Archive de la catégorie ‘actualités’

Cultiver la merveille

Mercredi 6 mars 2019

Födvar barque Fr+P

Je suis le chemin que je suis
dit un homme qui va.
Toujours sur le départ, toujours sur le retour
(Il n’est joie de partir
que pour qui reviendra).

Nous ne sommes pas candidats à l’exil
et n’avons nul lieu où choisir la liberté.
Nous n’avons pour l’instant qu’une seule planète
et pourtant, nous partons.

J’ai le souvenir d’une goélette peinte sur la chair pâle du bois
dans le cadre rond comme un hublot d’un nœud de platane
planté en bord de Seine, non loin du Louvre,
une goélette suspendue entre ciel et terre
une goélette qui ne prendra jamais la mer.
Mais elle est plus forte qu’un bateau, l’image du bateau
pour mettre le rêve à portée de main.
Et même si jamais je n’ai retrouvé l’arbre tatoué des quais de Seine
je sais que ce n’est pas un rêve.
Nous avions bu un chocolat chaud tout près de là en hiver
dans un café Grand siècle.
J’ai bien connu cette ville où les kiosques à musique,
sont silencieux
fréquentés seulement par des pigeons et des joueurs de boule
et désertés des musiciens.

J’ai aussi connu dans un autre pays un homme
qui mâchait du verre pilé et en faisait dans sa bouche comme une pâte verte.
(était-ce là aussi de la poésie ?)
C’était un soir au bord du Balaton
et à sa table chacun se pressait pour voir ce prodige.

Dans ce même pays qui avait nom Hongrie,
près d’un camping, j’ai souvenir d’un petit lac où nous faisions de la barque.
Tu y as perdu au fond de l’eau ta bague
et tu l’as oublié.

(Ou peut-être est-ce moi qui ai inventé ce souvenir… )

Ce poème est décousu comme l’est la mémoire,
beaux lambeaux de tissus
qui flottent dans le soir…
Bulles

La fée des Neiges touche du bout du doigt
l’astre terrestre, bulle de savon
abandonnée sur une branche de buisson
entre un parking de supermarché
et une déchetterie,
et la voici qui se couvre de cristaux.

Tu la prends dans la paume de ta main
et elle se met à chanter.

La merveille, c’est le réel
et son double rêvé,
l’un et l’autre recréés
par les mots du souvenir
et du désir mêlés.

Il y a dans Paris une Montgolfière
retenue par un filin au sol.
Mais les poèmes sont-ils des dirigeables ?
(J’ai souvent dirigé les miens ;
Parfois, je lâche leur fil qui se perd dans les airs…)

Je suis ce par quoi je chemine
et c’est du plus obscur que nous vient la clarté.

Comme un trousseau de clefs absentes qui s’inventent
déverrouillant les portes invisibles du vent
la poésie surgit de la métamorphose
incessante de vivre et d’aimer plus loin
qui nous porte plus haut
et nous fait avancer sur un chemin de pierre.

Nous voulons tout savoir, tout goûter, tout aimer
notre œil polymorphe ignore ses rebords
et de ne pas se voir ne le rend pas plus sage.

Le mot nous donne forme
et l’élan de chanter.

Nous avons fait l’expérience d’un amour agissant,
un amour qui tente d’élargir la cage du cœur
aux dimensions de la planète

Un amour qui invite la Terre entière
dans la cage oiselière du cœur
puis la pose à la fenêtre

Un amour qui se lève matin
et balaye
devant sa porte.

quai de seine

Pour un monde sans murs

Dimanche 24 février 2019

Éloge et condamnation des murs

Vive les murs qui soutiennent les toits
À bas les murs érigés en barrières
Vive les murs qui protègent du froid
À bas les murs qui servent de frontières
Vive les murs abritant des écoles
Et ceux des cours où courent des farandoles
À bas les murs couverts de barbelés
Faits pour barrer la voie aux réfugiés.
À bas les murs garnis de miradors
Vive les murs des chambres où l’on dort
À bas les murs qui font grandir la haine
Vive les ponts et les routes humaines
À bas les murs qui ouvrent des blessures
(Jamais les murs n’ont fait le monde sûr)
Vive les murs qu’éclairent des fenêtres
Vive les murs que le soleil pénètre
Les murs murant le monde murmurant
font de ce monde un champ de mines indigne
À bas les murs qui divisent les gens
Vive les murs où peut pousser la vigne.

