Poésie d’utilité publique

9 novembre 2008

Poésie d'utilité publique Francis-Medellin

Depuis toujours, je défends l’idée que la poésie, même si elle est une activité savante, n’est pas réservée par principe à un petit groupe de spécialistes. Elle naît de l’usage que les peuples font de leur langue. Elle ne vit que parce qu’elle est mise en commun. Écrire un poème, comme chanter, peindre ou cuisiner est une façon de partager son plaisir. Pour moi la poésie est une fabrique de bonheur, un transformateur électrique qui convertit nos sentiments et nos idées en énergie. Elle est une façon d’être de plain pied dans le réel, sans s’accommoder de l’état des choses. Elle est à la fois la conscience et l’utopie du monde. Parole intime, elle est d’utilité publique.

 


 

Un manifeste pour le printemps

20 mars 2017

Un manifeste pour le printemps
(fragments)

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1.
Voici le retour du printemps
toujours en avance ou en retard
toujours à contretemps

Il y a dans l’air un frisson, une turbulence
une effervescence de désir

Tout semble à nouveau sur le point d’aimer

Ce printemps,
qu’allons-nous en faire ?
Le gaspiller, comme à notre habitude ?

Ou encore rajeunir ?
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2.
Chaque jonquille jaillie du sol
est un pistolet
qui tire le coup de feu
de son petit soleil jaune
sur la ligne de départ du printemps.

3.
Le printemps cette année est arrivé furtif

La poitrine du périphérique se soulève
Elle cherche à happer l’air
Au milieu des embouteillages
elle respire une odeur
inattendue de sureau

Il y a dans le vent un goût d’anis

entré par effraction par la vitre baissée

Un type mendie, assis sur la rambarde de sécurité

au milieu des gaz d’échappement

Sur le talus, au milieu des détritus
fleurit

sans que personne
ne le lui ait demandé
un buisson de fleurs orangées

(Pas prévu dans le programme de la journée
il nous fait le cadeau de sa surprise).
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4.
Station Stalingrad
les piles du métro aérien se mettent doucement à vibrer

La matinée oscille

Un chien
et un enfant, avec un skate-board, traversent la rue

Le jour pousse légèrement les immeubles de l’épaule
pour faire un peu de place sur la place

Le ciel déménage
les armoires des nuages
aux étagères chargées de bouteilles de lait
qui tintinnabulent

L’eau pétillante du ciel bleu nous envahit
et menace de déborder

C’est un beau temps pour aimer

« Le printemps, le moment idéal,
dit Raymond, pour perdre sa fleur… »

Même les voitures font un bruit de source

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5.
Au-dessus de la rue
entre deux immeubles
passe un nuage blanc

Il porte une miche de pain
à la mie bien fraîche et blanche
et une salière

pour te souhaiter
à toi qui viens d’ici
ou bien d’ailleurs
la bienvenue

6.
Un peu avant six heures
les merles se mettent à chanter

Tu les entends
pendant que passe le café

Les merles sont matinaux
dès l’aube, déjà en voix
(Pas besoin de se racler la gorge
comme les corbeaux)

Leur chant
que nous ne comprenons pas
nous parle pourtant

Avec leurs modulations
changeantes comme les mots dans une phrase
ils nous disent
le plaisir de vivre
et d’avoir des congénères

Un merle suffit
à faire chanter la rue

(Un merle ou plutôt deux).

7.
Les jonquilles que l’on vend au coin des rues
sont des fleurs de modeste vertu.
Elles se contentent d’annoncer
comme chaque année
le retour des beaux jours.
Si de mes poèmes
c’était la seule chose
qu’on retenait
je crois
je m’en contenterais…

8.

