La marche du cœur

Mimosa

1
Allongé sur le lit de la chambre d’hôpital, j’écoute les rumeurs confuses de la circulation, le chuintement du bus qui s’arrête sous les fenêtres, les coups de klaxon et de freins,

Allongé sur le lit, chambre 19, à l’hôpital de la Roseraie, je suis moi-même une ville pleine de rumeurs et de bruits
Comme la ville à la limite de l’embolie, moi aussi j’ai des problèmes de circulation, des artères rétrécies, des risques d’embouteillages, des voies en chantier, des canalisations qu’il faut réparer…
La vie trépidante, la course permanente, le travail, le stress, l’appétit de vivre qui nous fait lever tôt, cet appétit de gros mangeur à dévorer des montagnes et qui est notre idée même du bonheur, cet appétit qui nous fait vivre est aussi ce qui nous tue.
Et il en va pour moi comme pour la ville et pour la Terre entière.
Mais, pour moi, ce n’est rien…
Passant par le bras, l’égoutier qui va descendre dans mes artères pour les dilater est chaussé de délicatesse et je sortirai, le cœur remis en état de marche.
Avant l’intervention, pour l’électrocardiogramme, l’infirmière me pose sur la poitrine, les bras, le bas-ventre une dizaine de patches qui me font autant de nouveaux tétons sur le corps me changeant ainsi en un mutant improbable, un chien de mer échoué sur la plage de mes draps, une déesse futuriste de la fécondité.
« Epilation gratuite garantie », plaisante l’infirmière quand il faut enlever les patches. (Voilà que je  partage l’expérience douloureuse de mes sœurs, les femmes).
Dans l’attente de la coro, allongé sur le lit de la chambre d’hôpital, je lis Ma sœur la vie, de Boris Pasternak
(La poésie, c’est la vie transfigurée, la vie à côté, comme entre parenthèses ; mais pas comme dans une chambre d’hôpital,
plutôt la vie désirée, la vie regardée par la fenêtre d’une chambre d’hôpital.
La poésie, c’est la vie rêvée, la sœur imaginaire de la vie.)

2
Pour toi, mon frère, la chose a été bien plus sérieuse.

La veille de Noël tu as eu un infarctus. Aux urgences, les médecins ont essayé de faire repartir ton cœur à coups d’électrochocs, mais il ne voulait rien savoir.
A peine redémarrait-il qu’il s’arrêtait…
Alors, ils t’ont dirigé dans la nuit vers l’hôpital Bichat où l’équipe qui t’a pris en charge
a décidé de tenter une transplantation.
Deux jours après, ils ont enlevé ton cœur et ils t’en ont mis un autre.
Le cœur  de qui ? Tu ne le sais pas. Tu ne le sauras jamais.
Un motard qui a fini sa course contre un rail de sécurité ?
Une jeune et belle femme dont le cœur était à prendre ?
Peu importe… Un cœur est un cœur… c’est une pompe cachée dans la nuit du corps, une pompe qui alimente toute la machinerie des organes, un moteur autonome et résistant
auquel en général on ne pense pas, un ouvrier tenace qui fait son boulot dans l’obscurité de la salle des machines, à fond de cale, et à qui on ne prête pas attention.
La seule chose qu’on lui demande, c’est de se faire oublier.
Étrange, le cœur… les chansons en sont pleines, les romans, les films, les poèmes en parlent tout le temps, mais dans la vie réelle, en temps ordinaire, le cœur, le vrai, on ne s’en occupe guère.
Et voilà qu’ils t’ont fait un échange standard, comme avec le moteur d’une voiture
(après avoir ouvert le capot de ta poitrine).
Ainsi, une fois encore, il est démontré que ce sont les hommes (et non pas leurs dieux ni leurs religieux) qui accomplissent les vrais miracles…
Et, si certains s’imaginent que l’humanité marche à reculons et de travers, comme les crabes,
ici, elle avance et elle progresse…
F Hop