Francis Combes

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Appel du Mouvement Poétique Mondial

Pour un monde sans murs

« Aujourd’hui, nous pouvons voir, à différents endroits sur la Terre (Amérique, Europe, Moyen-Orient, Inde …) que de nouveaux murs qui divisent les gens sont en train d’émerger. Murs de béton, murs de barbelés ou des murs plus invisibles mais très hauts construits par l’argent et les inégalités.
En tant que poètes participant au Mouvement Mondial de la Poésie, nous défendons un monde exempt de toute discrimination entre les peuples, de par leur couleur, leur identité nationale, leur statut social, leur sexe ou leurs croyances.
La poésie est un moyen de faire tomber les murs, les murs entre nous et les murs en nous.
C’est pourquoi nous appelons tous les poètes du monde à participer à la campagne internationale pour un monde sans murs et à organiser des événements dans leurs pays au cours du mois de février 2019 ».

le WPM (world poetry movement)
Mouvement mondial des poètes
La Crue poétique

La poule et le KFC

Dimanche 3 février 2019

Poule KFC


Mini fable

Devant le KFC se pavane une poule
Rêve-t-elle (« What a fool ! ») de s’y faire accepter ?
«  Il paraît, se dit-elle, que là-dedans c’est cool…
Les poules sont à l’honneur et elles se font dorer. »

Contrefable

La poule, face au KFC, plastronne
Elle défile, parade, fanfaronne.
« Unies, mes sœurs, demain nous ferons
Fermer ce camp d’extermination ! »

Te souviens-tu de ce jour vert ?

Dimanche 27 janvier 2019

Paris

Te souviens-tu de ce jour vert ?
Il pleuvait du soleil à verse
et la pluie nous illuminait.
Paris avait un goût d’averse,
un goût sauvage de rivière
d’amours débutantes, de pierre

jetée à la face du jour,
un goût de printemps pluvieux
avec tes cheveux dans les yeux,
comme un goût de baisers volés
pris sous la douche de la pluie
Nous avions trouvé un abri

dans le manteau sombre d’un porche
où nous nous étions embrassés
longuement, proches, très proches…
Paris avait le goût de l’eau
et sur la place le métro
faisait fleurir ses arabesques…

Plus tard, nous avons eu aussi
des jours d’orage, de vent, de pluie
des coups de tabac, des grains
qui nous trempèrent jusqu’aux os
mais de nos amours le rafiot
finalement n’a pas pris l’eau.

ombre Medellin

Justice populaire

Lundi 7 janvier 2019

Justice

De France nous parviennent d’inquiétantes nouvelles,
(mauvaises pour l’image du pays et le chiffre d’affaires) :
des espèces de sans-culotte ont commencé à faire régner la Terreur.

Soupçonné d’avoir voulu réinstaurer la monarchie,
le président a été décapité en place publique
(du moins son effigie)
lors d’une représentation de théâtre amateur
qu’il n’ a apparemment pas appréciée.

Accusées de violence en réunion
pour avoir matraqué et gazé des citoyens en train de défiler pacifiquement,
avoir usé de flash-balls et de grenades offensives
et de ce fait provoqué de nombreuses blessures
(des yeux crevés et des mains arrachées),
les forces de l’ordre ont été désarmées
et il leur a été interdit d’approcher
à moins de deux cent mètres du moindre manifestant.

Pris en flagrant délit d’arbitraire, des juges et des procureurs
ont échappé de justesse à la prison ferme
mais ils ont écopé de peines avec sursis
assorties d’une interdiction de porter la robe et d’exercer,
en cas de récidive.

Enfin, les ministres et les élus de la majorité,
convaincus d’entente illicite avec les grands patrons,
et de délit d’initié avec les banquiers
en vue d’une prise illégale d’intérêt en faveur d’une minorité,
ont été contraints à la démission.

Plusieurs sanctions exemplaires ont été prononcées
à l’encontre de politiciens, de journalistes, d’experts et de financiers
condamnés à passer plusieurs nuits sur des ronds-points,
à s’installer dans des cités de banlieue,
à travailler en usine ou sur des chantiers
et à vivre pendant un minimum de six mois
avec le RSA.

(Mais, dans un geste d’apaisement,
il a été décidé qu’ils pourraient bénéficier
de la même prime de Noël
que les autres salariés).

De tels faits ne peuvent qu’effrayer les amis de la France,
pays de la douceur de vivre,
des Droits de l’Homme et de la Liberté.