Essayer de dire le monde avec des mots neufs

Mettre de nouveaux habits

Refaire les papiers peints de notre univers

Se débarrasser de la peau morte qui nous colle au corps

Faire sa mue

comme les lézards

Se débarrasser des yeux gris

la cataracte de l’accoutumance

9.
Nous anime un désir toujours vain
et qui revient toujours
de renaissance

Orphée
qui tente
toujours défait, jamais vaincu
de conjurer la mort

La poésie est toujours
propagande pour le printemps

10.
Le printemps est incorrigible.

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La banlieue où je vis est toujours en désordre

21 février 2017

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La banlieue où je vis est toujours en désordre

La banlieue où je vis est toujours en désordre
un canapé y gît rouge sur le trottoir
où traîne une télé, cassée, abandonnée
un jeune assis dessus parle avec ses copains
ils boivent des cocas et se fument des joints.
En marchant dans la rue, on croise des cartons
des cagettes brisées, des canettes de bière

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et même un vieux manteau dans l’eau du caniveau.
La terre du dénuement n’est pas un lieu désert
c’est un lieu encombré et envahi d’objets
territoire du rebut, dépotoir en plein air
où échoue le surplus de la consommation
marchandises vaincues, échouées, inutiles
comme après le reflux, quand s’en va la marée
aux bras de son amante, une lune esseulée.
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La banlieue où je vis est toujours en désordre…
Vers les Quatre chemins, à l’entrée du métro
« Marlborough, Marlborough » répètent à voix basse
trois vendeurs à la sauvette de cigarettes.
Ici, le monde entier s’est donné rendez-vous
mais si c’est ça le monde, il ne va pas très bien
et le plus grand désordre est l’homme déserté
par ses rêves de vie, son espoir, sa fierté
toute une humanité amputée du futur
qui n’ose imaginer des lendemains plus beaux.
Oui, le plus grand désordre est ce jeune vaincu
qui ne voit devant lui pas le moindre avenir
convaincu qu’il vivra moins bien que ses parents
et qu’il n’est ici-bas pour lui pas plus de place
que pour cette carcasse de scooter incendié.
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La banlieue où je vis est toujours en désordre
pays jamais fini où tout est mouvement
inlassable chantier où tout reste possible
terrain vague, atelier, labo du jour qui vient
il porte la couronne de l’inachèvement.
Il y pousse des femmes, orchidées et panthères
ou gazelles (en ces lieux ce n’est pas exotique)
de toutes les couleurs, libellule, élastique
sur le point de rugir, de bondir dans l’arène
le cirque des douleurs et des joies et des peines.
Elles chevauchent leur vie, ne veulent pas de rênes
s’imaginent princesses, amoureuses et reines
mais leurs princes charmants enfourchent leurs motos…
Cette ville habillée de son manteau de lèvres
est la cage où palpite tout un essaim de rêves…

 

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Pour la Saint Valentin-Valentine

14 février 2017

Pat-F Chine

 

Sur le mode d’emploi de l’amour

Les poètes n’ont pas tout dit sur l’amour…
Aimer ce n’est pas seulement être amoureux
Aimer, ce n’est pas seulement désirer
Aimer, ce n’est pas seulement vouloir enlacer, embrasser
Aimer, ce n’est pas seulement faire l’amour
Aimer, ce n’est pas seulement craindre
ne plus être aimé
Aimer,
ce ne devrait pas être se torturer, être jaloux, se déchirer
Aimer,
comme le savent la plupart des gens ordinaires
c’est aussi faire la cuisine
les courses, le ménage, la vaisselle,
des confitures ou un poème…
Aimer, c’est prendre soin de ses proches
se soucier d’eux,
Aimer, c’est écouter,
parler,
vivre.
Aimer c’est les aider
dans la mesure du possible
et même au-delà
Aimer c’est aussi s’occuper
des affaires de la cité.
Aimer, c’est être solidaire.
Aimer
est une faculté largement partagée
et un travail à temps complet.

Dans la foulée

12 février 2017

bar dans la foulée

Dans la foulée

Inutile de courir, pour la pêche aux sourires
Il suffit de s’asseoir, amis, « Dans la foulée »,
(C’est le bistrot de Clément, à Ménilmontant)
Quand la ville au dehors est froide, orange et bleue.

La pluie tombant la nuit fait un rideau de perles
Une femme âgée passe un cabas à la main
Sur le trottoir luisant glisse un poisson doré
Et la salle éclairée est un lampion de fête.

