compter au nombre des « crétins » qui prennent plaisir à retrouver ou à découvrir à la faveur de leurs déambulations quotidiennes dans le métro quelques vers de Ronsard, Hikmet, Du Fu ou Ginsberg… Deux poètes ont aussi été sollicités : Jean-Michel Maulpoix, qui sans critiquer l’idée émet une réserve quant aux choix et certaines traductions. Et Yves Bonnefoy à qui Le Figaro avait réservé un « rez-de-chaussée ». Dans les propos rapportés par le quotidien, Bonnefoy raconte que le jour où il a découvert un de ses poèmes affichés dans le métro, il en fut « consterné ». Il s’agit d’un poème de Du Mouvement et de l’immobilité de Douve, dans lequel il écrit notamment : « Qu’une place soit faite à celui qui approche, / Personnage ayant froid et privé de maison. »

En effet, explique-t-il, voyant ce poème affiché dans ce lieu, il s’est rendu compte que le voyageur pouvait commettre un contre-sens et y lire une allusion à la réalité sociale de ceux qui ont froid et sont effectivement privés de maison. Or ces vers, précise-t-il, ne prennent tout leur sens que dans le mouvement d’ensemble de son livre, dans la démarche poétique qui est la sienne et qui par le « forcement des mots » tente de saisir « l’Etre-au-monde ». (Ce qui n’est peut-être pas la même chose que les êtres réels dans le monde réel…). J’avoue que cette réaction me laisse perplexe. Que des lecteurs de hasard puissent imaginer que l’auteur de ces vers n’est pas insensible au malheur des autres, ne me paraît pas catastrophique pour la réputation du poète en question. Mais ne polémiquons pas… La réaction d’Yves Bonnefoy donne à réfléchir. Elle pose évidemment la question générale de la lecture et du rapport au public. Il est certain que les lecteurs (dans le métro comme ailleurs, mais peut-être plus encore dans le métro qu’ailleurs du fait du lieu et des conditions de lecture qui ne permettent pas d’étudier l’œuvre complète) interprètent les poèmes comme bon leur semble. De ce fait, une fois le poème affiché (avec l’autorisation de son auteur ou de son éditeur, s’entend), le poème ne lui appartient plus tout à fait. Lors du débat qui s’était tenu au Sénat sur la question du droit d’auteur, Victor Hugo affirmait déjà que l’auteur avait droit de vie et de mort sur son œuvre, du moins, tant qu’il ne l’avait pas publiée ; car, une fois publiée, elle ne lui appartenait plus. Elle appartenait à la société, en ce sens que c’est la société qui décide de l’accueil qu’elle lui fera et du sens (ou des sens) qu’elle y trouvera. Faut-il s’en alarmer ? Je ne le crois pas…

Je n’ai pas la naïveté de penser que la lecture de quelques vers dans le métro suffise à faire découvrir un poète. Et je ne pense pas que les affichages des poèmes (ni les lectures publiques, par exemple) puissent et doivent remplacer la lecture des livres eux-mêmes. Mais cela a sa vertu en soi. Et, de plus, cela peut inciter à aller y regarder de plus près. L’affichage de poèmes n’est pas un ersatz de culture poétique, c’est une introduction et une invitation.

 

Mais au fond, le problème posé par l’affichage poétique dans le métro est celui du rapport au public et, plus précisément, au peuple.

L’idée existe toujours (et n’est peut-être pas si minoritaire) que la poésie est une activité qui ne concerne qu’une petite minorité d’esprits éclairés, dont font en général partie ceux qui  professent cette opinion. C’est une idée répandue dans le public qui a souvent le sentiment que la poésie (surtout la poésie contemporaine) est une affaire d’initiés, inaccessible au commun des mortels. Mais on la retrouve parfois, différemment exprimée, chez les poètes eux-mêmes. Même si elle est rarement poussée au bout de sa logique…

En vérité, sur plus de 300 poètes choisis pour figurer dans le métro en dix ans, en fait, seuls trois contemporains ont refusé de donner leur autorisation, considérant que la poésie risquait de se galvauder à s’afficher ainsi.