Justice

L’homme de l’âge nucléaire

Vendredi 28 décembre 2018

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Je pense à toi dans la rade de Cherbourg
et à tes hanches pleines comme des flancs de sous-marin .
(Toutes les femmes ont des hanches, comme les violoncelles et les vaisseaux
et toutes les femmes sont des vaisseaux de haute mer).
Mais où sont passés les parapluies ?
Où sont les robes à fleurs  ?
Où sont les demoiselles ?
Et la ronde des desserts,
fraises des bois, guirlande des pompons de la marine
pour jeunes filles romantiques et solitaires que l’uniforme émeut ?
« Ah ! que la guerre était jolie »
quand la chantait Apollinaire …
Mais l’attrait du beau militaire n’est plus ce qu’il était;
même la moustache réglementaire a perdu de son attrait.
Dard noir dissimulé à l’extrémité de la presqu’île du Cotentin,
en cale sèche, dans un bassin de radoub de la rade de Cherbourg,
sommeille Le Redoutable.

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Après une longue carrière de voyageur paresseux sillonnant les mers à petite vitesse
sans autre but que la promenade,
après avoir, en onze ans de bons et loyaux services pour la France, la dissuasion nucléaire et la gloire du général De Gaulle,
fait plus de trois fois sous les flots la distance de la Terre à la lune,
il coule maintenant une retraite heureuse
à la Cité de la mer, énorme et noir
comme un gros cigare.
On dirait un requin de 128 mètres de long qui n’aurait ni bouche ni œil.
Avec la puissance de son réacteur, on pourrait fournir en électricité une ville de 100 000 habitants.
(à l’intérieur, un étroit boyau pour circuler et un enchevêtrement intestinal de tuyaux, de manettes de turbines et de manomètres).

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Dehors dans le ciel bleu glacial au-dessus de la Cité
de la mer, les mouettes poussent leur cri de sorcières…
Je pense à toi, dans la rade de Cherbourg,
toi que l’acier glacé des armes n’a jamais fait jouir et à tes hanches nocturnes et pacifiques de collines, tes hanches blanches incomparablement plus accueillantes que les hanches du Redoutable,
tes hanches qui ont donné le jour.
Il est un peu passé l’attrait du beau militaire
mais qui sait s’il ne reviendra pas, le sabre et le goupillon…
(Déjà le soir à la télévision vous pouvez vous payer Sainte Thérèse de Lisieux
pour 2, 50 euros, le ministre en visite aux armées le soir du réveillon et le pape en toute saison.)
Dans les aquariums de la Cité de la mer évoluent
lentement les étoiles de mer,
des méduses ombellifères, des hippocampes,
et des poissons des tropiques, des demoiselles saphir, des licornes, des poissons papillons, des chirurgiens voiliers,
des cochers solitaires, des nettoyeurs, des poissons soldats rouges, des marignans tachetés, des pois-sons coffres cornus, des poissons oiseaux
des bathyscaphes, des rémoras et des enfants…

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Si l’amour était au poste de commande
nous pourrions apprendre à devenir utiles …
Finie la carrière du Redoutable
et celle de ses frères : le Terrible, le Foudroyant, l’Indomptable, le Tonnant, l’Implacable…
Avec les trésors de la technique nous pourrions inventer des sous-marins puissants
capables d’explorer le fond des océans
et d’aller à la rencontre des 10 millions d’espèces inconnues qui vivent encore sous les eaux,
Nous pourrions créer des pouponnières au fond des mers pour nourrir toute l’humanité,
Nous pourrions dessaler l’océan et porter à boire au désert
ou, tout simplement, pour plaire aux petits et aux grands
sans autre but que la parade,
comme pour les sous-marins nucléaires qui dorment dans les rades,
nous inventerions des bateaux géants en forme
de sirène
avec des ventres de verre
pour visiter les mers…

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Voilà ce que nous pourrions faire
si nous en finissions avec les guerres…
Mais sans la fierté de son épée dressée, que reste-t-il à l’Homme ?
L’homme peut-il encore être homme
s’il n’est plus guerrier ?
L’homme n’a d’avenir que dans la femme…
mais il n’est pas la femme.
L’homme des âges nucléaires apprendra à dominer sa puissance.
Mais nous garderons le souvenir de notre passé de chasseurs,
notre enfance de guerriers, notre adolescence de chevaliers.
Nous garderons le goût du jeu, de la violence,
le goût viril du combat,
nous civiliserons notre antique passion de la joyeuse destruction
et la rendrons profitable.
Chevaliers de nos Dames,
nous garderons le goût de l’acte noble et inutile, de la parade, du dévouement et du tournoi d’Amour.