3

Merci donc à ceux qui réparent tous les jours les cœurs,

Merci aux cardiologues, aux chirurgiennes et aux chirurgiens, aux infirmiers et infirmières, aux aides-soignantes et aux aides-soignants
qui vous prennent le pouls,
qui écoutent votre poitrine, comme l’Indien qui pose sa tête contre le sol pour guetter l’arrivée du train ou le tonnerre du volcan,
Merci à ceux qui scrutent les mouvements de votre cœur sur leurs écrans,
comme le paysan qui observe le ciel pour savoir s’il pleuvra, s’il y aura de l’orage et si les récoltes ne vont pas être détruites,
comme l’ouvrier, le technicien qui surveillent leurs machines de haute précision,
comme le matelot qui suit les bulletins météo pour savoir si la tempête menace ou guette sur le sonar les récifs et les bancs de poissons.
Merci à tous ceux qui vous piquent, vous explorent, vous réparent, avec leurs pilules, leurs ressorts, leurs lubrifiants, leurs valves…
Merci à ceux qui réparent tous les jours les cœurs.

4
La vitre de la chambre est bloquée. On peut à peine l’entrebaîller pour laisser passer un courant d’air.

(Peut-être est-elle fermée pour empêcher les patients se prenant pour des oiseaux de sauter par la fenêtre)…
La tête d’un grand marronnier arrive à la hauteur de ma chambre au deuxième étage.
Un marronnier en hiver. Nu. (Comme celui qui prend sa douche à la Bétadine et se prépare pour l’intervention).
Toutes ses feuilles sont tombées…
Seules de petites boules noires solitaires, des marrons, s’accrochent encore aux branches
(… Je ne leur donnerai pas tort).

5
Michel, mon frère, tu ne fumais pas, tu ne buvais pas, tu ne mangeais pas plus qu’un autre… Et aucun signe avant-coureur, aucun éclair dans le ciel, aucune douleur

ne t’avait alerté (ou tu n’y as pas pris garde).
« On ne mérite pas ce qui vous arrive », me dit le cardiologue avec sagesse.
(Aujourd’hui, on s’imagine volontiers pouvoir tout contrôler… A en croire les magazines, il suffirait de faire du sport, de vivre sainement et chacun serait responsable ou coupable de son état de santé)…
Mais le corps vous joue des tours.
Le corps a ses raisons ; il en fait à sa tête et n’obéit pas toujours à notre esprit
… souvent même, c’est lui qui commande…

6
Pourtant nous essayons de le dompter, ce cheval rétif !

C’est lui qui vous emporte le long de la grève, qui vous fait plonger dans l’écume et ressortir de l’eau.
C’est lui qui nous porte à l’amour, à la lutte et à la joie.
Nous le montons à cru, nous ne l’épargnons pas, nous le faisons courir et nous le maltraitons,
sous nous, ses flancs se couvrent de sueur.
Emportés dans notre course vers l’avant, nous nous retournons de temps en temps mais nous ne revenons jamais en arrière.
Et nous voudrions que la course ne s’arrête pas…

Rêvons-nous devenir immortels ?
Peut-être pas… l’immortalité, nous le savons, est d’un ennui mortel…
Et c’est le fait qu’existe une plage, un rivage inconnu où s’arrêter et se coucher, et ne savoir jamais à quel moment nous l’atteindrons, qui nous donne tant d’élan.
Non, nous ne sommes pas des apprentis-sorciers qui rêvent d’en finir pour toujours avec la mort, car nous savons qu’en finir avec la mort ce serait aussi en finir avec la vie,
avec le renouvellement des cellules, des corps et des esprits.

Même si, de temps en temps, il faut nous changer une pièce, nous ne rêvons pas de devenir des androïdes transhumains, à l’épreuve des balles, des aléas de la température, des émotions, des peines de cœur, des enthousiasmes et des nostalgies.
(L’iode qui m’envahit les veines me chauffe, de la gorge aux testicules).
Immobile, sur la table d’opération, le poignet tenu par du sparadrap, avec un cathéter d’un mètre vingt qui s’enfonce dans l’artère, sous anesthésie et sous perfusion,
je ne me prends pas pour le Christ,
attaché à sa croix qui a souffert sur Terre pour racheter nos péchés.
Nous, nous ne sommes pas ici pour racheter nos péchés.
(D’autres peuvent chanter la Passion… Mais à mes yeux, la souffrance qui est parfois nécessaire, n’est pas sainte.