 

Au contact du public, la poésie, cette vierge altière, se changerait-elle donc en « fille publique » ? Le risque pourrait exister… si le désir d’aller à la rencontre du public poussait les poètes à céder aux tentations de la démagogie qui consisterait à écrire non pas ce qui paraît nécessaire, mais ce qui peut plaire. Encore que ce soit là un point assez complexe. Il y a dans tout poème (même le plus exigeant) quelque chose qui relève d’une entreprise de séduction, sans quoi il n’y aurait pas poème. Mais cela ne conduit pas obligatoirement à la prostitution. On peut descendre dans la rue sans faire le trottoir ! (Et faire le trottoir n’est d’ailleurs sans doute pas si facile…)

Pour en revenir au métro, les poèmes affichés sont toujours extraits d’ouvrages publiés et n’ont donc pas été écrits pour la circonstance. A l’exception des poèmes qui résultent du concours que la RATP organise régulièrement parmi les voyageurs et dont la sélection finale est affichée dans les stations et les rames. A trois reprises, l’affichage « habituel » des poètes confirmés a été interrompu l’espace d’un trimestre pour faire place à ces poèmes des « amateurs ». On peut bien sûr discuter des choix et aimer ou non les textes retenus, mais le fait est là qu’à chaque fois les organisateurs de ce concours ont reçu quelques neuf mille poèmes en quinze jours à peine ! Ce qui tendrait à prouver que, contrairement à une idée reçue, le goût pour la poésie est loin d’avoir disparu dans notre société. Il est même peut-être plus grand qu’à d’autres moments. Beaucoup de jeunes et de moins jeunes, hommes et femmes, éprouvent le besoin de cette forme particulière d’usage du langage, à la fois sérieux et ludique, artificiel et vrai, sensible et sensé. Dans un monde dominé par la langue de bois de la soi-disant « communication », la poésie apparaît peut-être comme une manière de parole authentique, à la fois personnelle et partageable, singulière et universelle.

Dans le même temps, à chaque fois ce concours m’a donné à voir l’écart qui existe entre l’idée que le public se fait de la poésie et la poésie telle qu’elle s’écrit et se publie aujourd’hui. Sans doute est-ce dû au fait que la plupart de ceux qui écrivent de la poésie en amateur en lisent finalement peu. Sans doute imaginent-ils souvent que lire les contemporains n’est pas indispensable ; la poésie, dans l’esprit de beaucoup consistant simplement à dire « ce qu’on a sur le cœur »… De plus, peu d’efforts sont faits pour faire mieux connaître les auteurs contemporains. Cela tient à tout le fonctionnement de la machine médiatico-culturelle… Mais cela tient peut-être aussi à ce que « l’offre » poétique, (pour user du vocabulaire de « l’économie de marché » qui n’est pourtant pas ma tasse de thé) est très décalée par rapport à la « demande »…

J’en ai fait souvent l’expérience. Choisir des textes de contemporains sur des sujets très divers (qui sont ceux de la vie commune) n’est pas toujours facile. Tout simplement parce que, très souvent, le seul sujet de la poésie est la poésie. Pour beaucoup le poème est une affaire purement interne au langage.

Cela renvoie à la question qui a été à plusieurs reprises soulevées dans ces colonnes du rapport au réel. L’un des mérites essentiels de ce journal, à mes yeux, est d’ailleurs d’avoir rendu possible, à nouveau, l’expression d’une réflexion et d’une discussion publique sur les enjeux et les destinées de la poésie. Et sur ce point, il y a matière à discussion.