Le retour du peuple

Mercredi 12 décembre 2018

Macron roi


(lettre au poète anglais Alan Dent sur le sens des événements en France)

Le peuple de France n’a pas sorti les fourches et les faux mais il est en train de mettre le feu au Château
Il est sorti de ses hameaux, de ses faubourgs, de ses pavillons de banlieue, des lotissements de la périphérie, pour descendre dans la rue, envahir les Champs-Élysées et bloquer les carrefours
Le peuple en a assez de payer la taxe et la gabelle
Il est entré en rébellion contre les gens d’en haut, contre les nouveaux seigneurs qui le regardent de haut
Dans son allocution télévisée, le Roi Macron a pris son air le plus contrit pour dire aux Français « Je vous ai compris »
Il a voulu faire croire qu’il était capable de compassion pour « la ménagère qui n’arrive pas à améliorer les fins de mois »
Améliorer les fins de mois ? Quand pour des millions, comme nous, à découvert dès le quinze ou le dix, il s’agit de savoir comment finir le mois ?
« S’ils n’ont pas de pain qu’ils mangent de la brioche », dans la bouche des régnants résonne toujours l’écho des mots attribués à Marie-Antoinette.
Nous vivons dans le même pays et sur la même Terre
mais pas sur la même Planète.
Bien sûr, on ne pend plus aux branches des hêtres les pauvres hères
qui braconnaient sur les terres du seigneur
mais le peuple est toujours traqué et matraqué.
Les grands pratiquent toujours la chasse à courre, partout où il y a le moindre épi de blé, ils dévastent nos parcelles
et c’est toujours le peuple qui sert de gibier.
Taxe sur les carburants, profits pétroliers, péages d’autoroutes qui sont les modernes octrois, contraventions à chaque coin de rue, contrôles permanents, harcèlement policier…
Si la voiture est notre liberté, notre liberté est une liberté très surveillée.
Nous sommes les nouveaux gueux, les nouveaux sans-culottes, citoyens délinquants en puissance, toujours présumés coupables.
Si tu n’as pas de gilet jaune dans ton coffre tu es passible d’amende ;
Mais le gilet jaune, modeste symbole de l’ordre sécuritaire européen, est aujourd’hui devenu le symbole de la révolte sociale,
le signe de ralliement, l’uniforme du soulèvement,
celui qui unifie le mouvement, celui sous lequel quelles que soient les professions, les idées, les croyances, tous sont solidaires.
C’est le gilet des travailleurs, des éboueurs, des ouvriers du bâtiment, des ménagères sur les passages cloutés…

GILETS_JAUNES

C’est le gilet qu’on enfile pour manifester, celui qu’on expose sur le pare-brise ou la plage arrière, celui qu’on attache au guidon du scooter ou à la selle du vélo, celui qu’on garde dans son cartable, qu’on range sous sa table et qu’on sort pour déclarer sa flamme, sa fierté aujourd’hui d’être Français.
C’est le gilet fluorescent de ceux qui étaient invisibles et qui se sont rendus visibles, de nuit comme de jour, et qu’on voit maintenant partout, jusque sur les écrans de télé.
Hier, le gilet jaune signalait une panne ou un accident…
Aujourd’hui, l’invasion des gilets jaunes annonce le printemps
comme une explosion de jonquilles à tous les carrefours.
Hier, le jaune était la couleur des briseurs de grève
mais le jaune aujourd’hui voit rouge.

jaune allemagne

De Paris à Bruxelles, de Sofia à Nurenberg, de Marseille au Caire… la contagion se répand…
(Il en fut de même avec le drapeau rouge… Au départ entre les mains de l’État, il fut le signal de l’état d’urgence et de la répression, puis entre les mains du peuple ouvrier, le drapeau rouge devint le symbole de la révolte pour le monde entier).
Dans son palais le nouveau Louis XVI déclare : « Pas question de rétablir l’Impôt sur les grandes fortunes.
Si nous accordons nos largesses à qui possède la richesse,
c’est pour votre bien, manants,
car un jour les gouttes d’or de leur bonne fortune vous ruisselleront sur la tête et vous en serez oints… »

