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Journal de voyage en Inde

Mardi 22 novembre 2022

Vol aller-retour Paris-Bhopal sur Garuda Airlines

(journal de voyage)
                                                       A Rati Saxena

 

01-1

1 – Salutations à Ganapati

Jamais encore je n’avais voyagé en Inde

                        mais il y a longtemps que l’Inde voyage en moi.
Nous invoquerons donc pour commencer Ganapati,
aussi nommé Ganesh, le petit dieu ventru à tête d’éléphant
Car c’est lui qu’il faut invoquer au commencement de toute entreprise.
Dieu des voyageurs, des poètes, des gourmands et des commerçants
Il est comme un cousin d’Hermès.
De toutes les figures du Panthéon indien
Sans doute le plus populaire.
Probablement plus ancien que la plupart des divinités hindoues,
Ganesh remonterait à l’âge où les hommes prenaient des animaux pour totems.
Quand il faut défricher la forêt, y a-t-il plus utile et plus fort qu’un éléphant pour charrier des troncs d’arbre?
Petit dieu du peuple,
                        encore lors des manifestations pour l’indépendance,
                                                           il fut brandi par les étudiants.
(Aujourd’hui, comme tous les dieux, il a été récupéré par les riches
et il poursuit une carrière dans le Tourisme et le Commerce).

 

01-2

Grand voyageur, on raconte qu’un jour ses parents, Brahma et Shiva,
lui ont demandé ainsi qu’à ses frères, de faire la course autour du monde.
Ganesh fut déclaré vainqueur pour s’être contenté de faire le tour de ses parents.

Quand nous étions jeunes, toi et moi, nous l’avons quand même fait voyager tout autour de l’Europe, peint sur la portière de notre vieille 2 CV.
Aujourd’hui, pour me rendre à un festival de poésie en Inde,
je n’ai pas choisi sa monture habituelle, une souris.
J’ai opté pour l’équivalent moderne de Garuda, le coursier ailé
de Vishnou, mi-homme mi-vautour,
mais en plus confortable et en plus efficace : Air India.

 

01-3

 

2 – les amoureux du vol AI 142

A l’aller, me voici assis à côté de deux jeunes amoureux.

Elle a de grands yeux noirs, tendres et espiègles, et une peau couleur de la chair des mangues.
Elle a ôté ses chaussures et a passé une jambe par-dessus celle de son copain
Elle n’arrête pas de le chahuter et de lui donner de petites tapes
Lui a l’air plutôt sérieux
Depuis le départ, tous deux se taquinent et se cajolent.

 

02-1.


On dirait une scène du Ramayana :  les amours de Râma et de Sîtâ.

On les imaginerait volontiers, dans un sous-bois, en train de s’éclabousser près d’une source
au milieu des fleurs de lotus

Il y a si longtemps que l’Inde cultive l’amour…
Ces deux-là sont ambassadeurs de Râma.

Moi, je n’irai pas contempler les 800 bas-reliefs érotiques des temples de Khajurâho.
(Trop loin…)
On y voit des hommes et des femmes faire l’amour dans toutes les postures possibles
dignes du Kama Sutra de Vâtsyâyâna.
en couples ou en groupes
(Presque pas d’amours homosexuelles mais des scènes de zoophilie.
Avec des chevaux ; ce qui est banal… Et aussi des éléphants).

 

02-2

Il y a un mystère de ces sculptures.
Ont-elles été placées là pour dire :
« Avant de pénétrer céans, laissez dehors vos désirs terrestres » 
Ou bien, au contraire, «  Entrez, rejoignez-vous et jouissons sans entraves » ?
La plupart des religions (la brahmanique ne fait pas exception)
tentent d’ordinaire de nous faire renoncer aux plaisirs du corps et de la vie.
(C’est pourquoi elles disent tant de mal des femmes).
Que soient bénies, celles qui ne le font pas.