Ici pas de Loto et pas d’écran télé
On peut y siroter un Diplomatico
On y parle entre amis, on y lit des poèmes…

Cet endroit est resté à l’écart du « progrès »,
Mais ce serait cloche de le mettre sous cloche…
(Heureux qu’il reste encore des lieux de résistance).

Pour John Berger

4 janvier 2017

Ce poème a été publié dans l’anthologie The Long White Thread of Words,
réunissant de nombreux poèmes dédiés à John Berger
et publié en Angleterre par Andy Croft aux éditions Smokestack Books.

John Berger

Le collier du printemps
pour John Berger

La montagne est là tout près
comme un grand sac de cuir fermé,
un sac au trésor abandonné
lourd de pierres, de fatigues, de secrets.
Nous sommes assis dehors
autour de la grande table de bois
et nous parlons au soleil.

Pendant que nous parlons de la poésie, de la révolution, du monde,
la petite fille de John
arrache dans l’herbe des têtes de pissenlit
puis, avec tout le sérieux dont sont capables les enfants
quand ils jouent,
elle vient les déposer, bien alignées,
dans les rainures de la table pour la décorer,
comme un collier,
petit bataillon insolent du soleil
qui défie l’hiver dans nos cœurs.

Le printemps dans une main d’enfant…
De quoi
ne jamais désespérer de la beauté.

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Un article que j’avais écrit sur John :

Le passeur fraternel

John Berger est un écrivain anglais qui a posé son baluchon en France depuis près de quarante ans. Il habite à flanc de montagne, dans un petit village de haute Savoie, une ferme au confort rudimentaire, avec les toilettes dans la cour. C’est là qu’il vit et écrit, aux côtés de Beverly, son épouse, et tout près de son fils Yves qui est peintre et qui a transformé la grange voisine en atelier. Attentif au mouvement des saisons et des hommes… Quand je lui avais rendu visite, j’avais vu flotter, dans un champ, en contrebas, un drapeau palestinien, planté là suite aux voyages faits par le père et le fils dans les territoires occupés. Et devant la maison, trônait une grosse moto Honda noire avec laquelle, à quatre-vingts ans passés, il continuait à circuler sur les routes de montagne. John Berger s’est installé ici, dans les années soixante, après être passé par Genève et le Vaucluse. Né à Londres, en 1926, il a quitté l’Angleterre parce qu’il ne se sentait pas chez lui dans son propre pays, habitué qu’il avait été dans sa jeunesse à fréquenter des immigrés antifascistes venus de toute l’Europe. Aujourd’hui, peut-être ferait-il un autre choix, car l’Angleterre devenue multi-ethnique et multiculturelle a beaucoup changé. Dans ce village de Haute Savoie, il lui a fallu s’acclimater et se faire accepter, découvrir surtout ce qu’est la vie des paysans. Aujourd’hui, il fait partie du paysage. Et quand c’est le moment de rentrer les foins, il n’hésite pas à décliner tout rendez-vous littéraire à Paris parce qu’il lui faut retourner pour donner la main aux voisins. De cette plongée dans la vie rurale (qu’il n’idéalise pas mais dont il dit la vérité et la valeur humaine de résistance à une certaine modernité destructrice) il a tiré une très belle trilogie romanesque, Pig Earth (Cochonne de terre) traduite en français sous le titre La Cocadrille.

John Berger n’est pas pour autant un ours retiré dans sa montagne. Non seulement, il voyage, mais il reste en permanence ouvert aux mouvements du monde, en alerte, éveillé comme en témoignent les chroniques qu’il publie régulièrement dans la presse européenne, dans Le Monde Diplomatique, le Irish Time ou El Païs et dont les éditions le Temps des Cerises ont publié une sélection sous le titre Tiens-les dans tes bras, (Hold everything dear). Chacune de ces chroniques, qu’elles parlent d’art contemporain, de la Palestine ou du poète turc Nazim Hikmet, manifestent ce qui est la « marque de fabrique » de l’écrivain John Berger, quel que soit le genre auquel il touche : une grande curiosité pour la vie, un goût insatiable de la fraternité.