On veut payer

Et, devant l’Arc de Triomphe, Gavroche rigole et brandit une banderole qui clame : « Nous aussi, on voudrait payer l’ISF ! »
Sur les ronds-points on fait le point sur ce qui ne tourne pas rond…
Il y a là l’ouvrier, l’employée, le retraité, le petit commerçant, le chômeur, l’auto-entrepreneur ;
celle qui vote à gauche, celui qui vote FN, et tous ceux qui ne votent pas…
Tout n’est pas clair et tout n’est pas simple,
mais ici on se parle, on apprend à se connaître et à se comprendre.
« La transition écologique ne doit pas se faire sur le dos du peuple… ce sont les vrais pollueurs qui doivent être les payeurs…
C’est à nous qu’on veut faire porter le chapeau si les arbres, nos compagnons fidèles, perdent leurs cheveux, si les icebergs se mettent à fondre devant le seuil de nos portes, et si le niveau de l’eau monte et celui de la misère aussi.
Fin du mois et fin du monde même combat ! »

fin de mois

Patriotes et républicains, aucun peuple de la Terre n’est notre ennemi.
Nous ne voulons pas de la guerre économique, de la concurrence généralisée, de la compétition olympique des misères.
« Ce n’est pas en érigeant des barrières qu’on résoudra les problèmes de la Terre…  Ce n’est pas non plus en supprimant les frontières… »
Tout n’est pas simple et tout n’est pas clair…
Mais, tard près du rond-point, autour d’un couscous, on discute des questions difficiles.
On discute et on écarte ce qui divise pour ne retenir que ce qui unit.
Et peu à peu s’écrivent les Cahiers de doléances ;
peu à peu s’élabore un programme du peuple
et ceux qui rejettent la politique font plus de politique en ce moment que les professionnels de la politique.
Non contents de revendiquer, ils remettent en cause les institutions,
la démocratie représentative qui justement ne les représente pas.
Combien d’ouvriers, d’employés, d’artisans, de paysans, de chômeurs ou d’étudiants, de Français de toute sorte et de toutes couleurs sont assis sur les bancs de l’Assemblée Nationale
ou du Sénat qui, en plein mouvement, vient de voter la suppression de l’Exit Tax pour les évadés de la fiscalité ?
Ceux qui discutent tard le soir autour du rond-point redécouvrent le mandat impératif,
l’esprit de la Commune de Paris,
la révolution qui est l’autogouvernement du peuple.
Ils hésitent à élire des délégués mais un peu partout surgissent comme sortis de nulle part des porte-parole
capables de tenir tête à des ministres,
car le peuple, contrairement à ce que s’imaginent ceux d’en haut, est intelligent,
c’est lui qui connaît le mieux la vie et les lois de l’économie.
Et peu à peu le peuple en mouvement fait l’expérience de sa force.
L’état panique, il envoie la police et les gaz lacrymogènes sur les manifestants pacifiques,
Il fait s’agenouiller les lycéens, mains sur la tête, comme pendant la guerre les résistants avant leur exécution ;
Il arrête à tour de bras ceux qui n’ont rien fait pour leur interdire pendant six mois de manifester.
Il pleure sur les policiers blessés mais n’a pas un mot pour ceux qui ont perdu leur main arrachée par une grenade, ou les yeux crevés par des tirs de flash-ball.

blessé

Et comme cela ne suffit pas à arrêter le mouvement ni à le discréditer, il doit manœuvrer et reculer.
Ce qui était impossible, il y a trois semaines à peine, aujourd’hui est concédé. Des taxes sont annulées, des augmentations consenties…
Mais ça ne fait pas le compte, et on va continuer
« Le peuple, ne lui donnez rien, il en veut encore plus…
Donnez-lui votre doigt, et tout le bras y passera… »
« C’est une émeute, demanda Louis XVI… Non sire, répondit La Rochefoucault, c’est une révolution. »
Une révolution citoyenne qui ne fait que commencer, une révolution qui ne fait que s’annoncer…

Manif arc

(Aubervilliers, le 11 décembre 2018)

 