 

03-1

 

3 – Le crime de l’Union Carbide

Nous avons survolé les montagnes, la nuit, quelque part au nord-ouest de l’Inde.

Maintenant l’aube s’ouvre à nous, rose et dorée…
Des estafettes de nuages flottent sur une mer de lait.
(Le lait clarifié de la soupe originelle
avant le grand barattage auxquels se sont livrés les dieux
et d’où sont sortis le ciel et la terre, les mers et les continents.)

Bientôt, nous atterrirons à Bhopal.
Bhopal n’est pas encore connu dans le monde pour son festival de poésie
mais pour sa catastrophe
la plus grande de l’aire industrielle.

 

03-2

L’explosion de l’usine du groupe chimique américain Union Carbide
(spécialisée dans les pesticides)
dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984
a libéré 40 tonnes d’isocyanate de méthyle
et fait 3 828 morts.
200 000 personnes ont été touchées
et dans les semaines qui ont suivi – d’après les associations de victimes – 20 000 en sont mortes.
(Pour réduire les dépenses, la direction avait pris des libertés avec les mesures de sécurité.)

Il n’y a jamais eu de procès.
Le groupe a versé 470 millions de dollars à l’État indien.
Et Union Carbide se porte toujours bien.

 

04-1

 

4 – Atterrissage sur le sol d’aujourd’hui

Chassé-croisé des voitures et des deux roues,

Des autobus et des touk-touks
Des taxis et des motos chevauchées à deux ou trois
Le garçon devant, la fille derrière
Parfois même à quatre

Tout le monde roule à gauche dans un monôme permanent de klaxons
un chaos indescriptible
On dirait le remue-ménage des neutrons dans un accélérateur de particules.
On se demande comment il est possible qu’il y ait si peu d’accidents.
Comme si l’anarchie s’autogérait.
(Si l’hypothèse se vérifiait, il faudrait en tirer de grandes leçons pour notre vie en société).

Au milieu de la circulation un homme avance en tendant la main
Sans peur de se faire écraser

Des femmes en sari marchent sur le bas-côté
Le long d’une muraille de tôle ondulée
Sur une absence de trottoir
(Le métro est en cours de construction)

Étudiantes, caissières ou ingénieures en informatique
Elles passent plus de temps devant les écrans
Que dans les bras de leurs amants

La ville est aussi habitée par des chiens bicolores au pelage clair
des chiens philosophes
qui remuent à peine de la queue
des chiens que l’on n’entend jamais aboyer
(Ils ne veulent pas se risquer à rivaliser avec les klaxons)

Ils dorment par terre à côté des échoppes
Ou traversent la rue au mépris du danger
Les chiens croient-ils aussi à la métempsychose ?

 

04-2

Pour les Indiens, renaître perpétuellement est une malédiction
(Bienheureux celui dont s’achève le cycle des vies terrestres)
Pour un occidental, ce serait un rêve…

Moi je ne rêve pas de renaître en chien
(efflanqué ni gras),
en vache sacrée ou en libellule
Non, je ne rêve pas de renaître en vendeur de quatre saisons,
en pousseur de rickshaw, en courtisane
ni même en milliardaire
Et même si la proposition est tentante, je ne rêve pas
de renaître dans le corps
de cette jolie fille en sari vert.
Renaître dans ma propre peau
Plus jeune et plus expérimenté ?…
Je sais que c’est beaucoup demander.
(Une vie accomplie devrait suffire)

En ville, le grand bal de la poussière recouvre tout
« Souviens-toi que tu es né poussière
 et que tu redeviendras poussière »
Vu le règne de la poussière sur une bonne partie du globe
Cela nous promet, si l’on en croit la parole biblique,
un bel avenir,
            une grande carrière…

 

05-1

 