Nous qui sommes à nous-même nos propres dieux
nous n’avons de cesse de faire reculer la souffrance et la mort
mais elles sont toujours là, à l’horizon de notre vie…
Non, nous ne rêvons pas de devenir éternels ;
nous sommes juste un moment, chacun, de l’éternité terrestre.
Mortels, nous sommes tous des enfants d’Orphée qui n’a pas voulu se résigner
et nous aimerions que cela dure encore un peu…

Nous voulons rester vivants jusqu’à la fin.

C’est la marche du cœur qui nous fait tenir, aimer et avancer.
marronniers

7
P
rise de sang

« Serrez le poing… prenez votre inspiration… je pique ! Voilà, vous pouvez relâcher votre main… »
« Votre inspiration », me dit l’infirmière…
Si chaque fois que j’essaye de trouver l’inspiration, je devais me faire piquer, cela refroidirait sans doute mes ardeurs d’écrivailleur !

8
Le brin de mimosa

Tu m’as apporté le printemps d’un brin de mimosa
odorant, fragile, solaire
qui fleurit en février.

9
La perfusion

Accrochée à la potence,
la perfusion plantée dans mon bras gauche distille goutte à goutte dans mes veines le sérum physiologique.
Tandis qu’au bout de mon bras droit, de mon stylo à ma page, lentement s’écoule le sang noir de l’encre.

(Echanges de fluides,
vases communicants)

10
La clémentine

Couché comme un Romain sur mon lit , je me fais un banquet
d’une clémentine que tu m’as laissée.
Ambassadrice, elle aussi, du soleil, de l’amour et de la vie.

11
La nuit

Je vais chercher les étoiles au fond de mon lit
et la ville qui ne dort pas, dehors se meut lentement
comme une méduse au fond d’un aquarium.
Les lumières découpées en lamelles par le store dans l’obscurité de ma chambre
projettent au plafond des ombres chinoises.

Difficile de trouver le sommeil, avec le halètement des camions, le chuintement des bus à l’arrêt sous les fenêtres, le moulin à café des vélomoteurs qui viennent jouer de la machine à coudre jusque sur mon oreiller…

12
Chant de l’ardeur matinale

S’éveiller le matin dans la chambre d’hôpital,
le sexe en érection qui tend le tissu du pyjama chinois.
Miracle ordinaire et banal de l’ardeur matinale
Le cycle des hormones masculines ne s’arrête pas
La vie reprend ses droits.

La ville aussi s’éveille…
C’est l’heure de s’y mettre
avec joie, avec cœur.
Le matin, pour chacun ce devrait être l’instant béni de faire ce qui vous chante,
aimer, cultiver son jardin, écrire un poème
cueillir le présent d’une perle de rosée…

Les hommes ont leur heure… Et les femmes ?
Les femmes ont-elles aussi leur heure à elles ?

Bien sûr, nous voudrions leur donner toutes les heures de la journée…

Mais s’il est une heure qui leur serait particulière
que ce soit celle de la soierie des soirées
que nous aimerions à leurs pieds comme une robe déposer et déplier.

Aubervilliers, La Roseraie
du 18 au 20 février 2018

17 Réponses à “La marche du cœur”

  1. Ringard Sylvie dit :

    Très très émouvant. Plein d’humanité dans le « quotidien ». La poésie est bien une force de vie.

  2. Boucheqif dit :

    Un beau texte qui rime avec un bon rétablissement cher Francis.