Lettre à Thierry Renard sur la nature du merveilleux

Lundi 3 décembre 2018

Pas de guerre

Thierry, je t’écris, assis au fond du compartiment de la voiture 6
du TGV  6908 qui me ramène vers Paris
pour prolonger notre discussion entamée à l’Heure bleue
sur la nature du merveilleux.
A côté de moi, la plupart des gens semblent studieux et concentrés,
absorbés par leurs écrans, (et je fais comme eux)
Il  y en a un qui écrit sans débander,
(Moi, J’en serais incapable… je veux dire : taper comme ça sur mon clavier
car, je peux l’avouer, je n’aime pas tellement ça, écrire.
Je le fais moins par plaisir que pour me forcer à penser.
Peut-être écrit-on moins pour s’exprimer
que pour satisfaire au besoin impérieux d’avoir quelque chose à dire).
Ce type aux cheveux frisés, les lunettes sur le front
est peut-être un auteur de roman policier ou érotique,
comme on en trouve  aux  Relay H, dans les rayons spécialisés
(En attendant, il fronce le sourcil et n’a pas l’air de rigoler).
Un autre observe des courbes, des diagrammes, des images noires
(Probablement pas un commercial examinant ses statistiques
plutôt un interne qui étudie un cas clinique).
Un peu plus loin, il y en un qui regarde un film américain
et un autre qui joue à Candy Crush sur son I-Phone
et quand même deux ou trois, un bouquin à la main…
Nous voyageons tous ensemble, mais séparément,
Chacun d’entre nous a le cul posé sur son siège
à la place qui lui a été assignée
mais sa tête est ailleurs… Être ici et ailleurs,
c’est la condition de l’homme moderne (et de la femme aussi ;
ne soyons pas sexiste). Nous sommes, pour notre malheur
ou peut-être pour notre plus grand bonheur,
doués du don d’ubiquité dont les humains ont si longtemps rêvé.
Je jette un coup d’œil par la fenêtre
Depuis le départ,  le paysage est plongé dans le brouillard
Une vraie purée de pois, plutôt de la soupe de tapioca,
blanche, opaque et translucide pourtant
mais qui estompe tout.  Sous sa fine couche de poussière grise,
(comme celle qu’avait laissée la neige carbonique des pompiers
dans notre voiture incendiée par des flics le Premier mai)
elle a éteint les feux de l’automne.
La France, engoncée dans la grisaille semble endormie
(Il n’y a pas que le brouillard qui nous isole,
comme une camisole de force, une chambre capitonnée
où tu peux toujours gueuler… ça ne sert à rien…
Même si certains étaient prêts à t’écouter
ils ne peuvent pas t’entendre).
Ton visage qui se reflète dans la vitre
transparent comme un ectoplasme
passe sur le paysage sans laisser de trace.
Nous sommes tous des hologrammes
des fantômes, des spectres,
nous qui rêvions du communisme
et qui aux yeux de mon voisin peut-être
et de tant d’autres appartenons au passé
alors que nous sommes bien là, assis à côté d’eux.
Mais fantômes aussi, ceux qui croient encore au capitalisme
lequel fonce dans le brouillard vers la fin du monde…
Nous sommes tous emportés dans le même train
incapables de tirer la sonnette d’alarme pour l’arrêter…
Et d’ailleurs qui en aurait envie
dans ce TGV qui traverse la brume à vive allure
enfermés dans les deux mains blanches d’une parenthèse ?
Je voudrais en profiter pour reprendre avec toi notre discussion
sur la question aujourd’hui du merveilleux.
Dans son poème la « Maison du Berger » Vigny s’inquiétait
du règne prochain des monstres mécaniques
prédisant qu’il n’y a aurait bientôt plus de muses
pour les voir passer. A quoi ont répondu Cendrars
ou Apollinaire qui connaissait le goût mauve de la nostalgie.
« Tout passe, tout casse, tout lasse… je me retournerai souvent… »
Mais aussi le temps de la raison ardente et les feux d’artifice de la modernité ;
« Allons plus vite, Nom de Dieu, allons plus vite… »
Et « crains qu’un jour un train ne t’émeuve plus »…
A chaque époque son merveilleux.
Il y eut celui des fées, des chevaliers et des licornes
auquel nous n’avons pas totalement renoncé
(et que tente de ressusciter à des fins commerciales l’Heroic Fantasy
pour qui le futur est un éternel passé).
Il y eut le merveilleux de l’utopie, les soleils électriques de Maïakovski,
Prométhée capable de rivaliser avec le feu des dieux
pour inventer le monde humain des poètes « aveniriens »,
boudietlanyie, comme ils se nommaient en russe entre eux,
qui rêvaient soviets, électricité et la Terre mise en Commune.
Ce futur qui paraissait à portée de main  semble déjà lointain
car nous vivons entourés de miracles de la science
et de la technique qui ne nous font guère rêver.
« Le progrès n’est plus ce qu’il était », répètent les gazettes…
Nous vivons au milieu de charmes qui n’ont plus pour nous de charme.
On vient de découvrir la possibilité d’implanter dans le cerveau
des molécules de rêves… Ce que fait déjà tous les soirs la télé.
Les réseaux et les robots nous servent en même temps qu’ils nous surveillent.
Est-ce qu’ils nous obéissent ou est-ce nous qui leur obéissons ?
Hier, pour Marx, l’ouvrier était l’appendice  de la machine
et nous nous sommes enchaînés à nos ordinateurs.
Les outils de notre liberté sont ceux qui nous emprisonnent ;
les téléphones portables, les tablettes
qui nous donnent le sentiment de l’omniscience instantanée
sont ceux qui nous font vivre un présent accéléré
qui paraît tout ignorer du futur comme du passé.
Le vrai miracle aujourd’hui, le merveilleux moderne
serait de reprendre la main sur nos outils.
(Pour cadeau de Noël dit le pull rouge d’un militant anglais
I want the means of production – je veux les moyens de production !)
Que nos I-phones par exemple nous servent
à traverser comme Perséphone la nuit hivernale des  Enfers
pour revenir au Printemps sur la Terre
et reprendre pied dans le monde réel.
Car à l’âge du tout virtuel
le vrai merveilleux c’est peut-être le réel.