5 – Au pays des vaches sacrées

Dans la pénombre du feuillage près de la boutique de plein air

Dans la nuit balafrée par la lumière des enseignes
Publicitaires pour des compagnies d’assurance
Des hôtels, des restaurants ou des magasins de meubles qui restent éclairés
Dans le petit jour qui vêle
Dans le grand soleil de l’après-midi
Dans la douceur mauve du soir
Surgissant de n’importe où, à l’improviste
Couchées sur le sol ou marchant paisiblement
Parfois décorées d’une couronne rituelle
Les vaches sont partout chez elles dans la ville.
Les Indiens leur vouent le respect d’un peuple de paysans plutôt végétariens

Sur un des stands de l’exposition d’artisanat traditionnel
(Tribal art)
une femme propose à la vente des galettes
élégamment rehaussées de motifs blancs
Objets décoratifs ou utilitaires ils semblent faits de pain d’épice
Mais, renseignement pris,
ils sont constitués de pure bouse de vache déshydratée.

 

05-2

(Ici, on fait de l’art – ou plutôt de l’artisanat – avec de la merde.
Mieux, somme toute, que faire de la merde au nom de l’art.
Comme dans tant de galeries branchées… )

Peut-être, après tout, vivons-nous tous
sur une immense bouse de vache
plus ou moins déshydratée
qu’il faudrait être capables de rendre plus belle.

 

6 – Une histoire de miel

Dans les Védas, il est écrit :

« Ce monde que voici est du miel pour les êtres vivants.
Et les êtres vivants sont du miel
Pour ce monde que voici. »

Mais le miel est inégalement réparti.

Du septième étage de l’Hôtel Radisson
Je regarde la ville par la baie vitrée
L’hôtel domine les quartiers aux maisons basses
Masures, ateliers, échoppes et chantiers

 

06


La ville laborieuse

n’est pas la ville de la classe laborieuse.
Elle ne lui appartient pas.

Et les poètes dans les chambres luxueuses de l’hôtel Radisson
peuvent dormir et rêver
la tête dans les nuages.

Ici, en voyage, ils sont des invités
traités comme des princes
ils peuvent se prendre un instant pour des princes
 
De retour chez eux
quelques-uns pourront rester dans les nuées
d’autres recommenceront à bouffer de la vache enragée.

 

7 – Un sage

Dans les allées du parc, autour du palais colonial
de l’ancien Hôtel de Ville
j’ai croisé un sage
comme on en fait aujourd’hui
sous toutes les latitudes.

Un bienfaiteur de l’humanité.
Il a fait fortune dans le business de l’enseignement privé
Et possède six universités.

 

07

Ce qui lui permet d’inviter des poètes du monde entier
Car il est une fontaine généreuse qui ruisselle.

C’est un sage
Il en porte l’habit.

Et il défend avec les moyens qui sont les siens
le retour aux valeurs traditionnelles
de la famille et de la patrie.
Pendant ce temps
dans les allées du festival
vont et viennent les étudiants comme des abeilles.

Lui, qui passe dans son dothi blanc,
pense-t-il que le miel
sur la terre que voici
est trop mal réparti ?

8 – En pensant à ceux que j’ai laissés

Celui qui s’en va

Est toujours coupable
Et celui qui voyage
Se sent coupable
Pour tous ceux qu’il a laissés
Ceux qui ne pourront pas voyager.

 

08

Toi, c’est différent, je ne t’ai pas laissée,
ou seulement quelques jours.
Mais par le miracle de WhatsApp
je peux tous les jours te parler.

Nous qui ne sommes jamais séparés
Nous faisons chambre à part pour quelques jours.
Il a fallu pour cela mettre entre nous
quelques 7 000 kilomètres…
Tu dors quand je m’éveille
Je dors quand tu veilles…
Mais je sais que tu penses à moi
Et tu sais que je pense à toi.

 

09.2


9 – Un mot sur la question du nationalisme

 
A l’origine du monde
selon les anciens textes
les dieux et les démons se sont livrés à une furieuse compétition
pour baratter la mer de lait et en faire surgir notre monde.