  3. Merci pour ta lecture et ton commentaire, Sylvie.

  4. Sylvain dit :

    Très beau poème touchant. Mais, mais je n’ai pas baillé à sa lecture ! Que se passe-t-il ? Faudrait-il pour bailler deux choses indispensables et inséparables, le poème son géniteur ?
    Je suis passé par la en septembre 2016, mais sans préparation, sans même betadine et, après la vie redeviens encore plus belle et, tu aura encore pleins d’occasions de poèmes, ne sera-ce que pour ta muse, qui reste toujours jeune.
    Bises

  5. Laurent Fourcaut dit :

    Belle, très belle leçon de vie, cher Francis.
    Tu files volontiers les métaphores, et je m’aperçois que c’est, pour la poésie, la tienne en particulier, une façon, essentielle, de former un réseau, de lignes, de lignes de sens, comme un réseau sanguin, entre soi et le monde, la ville, les autres. Ta poésie, en somme, relance la circulation du sens et nous remet dans la vie, à un moment où les prêtres du Veau d’or font tout pour l’arrêter.

  6. Hervé Martin dit :

    Difficile épreuve de la vie … Ton beau texte qui fait face à la réalité est émouvant . La poésie et l’écriture sont toujours là en confidentes, en alliées indéfectibles pour faire face et résister. Le printemps arrive enfin…Je te souhaite un très bon rétablissement Francis! Bien à toi. Hervé

  7. Eric Plée dit :

    Francis,
    Tu te retrouves dans une situation qui te fait penser autrement mais sereinement. Ton temps n’est pas perdu dans cette chambre où le moindre petit rien te ramène comme tu le fais au quotidien à la beauté de la vie que le poète éveille.

    Avec toutes mes amitiés et mes voeux de sortie rapide,

    Eric

  8. Muchnik dit :

    Une belle leçon de poétherapie!

    Comment la poésie peut aider à soigner le cœur

    Bravo Francis!

  9. Pascaline dit :

    Bonjour,

    Oui, c’ est bien la marche du coeur qui nous fait tenir, aimer et avancer. Je vous souhaite un bon rétablissement. Pascaline

  10. Colette djidou-laïk Philippe laïk dit :

    Bravo frère de combat débouchons ensemble nos tuyaux et haut les coeur!

    Toc, toc, toc et encore toc et toc…

    Et encore de tout coeur, et boum lorsque nos coeurs font boum…

    A toi. PhL

  11. Colette djidou-laïk Philippe laïk dit :

    Bravo frère de combat débouchons ensemble nos tuyaux et haut les coeurs!

    Toc, toc, toc et encore toc et toc…

    Et encore de tout coeur, et boum lorsque nos coeurs font boum…

    A toi. PhL

  12. Guérin dit :

    Merci pour ces lignes et aux aléas de la vie pour ces poèmes. Bon rétablissement

  13. houssin monique dit :

    Il l’avait dit le poète, le coeur a ses raisons que la raison ne connaît pas…Ou parfois « et si le coeur t’en dit »…et le mien te convie à saisir toute la vie que tu chantes dans ton poème au grand coeur. Il est toujours trop tôt et très insupportable de chanter nous irons tous au paradis! S’il existe! Rassembler les mots, pour te dire combien leur chair, leur parfum, leur force irradient ton espace, physique? cérabral? affectif? tous les espaces, et surtout ceux du coeur. Et sache que la pensée voyage, la mienne est en route, à la façon des grands vautours africains, affamés de vent, de soleil et de suréalisme. Bienvenue dans ton nid où la poésie n’a jamais fermé l’oeil. Des baisers l’accompagne. Monique houssin

  14. Mich dit :

    Très émouvant d’autant plus que j’ai connu ces moments où le cœur bat comme il le peut. Lorsque les choses ne tiennent plus qu’à un fil. Je me souviens que la poésie m’a aidé. Du fond du cœur je vous souhaite un bon rétablissement. Michel Fiévet. :)

  15. Maïté Pinero dit :

    Bises Francis et haut les coeurs donc.
    La très possible « suite cubaine » se nomme Miguel Diaz Canel, vice président du Conseil d’état pour l’heure. Mais cela passe quand même par une élection.

  16. ADELEN Claude dit :

    Cher Francis content que la vie et la poésie l’aient emporté !
    Amitiés Claude

  17. Merci Claude… et merci à vous tous ! Tout va bien… Après ces circonstances qui m’ont donné l’occasion (et le loisir) de ce poème que je n’avais évidemment pas programmé.

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