Le poète est à sa façon un « Anti-Platon », pourrait-on dire en reprenant la formule par laquelle Yves Bonnefoy lui-même ouvrait Douve… C’est-à-dire qu’il est du côté de la présence au monde, du côté du sensible et du concret et qu’il ne peut séjourner uniquement dans le ciel des Idées abstraites. Mais une fois ce choix affirmé, tout reste à faire, et il y a souvent loin de la coupe aux lèvres. Car de quel réel parle-t-on et quel rapport entretient-on réellement avec lui ? Souvent, c’est un réel bien évanescent, quand il n’est pas réduit en fragments privés de tout sens.

Je partage l’appel de Jacques Darras à une poésie capable de se saisir du réel à bras-le-corps. A condition que se saisir du réel ne signifie pas s’y soumettre. Sous peine de platitude. Ce qui arrive souvent… Si la poésie abstruse ou éthérée est menacée par la vanité, la poésie du quotidien qui en reste au quotidien montre aussi ses limites. Et il n’est pas sûr qu’elle puisse enthousiasmer. (C’est un peu comme pour l’Europe… qui s’enthousiasme vraiment pour « l’Europe du libre échange » ?) Il y a quelques jours, lors d’une soirée à Saint-Etienne, une dame m’a dit attendre de la poésie qu’elle l’aide à s’évader… Pourquoi pas. Toute la question est alors d’organiser des évasions vraiment libératrices… Pour ma part, il me semble que la poésie la plus forte est celle qui parvient à être à la fois réaliste et irréaliste. Celle qui se coltine au réel non pas pour l’accepter tel quel mais pour le transformer. C’est bien là la force de Whitman. Il chante le monde avec vigueur, mais il porte aussi au cœur du monde un rêve actif, celui d’une vie fraternelle.

Ainsi peut-on imaginer que la poésie (cette parole intime) puisse devenir, sans être pour autant « fille publique », parole « d’utilité publique ».

 

 

Solstice d’hiver

23 novembre, 2008 par franciscombes

Je suis entré dans la Banque

du Solstice d'hiver

en criant : Joseph Staline

Bon anniversaire !

 

Ceci est un hold-up.

Tout le monde à terre!

Aujourd'hui, c'est l'argent qui

m'intéresse, pas les gens.

 

Serait temps de braquer les banques,

elles nous serrent tous à la gorge.

Dites-donc ! là-bas, j'espère que vous écoutez.

Ceci est une révolution.

 

poème de Jack Hirschman, traduit de l'américain par G. B.Vachon, in “Je suis né assassiné”, le dernier recueil de Jack Hirschman publié au Temps des Cerises, en coédition avec la maison de la Poésie Rhône Alpes.

 

Jack Hirschman

21 novembre, 2008 par franciscombes

le poète américain Jack Hirschman, de San Francisco, sera demain à Paris. 

Dimanche, il fera une lecture à la librairie anglo-américaine du quartier latin : ” Shakespeare and Co”.

Et lundi, nous le recevrons dans le nouveau lieu du Temps des Cerises à Paris, 13, rue d'Eupatoria, métro Ménilmontant, à la ” Cerise au bec”.

à 18 h30.

A cette occasion, nous présenterons son nouveau recueil en français “Je suis né assassiné”, traduit de l'américain par G. Vachon.

(le Temps des Cerises a publié deux autres recueils de ce poète : j'ai su que j'avais un frère et Arcanes, en édition bilingue)

A bientôt !

francis

Merveille

18 novembre, 2008 par franciscombes


Si vous rencontrez

une licorne

ailée

en train de boire

l’eau

d’une fontaine publique

dans Paris,

ne vous étonnez pas ;

c’est qu’elle a soif.