Aujourd’hui, c’est la concurrence effrénée
du marché capitaliste mondialisé
qui baratte violemment la mer
du lait plus ou moins clair du monde
et bouscule tous les peuples de la terre
Et le lait tourne à l’aigre
Il tourne même au vinaigre

Chaque peuple dans son coin pour se défendre se raidit
Et il se forme partout des grumeaux de lait caillé acidifié à la surface de l’humanité.

D’après les Indiens nous vivons aujourd’hui l’âge sombre,
l’âge de Kali Yuga
qui  a commencé en – 3102, le jour où Krishna fut tué par un chasseur.
Cet âge doit durer 432 000 ans,
                                   et finir dans un grand embrasement.

(À nous de faire mentir les Écritures).

 

09

 

10 – Le retour

De l’Inde, je n’aurai pas vu grand chose

Je n’aurai pas plongé dans le Gange à Bénarès
Je n’aurai pas sillonné les rues de Bombay
Je ne me serai pas trempé dans les eaux bleues du Kérala
Je n’aurai même pas tâté de l’eau de la piscine sur le toit de l’hôtel
(Chaque fois que j’ai voulu m’y rendre, elle était fermée
et mon maillot est resté au sec).

J’aurai tout juste plongé un orteil dans l’océan du peuple indien…

Juste le temps d’en entrevoir l’immensité,
les épices innombrables
d’en goûter la gentillesse et la curiosité
d’en savourer les couleurs vives
soyeuses et bigarrées.

À qui vient de France l’Inde paraît en effet bariolée
Mais peut-être est-ce l’humanité qui l’est
Les Indiens seulement l’assument.

À l’heure du départ
je lève les yeux
vers la frondaison blanche de métal
de l’aéroport de Bhopal
pour apercevoir un mainate qui chante.
 
Me dit-il :
            Adieu
Ou bien :
            Au-revoir?
10

(Le 21/11/2022,
pendant le vol de retour du festival Vishwarang de Bhopal)

Portraits de poètes

Mercredi 9 novembre 2022

En ce moment, se tient, à Paris, une exposition des portraits de la photographe allemande Gisèle Freund (maison de l’Amérique latine).

Lors du festival de Grenade en Espagne, en novembre 2021, les poètes étaient invités à écrire sur quelques portraits choisis.

J’avais, pour ma part, écrit cinq poèmes.

 

Expo Neruda

 

Sur un portrait de Pablo Neruda
par Gisèle Freund

Sur le portrait photographique
de Don Pablo Neruda
on voit un diplomate,
peut-être un sénateur,

jeune encore et bien portant,
dans un costume anglais
très élégant.
Mais où sont les volcans
de son pays natal ?
Où sont les coquelicots
et le sang dans les rues de Madrid ?

Où sont la cordillère du cuir
les hommes de cuivre
le feu du salpêtre
les grappes violettes de la vigne
et les drapeaux rouges ?

Où sont les oignons, les œillets,
le terrible congre au jus du Pacifique,
les racines des forêts du sud,
les papillons du peuple dont la moisson se lève,
Son rostre de narval
et sa sirène familière
en proue de navire ?

 

Expo Rafael Alberti


Rafael Alberti

Rafael Alberti a ouvert une fenêtre
et avec un crayon et trois pinceaux
il a fait entrer
dans la sombre maison blanchie à la chaux
de l’Espagne
toutes les couleurs
de son verger marin,
le bleu des orangers célestes
plantés au milieu des vagues,
le jaune d’or d’un soleil
qui fait l’amour dans l’anse,
le vert intense des algues
qui prolifèrent dans les parages
de l’exil et de la nostalgie,
l’ocre des lianes à qui poussent des jambes de femmes,
le mauve de la guitare martyrisée
qui marche pieds nus dans la poussière
de carmin du chemin,
l’argent bleuté du poisson prisonnier
qui chante dans la barque
au clair de lune,
et l’éclair blanc de la colombe au vol populaire.