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Il nous faut traverser l’écran de ces miroirs magiques
à qui nous demandons toujours «  Qui est la plus belle ? »
pour passer dans l’envers du décor et descendre dans la rue
où peuvent se mêler les gilets jaunes, orangés et rouges du monde entier.
Que ces outils qui nous divisent, enfin nous réunissent
car nous pourrions tenir entre nos mains la tête frêle de la planète
enfant mal nourri et traumatisé par la misère et par la guerre.
(« Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes »
proclame un slogan bombé sur l’Arc de Triomphe
napoléonien qui n’est pas vraiment un monument républicain).
Déjà dans la brume s’allument les torches des arbres incendiés
du côté des Champs-Élysées. Annoncent-ils l’Apocalypse
de la République ? Où le retour du Printemps des peuples ?
Il est temps de sortir du tunnel, de descendre à quai et de se retrouver.
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(commencé le 26/XI/ 2018, abandonné à l’arrivée du train,
puis rattrapé et achevé 

Les deux mains

Mercredi 31 octobre 2018

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Quelle est la main que tu préfères ?
La droite, la plus habile,
Celle qui écrit, celle qui tient le crayon et le stylo,
celle qui manie le pinceau et le couteau ?
Ou bien la gauche,
la petite sœur, la timide,
toujours un peu comme en retrait
mais qui te rend des services pourtant
aussi bien pour porter un sac
tenir la fourchette, manger ou caresser…

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Quelle est la main que tu préfères ?
Et pourquoi cette question ?
Qui te somme de choisir ?
Quel est le bourreau qui voudrait t’amputer ?
Ne te laisse pas faire, ne te laisse pas mutiler

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Nous sommes tous, plus ou moins, bipolaires
plus ou moins latéralisés
et nos deux mains nous sont nécessaires,
la gauche comme la droite,
le futur comme le passé,
la nostalgie comme l’espérance,
la tendresse comme le désir,
l’amour comme la lutte,
la poésie comme l’action,
la raison comme la passion,
le rêve comme la réalité.

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Au pays des lanternes

Samedi 29 septembre 2018

Quatre poèmes écrits à l’occasion

du festival de poésie de Zigong

et d’une rencontre

du comité de coordination international

du WPM

(Mouvement mondial des poètes).

 

mariage

Les trois cerfs-volants


Dans la cour du musée des lanternes, à Zigong (Sichuan)
trois vieillards jouent au cerf-volant.
Ils rivalisent d’audace et d’adresse
à qui fera monter le sien le plus haut.

(La passion du jeu et de la compétition
si nécessaire au capitalisme
est précieuse aussi au socialisme.)

cerf-volant vieux

Dans la cour du musée trois vieillards
déroulent le fil de leur cerf-volant
et l’accompagnent de leur regard
tout là-haut dans le ciel

(En tirant sur le fil
c’est à leur enfance qu’ils s’accrochent
la retenant encore pour un instant sur Terre)

Francis lanterne

Les cerfs-volants montent très haut
en liberté surveillée
Et plus la main est ferme et souple
et plus ils volent haut.