Maram Al-Masri, “Je te regarde” (éditions Al Manar)

17 novembre, 2008 par franciscombes


Maram al-Masri avait déjà attiré l’attention par la publication de son livre précédent en français, Cerise rouge sur un carrelage blanc, (en coédition Phi / Les Ecrits des Forges). Traduits en neuf langues, ses poèmes ont su toucher le cœur de nombreux lecteurs, hommes et femmes. Sa poésie possède en effet ce don, finalement très rare dans la poésie d’aujourd’hui, qui est d’émouvoir. Chacun de ses brefs poèmes, dit sur le ton de la confidence, livre un secret qu’elle nous donne à partager. Elle crée une intimité avec son lecteur en lui faisant part avec à la fois audace et pudeur des instants fugitifs, des moments de bonheur et d’angoisse qui forment la trame de sa propre vie, et nous entraîne sur les sentiers d’une réflexion amoureuse ininterrompue. Ecrits avec beaucoup d’art et de justesse (mais un art qui a ce grand mérite de ne pas poser ni peser), ses poèmes sont d’abord vécus, ce qui leur donne cette spontanéité, cette fraîcheur et cette vérité qui nous touchent. Mais ils nous touchent car l’écriture fait mouche. L’œuvre de papier est une œuvre de chair.

Son nouveau recueil, Je te regarde, (joliment édité par Al Manar, avec de très beaux dessins de Youssef Abdelké) renouvelle ce miracle simple de la poésie vraie et en même temps montre que l’auteur élargit, ou plutôt approfondit son propos. Cette fois, la voix du poète se dédouble. Deux femmes se rencontrent dans un train, l’auteur (dont les interventions sont typographiées en romain) et une « petite putain », et toutes deux parlent de l’amour, des hommes, du désir, du plaisir d’être regardée et de la crainte d’être abandonnée, de l’angoisse de la perte et de la vie qui s’en va et que le poème retient par la manche. Pourquoi « petite putain » ? Parce qu’elle suscite le désir et donne de l’amour, sans elle-même désirer toujours ni aimer ? Ou peut-être aussi parce que par-delà ce terme insultant de « putain », l’auteur nous fait découvrir avec tendresse qu’il y a là d’abord un être humain, doué de cette faculté proprement humaine qui est la capacité d’aimer ? Mais très vite il apparaît que ces deux voix distinctes sont liées, peuvent d’échanger et même n’en font qu’une. « On a plusieurs visages / sur les épaules, / sur ses papiers d’identité / ses photos souvenirs. ». C’est par ces vers que débute le livre. Et tout de suite la deuxième voix nous dit qu’  « Il y a toujours / quelqu’un qui nous ressemble, / quelque part ». Jeux de masques . Sans doute, mais qui est le jeu de la vérité. Je crois pour ma part que le meilleur de la poésie d’aujourd’hui conduit à nous interroger justement sur ce qu’est l’identité, à refuser de se laisser enfermer dans quelque conception « identitaire » que ce soit, d’identité univoque, pour percevoir que nous sommes multiples, et, en définitive, pas si étrangers que ça les uns les autres. (Peut-être une nouvelle notion de l’identité, une nouvelle figure de la subjectivité se joue-t-elle dans cette poésie d’aujourd’hui qui consiste à découvrir et sentir que Je est tous les autres). L’air de rien, avec les atours d’une grande simplicité (la robe même de la nudité) cette poésie va profond.

On sent d’ailleurs que les larmes ne sont jamais loin. Remonte à la surface du poème le drame du désamour, l’image de la femme enfermée comme une étrangère dans sa propre maison, en compagnie d’un homme qui a des bras mais n’embrasse pas. « L’épouvantail / a trompé / mes oiseaux ». Mais aussi, plus généralement, la hantise de l’éloignement, de la disparition, du départ qui crée une fringale de tendresse et peut vous rendre sentimentalement « boulimique ». « Comme un pauvre qui mange / à satieté, / de peur du lendemain / où il n’aura plus rien, // Je te regarde / dans mon giron… »

Les poèmes de Maram al-Masri s’inscrivent en faux contre l’idée aujourd’hui répandue qu’on ne peut pas faire de la poésie avec des sentiments. Bons ou mauvais. Chez elle, la poésie est au contraire le langage du sentiment. Qu’ils soient purs ou impurs, l’écriture les purifie et en descendant dans les profondeurs, elle sauve, elle redresse, elle élève.