Entré aux Beaux Arts de Londres en 1946, John Berger a commencé comme peintre et il n’a jamais cessé de dessiner, avec u trait à la fois précis et libre qui n’est pas sans évoquer les derniers dessins de Rodin.

Très vite, il s’est fait connaître comme essayiste et critique d’art, par ses études sur Picasso et son livre Ways of seeing (Voir le voir) qui a donné lieu à une série à la BBC et qui est considéré comme un classique de la pensée théorique sur l’art et le regard.

En 1972, il a reçu le Booker Prize pour son roman G et a fait scandale pour avoir décider de donner la moitié de la somme aux Black Panthers. L’autre moitié lui servant à financer une enquête sur les immigrés en Europe.

Son œuvre est nombreuse et éclectique. Elle compte des films (il a travaillé avec le cinéaste suisse Tanner, pour lequel il a notamment écrit le scénario de La Salamandre, et plus récemment avec Gérard Mordillat qui est un de ses amis). Des livres sur la photo et la peinture. Quelques recueils de poèmes. Et des romans. Chacun de ses romans prend à bras le corps l’un des aspects de ce monde globalisé où les hommes sont maltraités et diminués. Outre le déclin du monde paysan, il s’est ainsi intéressé aux effets du Sida (dans Qui va là ?), à la misère extrême des SDF dans les métropoles occidentales (dans King) ou à la prison et aux victimes de « l’anti-terrorisme » (dans De A à X).

A chaque fois, l’écriture lui est moyen de franchir les frontières, de traverser les murs que la société érige entre nous et en nous-mêmes. Ecrire, pour lui, c’est regarder le monde. Et ce regard est un déjà acte. Il consiste « à jeter des ponts » entre les êtres, entre les peuples et aussi, « entre l’esprit humain et la nature, ce qui est, dit-il, l’un des besoins les plus profonds de l’homme ». Voir, l’un de ses derniers livres : Pourquoi regarder les animaux. L’écrivain est un passeur du réel qui utilise la barque du langage.

John Berger est certainement l’un des intellectuels critiques les plus marquants d’aujourd’hui. Il considère que le rôle de l’écrivain est de « nettoyer les mots » qui ont été salis par l’usage mensonger qu’en font le pouvoir politique et économique. (Ce qui est une façon actuelle et vraiment révolutionnaire de redonner un « sens plus pur aux mots de la tribu », comme disait Mallarmé). Mais dans le même temps, sa critique, aussi aiguë soit-elle, n’a rien d’un couteau glacé et tranchant qui ignorerait les états de l’âme. Ce qui le caractérise, c’est au contraire le don d’empathie. La tendresse. On a dit qu’il était un écrivain engagé. C’est vrai (son implication aux côtés des Palestiniens, avec le Tribunal Russel pour la Palestine n’est qu’un aspect de cet engagement). Mais l’engagement chez lui n’a rien d’un enrégimentement. Il s’implique dans le monde tout en se montrant toujours accueillant à l’autre. On l’a dit communiste. Même s’il n’a jamais été membre du parti communiste et s’il a eu pas mal de désaccords avec le PC anglais, notamment sur l’art, il est en effet de cette famille de pensée multiple, qui ne désespère pas de la mise en commun du monde, d’une humanité qui se grandirait dans le partage. Marxiste il est et il demeure. Dans la lignée de Brecht ou d’Ernst Fischer, l’un des plus féconds théoriciens de la « nécessité de l’art ». John Berger sait le rôle de l’histoire (et de l’économie) mais il s’intéresse aussi à la dimension spirituelle de l’humanité. D’où un thème récurrent chez lui : comment les morts survivent en nous ; ce qui définit somme toute la culture et la civilisation. Il pourrait même aux yeux de certains passer pour un peu mystique. A son propos, je pense à une formule du grand romancier brésilien Jorge Amado qui disait : « Je suis d’un matérialisme qui ne me limite pas ». Elle me paraît bien s’appliquer à John Berger…

Dans le triptyque républicain aujourd’hui bien maltraité, la « fraternité » est sans doute le volet le plus ignoré, le plus malmené… Mais c’est la valeur qui vient à l’esprit quand on évoque John Berger. Pour son œuvre, mais aussi pour son comportement personnel, simple, direct, chaleureux… Ses yeux bleu clair et son sourire de bienvenue.