(Dans leur jeunesse, les trois vieillards
furent peut-être des gardes-rouges.
Ils ont connu l’utopie
et le retour au sol des cerfs-volants.)

cerf volant

Dans la cour du musée des lanternes
trois vieillards,
passagers sur la Terre,
pour l’éternité,
jouent au cerf-volant.

(Le vieux rêve de voler plus haut
vit toujours sur la Terre
et dans le cœur des hommes.)

Et moi, dont la vue a baissé,
je scrute le ciel
à la recherche des cerfs-volants.

le 21/09/2018

Jardin4


Après avoir visité le Musée du sel, à Zigong


Pour extraire tout le sel de la terre
combien de litres d’eau salée
a-t-il fallu extraire
de la sueur des hommes ?

le 22/IX/2018

ouvriers sel


Au pays natal des dinosaures

1.
On a découvert au sud du Sichuan
de nombreux squelettes de dinosaures.
Les scientifiques se sont penchés sur eux
ainsi que les autorités, les journalistes
et l’office du tourisme.
On les a ressuscités, on leur a prodigué des soins
on a incité à leur reproduction
en série, pour les besoins locaux
et pour le marché mondial
et maintenant les dinosaures sont partout.
Ils ont envahi la rue, ils ont grimpé sur les toits,
ils se sont installés sur la pelouse de notre hôtel
et jusque dans le hall.
Nous devons les côtoyer quand nous allons prendre notre petit déjeuner
et il est impossible de sortir de l’hôtel sans passer devant leur gueule grande ouverte.

Dinosaure toit

2.
Mais les dinosaures ne font plus peur à personne…
(Nous avons apprivoisé les anciens dragons).
Leur peau épaisse en caoutchouc est souple et douce.
Les enfants peuvent leur caresser les flancs
et quand nous les croisons, ils hochent tristement la tête.
Ce sont nos lointains parents…
(En vérité, une branche divergente de l’évolution familiale).
Nous pouvons éprouver pour eux un certain sentiment de fraternité.
(Et pas seulement parce qu’ils furent déjà, en leur temps, les probables victimes
des changements climatiques).

Dinosaure Jack Aggie

3.
Nous décidons alors,
Aggie, Jack et moi,
vieux poètes révolutionnaires que certains traiteraient aisément de dinosaures,
de nous faire photographier devant le plus grand d’entre eux.
Prenant la pose pour éterniser l’instant
(car on peut être marxiste et avoir quelques relations avec l’éternité
et cela risque même de s’aggraver)
nous pensons à ce retour en grâce inattendu des dinosaures,
à leur réhabilitation tardive mais méritée
et à leur triomphe posthume.
Et – pour nous rassurer – nous nous disons
que tout n’est pas perdu.

Zigong, le 24/IX/2018

dinosaure jardin


« Que cent fleurs rivalisent ! »

Lors du Forum des poètes, nous avons eu droit à un exposé
sur la revitalisation des zones rurales.
Et la camarade qui présentait le rapport
(une belle femme, charmante, qui n’avait pas l’air de plaisanter)
après avoir insisté sur les investissements concernant les infrastructures,
la rénovation de l’habitat,
le développement d’une agriculture diversifiée
et l’implantation à la campagne de l’informatique et des activités de pointe
acheva son discours sur les objectifs du parti
en parlant de la nécessité de promouvoir
une « vie poétique ».

Fleurs 2

Une vie poétique ?
Ce serait une vie dans laquelle, comme le disait le Manifeste
« Le  libre développement de chacun serait la condition du libre développement de tous »
Une vie poétique,
cela voudrait dire que chaque femme, chaque homme, chaque enfant
pourrait se tenir droit sur la Terre
et attraper son morceau de ciel,
que chacun pourrait allumer la lanterne qui sommeille en lui
et voler de ses propres ailes
et nous verrions alors partout tout autour de la planète
s’élever dans le soir un peuple immense de lucioles.

Poète chinois

Dehors, un poète chinois s’est assis pour fumer
devant une pelouse de fleurs sauvages mais apprivoisées
qui poussent là en toute liberté
dans un désordre total
et en toute harmonie,
chacune pour elle et non pas contre mais avec les autres,
des fleurs de différentes sortes, de différentes tailles, différentes couleurs…
Et parmi elles, il y en a aussi qui sont rouges.
« Si le socialisme ressemblait à ça, me souffle Aggie,
on pourrait le vendre partout. Même aux États-Unis… »

« Que cent fleurs rivalisent… », disait autrefois le président Mao.

Zigong, le 24/IX/2018

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