Mais poésie des sentiments, elle ne verse pas dans le sentimentalisme ni la mièvrerie. Toujours, le concret, la vie réelle, l’humour font contrepoint aux larmes que l’on sent aux bord des paupières. Avec des poèmes gentiment moqueurs, comme celui-ci :

 

Je te supplie

d’arriver…

J’ai commandé une tasse de café

et

craignant d’être en retard

j’ai oublié

mon porte-monnaie…

 

L’auto-dérision a ici sa place. On ne se prend jamais trop au sérieux ; ce qui est la seule attitude vraiment sérieuse.

Il y a là beaucoup d’intelligence et de vitalité. Avec un sens du jeu qui est précieux, car c’est par lui que nous devenons humains et, plus ou moins, civilisés. En tout cas, c’est gra^ce à ce sens du jeu amoureux (dont les poètes courtois du XIIème siècle avaient déjà perçu le secret) que le sentiment se raffine et se cultive. Et que la vie amoureuse devient art de vivre. Comme dans ce très beau poème :

 

Elle a dit :

Faisons semblant de nous aimer,

Dans un semblant de lit,

Où s’uniraient

Un semblant d’homme

Et un semblant de femme,

 

Dont les sentiments

Sembleraient vrais,

En répandant autour de nous

Des roses semblant mortes

Afin qu’elles ne meurent pas…

 

Il y a chez elle, un sens aigu du simple mystère de la poésie. La poésie tient à cette façon de saisir l’insaisissable. À retenir le fugitif… « Elle est comme le goût du café, que l’on cherche à retrouver une fois bu », dit-elle… Mais chez elle, l’ineffable chemine avec la fable. L’imperceptible, avec le sensible. L’indéfini avec le sens, sans quoi toute poésie se condamnerait à un vague murmure sans effet. Alors que là, qu’elle soit triste ou gaie, elle produit de la joie et un surcroît d’amour.

Poésie lyrique, car entièrement amoureuse, la poésie de Maram Al-Masri a aussi sa dimension « politique », au sens où les rapports hommes / femmes, rapport de séduction, de domination, d’égalité parfois sont toujours des rapports politiques. Sans doute, les plus fondamentaux dans toute société. De cette poésie, on a pu dire qu’elle n’était pas « féministe »… C’est que l’idée que l’on se fait en ce moment du féminisme est souvent bien caricaturale, comme si le féminisme consistait à ne pas aimer les hommes… Mais à mes yeux, cette poésie est, sans proclamation, une poésie profondément féminine et féministe au sens où elle est affirmation naturelle du droit de la femme à la vie, à la liberté, au respect et au plaisir en même temps. C’est une poésie du désir et de la dignité de vivre. Cette affirmation a d’autant plus de force qu’elle vient d’une femme arabe, d’origine syrienne, et qui écrit en arabe. Mais il est évident que ce qu’elle dit ne concerne pas que les femmes du monde arabe et musulman. En occident aussi, en occident surtout, peut-être, l’amour est à libérer.

 

(publié dans “Aujourd'hui poème”)

Jean Ristat Le Voyage à jupiter et au-delà. Peut-être

17 novembre, 2008 par franciscombes

 

Jean Ristat vient de se voir décerner le prix Mallarmé. Francis Combes avait consacré un article, dans Aujourd’hui poème, à l’avant dernier de ses livres, paru aux éditions Gallimard.