La poésie occupe une part modeste dans ses publications ; modeste mais centrale. « La poésie, m’avait-il dit un jour, c’est la moitié de mes lectures… » En fait, la poésie est présente dans tout ce qu’il écrit, que ce soit en vers ou en prose, si on veut bien considérer que la poésie consiste à se montrer attentif au sens des mots et à leur sensibilité, à tout ce qu’ils véhiculent d’impensé, de clair obscur, de mystère, d’un poids de réalité qui outrepasse le concept, et rend le poème nécessaire pour saisir le monde.

Quand il écrit en vers, John Berger se montre scrupuleux à l’extrême avec les choses et les êtres. Il ne fait pas partie de cette sorte (répandue) de poètes (je ne leur jette pas la pierre !) que les mots grisent. Il y a chez lui, à un haut degré, une des qualités poétiques qui me touchent le plus : le sens de la justesse. Car il y a une vérité du poème. Même quand celui-ci s’autorise par la métaphore un saut périlleux dans l’imaginaire et le rêve, le poète est un trapéziste, un acrobate qui a besoin pour s’envoler de prendre appui sur le tremplin du sol de la réalité.

C’est cette vérité du poème, témoignant pour tout un monde menacé, qui se retrouve dans Pages of the Wound (paru aux Temps des Cerises, éditeurs sous le titre Écrits des Blessures).

écrits des blessures

Trois petits poèmes pour le dernier jour de l’année

31 décembre 2016


couché soleil

Trente-et-un décembre

« Le soleil se lève
au moment de se coucher »,
fais-tu remarquer.
Tu as raison… il n’est pas gêné.
L’année s’achève…
Il se croit en congés.

*

Vœux
— Faut-il souhaiter à la mer
de rester la mer ?
à l’herbe de pousser ?
à l’oiseau de chanter ?

— Ils peuvent s’en passer.

— Faut-il souhaiter aux hommes
d’être humains ?
de vivre en paix ?

— Pas sûr
que cela suffise…
Mais comment s’en passer ?

*

Profession de foi

Marcher sur la grand’ route et saluer le jour…
— Cela ne sert à rien.

S’étonner le matin en ouvrant les volets
du chant nouveau du merle…
— Cela ressemble à quoi ?

Battre du cœur des villes,
revenir à la mer
prendre un bol d’infini,
se tenir sur la Terre…
— Pour si peu, pour quoi faire ?

Aimer contre toute déraison
Ne jamais renoncer.
— C’est sans rime ni raison.

C’est notre profession.

31/XII/2016

Les deux ombres

11 décembre 2016

Une pensée affectueuse pour Fernando Rendon.

(La photo et le poème ont été rapportés du Festival de poésie de Medellin en 2012)

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Les deux ombres

Deux ombres se tenant par la main s’éloignent sur les marches qui descendent de l’amphithéâtre en plein air, sur la montagne.
Elles s’éloignent avec précaution, lentement, dans une lumière verte…
Et derrière elles la foule des jeunes gens s’attarde au milieu des gradins pour danser
Et prolonger la fête.
Deux ombres s’en vont et s’effacent dans la lumière ;
Ces deux ombres, c’est toi et moi, qui nous tenons la main,
Les deux ombres que nous serons demain, quand, ici comme ailleurs, nous aurons passé…
Mais pour l’instant nous descendons dans la nuit non pas vers notre propre obscurité mais vers les lumières de la ville.
Nous descendons rejoindre le bus des poètes en nous tenant par la main
Et la poésie qui est l’ombre portée lumineuse de l’amour
Marche sur nos pas.