 

Alors qu’une grande partie de la poésie française d’aujourd’hui paraît déchanter, Jean Ristat ose le chant. Et dès le premier vers, il l’annonce : « Je chante ce que personne encor n’a chanté »… Son vers, alexandrin brisé, avec ses enjambements bizarres, quasi-mécaniques, remet en mouvement toute une musique d’orgue de barbarie de la poésie française et la renouvelle en même temps. De même fait-il avec l’ancien attirail poétique des images et des métaphores. Chez lui la « lune à côté / Dans la chambre comme une mariée » peut enlever son voile, et l’image ancienne est à nouveau nouvelle… Car la poésie est une vielle lune qui a toujours pour nous les charmes d’une jeune mariée. Et la lune est toujours notre première étape dans le voyage vers l’empyrée… Depuis « L’Ode pour hâter la venue du printemps », de livre en livre, Jean Ristat nous fait la démonstration que le romantisme n’est pas un mouvement littéraire, circonscrit dans le temps et dans l’espace, mais une faculté de l’esprit et de l’art, cette inguérissable aptitude à aimer le monde et à ne pas s’en satisfaire, la nostalgie non pas seulement du passé mais de l’à-venir, voire de l’impossible. Dans le théâtre poétique de Jean Ristat les dieux (qui connaissent de nos jours un inquiétant retour de flamme) sont irrémédiablement mortels. Ils n’en finissent pas de descendre leur pente, du haut de l’Olympe jusqu’au milieu du carnaval terrestre. « .. voici les dieux clopin-clopant dans / Le saloon d’un nébuleuse… »  Ils s’agitent dans les cintres, comme des marionnettes et des pantins. Mais les hommes tardent terriblement à prendre leur place.

Le voyage vers jupiter (sans majuscule) et au-delà. Peut-être… n’est pas sans rapport (intime) avec la tentative de ceux qui voulurent « monter à l’assaut du ciel », car poètes ou révolutionnaires, c’est toujours de cela qu’il s’agit : ne pas renoncer au rêve. « Ô quel entêtement au bonheur et pourtant / Voici le temps de la grande désespérance ». Jean Ristat chante le désenchantement en même temps que le refus de s’y résoudre. C’est de l’histoire avec un grand H, qu’il s’agit en filigrane. Et aussi de l’histoire individuelle, de l’âge et du temps qui passe. «  Nulle armure pour le temps pas même l’amour / Et comme il me possède et me fuit… »

Sur la chair de ce chant de haut vol, l’histoire la plus immédiate imprime la marque de ses ongles et le poète ne démissionne pas de son devoir d’homme qui est d’essayer de comprendre son temps, pour aider à le changer peut-être. Et ne pas trahir la beauté.

 

«  Des enfants le feu aux voitures pour allu

Mer les étoiles comme boulets de canon

 

Le vide dispute à l’illusion son règne

Et ceux qui n’ont pas de nom vous saluent et crachent

Dans les banlieues assiégées les clowns ne font

 

Plus rire où sont les poings levés les drapeaux rouges

La révolution se porte à la boutonnière

L’époque à le vin triste et l’espoir fuit comme une

 

Courtisane décatie à son tiroir-caisse »…

 

Mais le « poète à la jambe de bois’ » et à l’espoir estropié, continue de danser et de rire « à la pointe de la vague ».  Derrière le pli un peu amer du sourire désabusé, sous le rictus du désespoir, perce toujours l’élan juvénile de l’enthousiasme, qui définit non pas le poème mais la poésie, cette façon de chanter sans pudeur, ce refus de mettre le pied sur la gorge de son propre chant, ce besoin d’aimer qui vous redonne le goût de vivre et vous pousse vers l’avant. « Un rêve longtemps m’a possédé qui me reprend »… et le dernier vers : « Ah ! si je ne t’aimais pas parlerais-je encore ». Un des plus beaux livres de poésie lus depuis longtemps.

Sélénites et Terriens

16 novembre, 2008 par franciscombes


Assis au milieu des nuages

les brillants et efficaces hommes d’affaires de la galaxie financière

achètent et revendent des châteaux en Espagne,

tirent des plans sur la comète

et prennent des options sur les futurs bénéfices

dans la production industrielle

des croissants de lune…

Mais, quand leurs édifices au milieu des étoiles

s’effondrent comme châteaux de cartes

et qu’il faut passer à la caisse,

ils se tournent vers les peuples,

ces doux rêveurs,

qui vivent et travaillent ici-bas, sur la Terre

pour les faire payer.