Le 25/06/2012
(après la séance d’ouverture du vingt-deuxième festival de poésie de Medellin)

 

La fidélité de Fidel

26 novembre 2016

fidel

La fidélité de Fidel

Tu fus le commandant de la Révolution
En uniforme olive et le cigare aux lèvres.
(Dès lors, ce ne fut plus l’emblème des patrons).
Les femmes du peuple sur leurs cuisses le roulent
Et le fument ainsi que les hommes du peuple
Pendant qu’on leur lit au micro de l’usine
Des messages d’amour écrits pour leurs collègues.

Toi, il y a longtemps que tu ne fumais plus
Mais la flamme jamais en toi ne s’est éteinte.
Ta barbe est devenue blanche et très clairsemée
(La révolution aussi change de visage)
Mais ta barbe jamais tu ne l’auras coupée.
Les Barbudos rêvaient de soulever une île
Et la moitié du monde avec eux s’est levée.

Et malgré l’embargo et la boue du chemin
Vous n’avez pas cédé ; vous vous tenez debout.
Il y aura encore de l’herbe verte et drue
Qui poussera demain sur les joues de la Terre,
Des peuples aux mains nues qui se soulèveront,
Des enfants toujours prêts à courir dans les rues
Pour tenter d’attraper une colombe en vol.

le 26/XI/2016

Patcigare

Préférence nationale

14 novembre 2016

réfugiés

Préférence nationale

Il faut en finir avec les privilèges,
les avantages,
les droits
dont bénéficient les étrangers
les immigrés
les réfugiés.
Imposons
lors des prochaines élections
la préférence nationale.
A nous enfin
les séjours au grand air
dans les bidonvilles,
les nuits à la belle étoile
sur les bouches du métro,
les nuits à dix
chez les marchands de sommeil,
A nous les contrôles au faciès,
les soupes populaires,
à nous les soirées
sans femmes et sans enfants,
le camping sur les trottoirs,
les villégiatures aux frais de l’État
dans les centres de rétention,
les reconduites tout confort à la frontière…
À nous, les boulots de merde,
(et les payes qui vont avec),
les bonnes vibrations des marteaux piqueurs,
les accidents sur les chantiers,
les rodéos à bord des camions poubelles,
les places assises dans le métro
à cinq heures du matin
pour aller faire le ménage en toute tranquillité
dans les bureaux vides des grandes sociétés.
À nous tous ces droits, ces avantages, ces privilèges
réservés aux étrangers
car nous le valons bien.
Et quand
après avoir imposé la préférence nationale
nous pourrons tous
partager le même sort
nous saurons peut-être
ce que veut dire
« être solidaires ».

marteau piqueur

Trois questions sur la « Jungle de Calais »

27 octobre 2016

Calais
Trois questions sur la « Jungle de Calais »

Depuis des mois, des milliers de réfugiés
qui ont fui les zones de guerre,
empêchés de passer en Angleterre,
s’entassent dans un bidonville
près de la ville de Calais.

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Les journalistes, les élus, la Préfecture
la police et même les riverains
parlent de la « Jungle de Calais ».
(Calais, port du Nord de la France,
pas connu pour son climat équatorial).
Une question se pose :
S’il y a une jungle à Calais,
qui sont les gazelles ?
Qui sont les lions ?
Et qui sont les chacals ?

déménagement Calais

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Deuxième question (qui est sans doute la première) :
Quand la savane est en feu
et que tous ses habitants s’enfuient,
que faut-il faire ?
Ériger des barrières
pour leur interdire de passer ?
Ou tenter d’éteindre l’incendie ?

démolition calais

                        3

Finalement a commencé
l’évacuation de la jungle de Calais.
Des centaines de réfugiés
sont envoyés dans des centres
aux quatre coins de France
où ils pourront vivre quelques mois.
(Le temps d’examiner leur demande d’asile).
Les réfugiés semblent contents
et ils montent dans des cars
où (détail inhabituel et intriguant)
les sièges sont recouverts
pour toute la durée du voyage
de housses en plastique transparent.
Une question nous vient :
Qui aurait besoin d’un savon et d’un désinfectant ?
Les réfugiés
où ceux qui ont fait poser les housses ?

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