 

Expo Nicolas Gullen


Nicolas Guillén

Nicolas Guillén
a attrapé la queue d’un crocodile
et l’a apprivoisé
(On ne le voit pas
car il se cache dans la cuisine.
C’est un crocodile timide
et même amical).

Au milieu des livres de sa bibliothèque
Nicolas Guillén joue du tambour
sur les fesses d’une douce reliure
en cuir de Cordoue
pour inviter sa belle
à venir danser.

Perché sur son balcon
Nicolas Guillén écrit des madrigaux
d’amour pour sa révolution
et des messages secrets
clairs comme le jour
sur les pétales blancs
de la mariposa.

 
Expo Huidobro

 

À propos de Vicente Huidobro

Tout poète se promène dans la rue
avec sur la tête un invisible chapeau de rêves
et sur le bord de son chapeau transparent d’air
sont assises de petites femmes nues.

Leurs jambes pendent dans le vide
tout autour du chapeau.
Elles font au poète une coiffure de clochettes
et jettent sur les passants des campanules

On peut aussi voir passer sur la passe
de l’invisible feutre
un petit train qui ne respecte aucun horaire
et fleurir dans la fente du chapeau
un jet d’eau,
des cigares et des roses
et un moulin à vent…

Mais tout cela, avouons-le, est des plus ordinaires
Car il n’y a pas que les poètes…
Tous les hommes sans doute
et toutes les femmes aussi
passent dans la rue
coiffés du chapeau invisible de leurs rêves
enguirlandés de folie douce.

 

Expo Jules Superviel

 

Jules Supervielle

Un poète est assis
dans un transat au soleil
(Il refait en rêvant
la traversée de l’Atlantique
sur le pont avant)

Et un fleuve de douceur
coule dans ses mots
d’un continent à l’autre
passant en silence
au-dessus des plus sombres abysses
sur les hauts fonds
de sa conscience.
Expo, Fridda Khalo

 

Frida Kahlo

La poésie est un art visuel
dont on ne peut pas photographier
ni peindre les images

Et la peinture est un poème
qui se passe de mots

Mais il vous laisse l’empreinte
de ses couleurs
la métamorphose
de ses métaphores
la fraîcheur
du bleu
de la maison
de Frida Kahlo
à Mexico

d’où j’ai rapporté
(petit objet en bois
d’artisanat populaire)
une licorne ailée
aux flancs ornés
de grandes fleurs écarlates

parfait symbole
de la poésie
révolutionnaire.

le 5/X/2021

Expo

« La maison de l’ami »

Jeudi 27 octobre 2022

               pour Benjamin et Florence

Sur le tertre raviné, à mille mètres d’altitude
au milieu des pins et des blocs de granite rose
non loin de Marvejols
à côté de Saint-Sauveur de Peyre
et de Javols
où sont sortis de terre
des céramiques d’une cité romaine oubliée
de 15 000 habitants
« la Maison de l’ami »
« خانه دوست »(Kaneh doust)
écrit en persan sur le bol bleu du petit-déjeuner
témoignage des voyages
entrepris à deux
et des amours contractées
Avec, sur la table, un livre de Gary Snyder
- Le monde est maintenant partout chez lui
et ici aussi -
(Même dans le hameau de Frayssinet
où j’habitais à l’âge d’un an
et où l’école est à nouveau fermée
le gardien des chèvres parle le hongrois)
Il n’y a plus de « pays perdu à l’extrémité connue des terres habitées »
où un jeune instituteur – mon père -
pouvait se perdre dans une congère
à quelques mètres de la maison.

Dehors, sommeille sur ses rails,
le petit wagonnet d’un train industriel
qui descendit vers la gare
des milliers de poteaux de bois imprégnés de sulfite vert
pour les lignes téléphoniques
(Il y avait ici une fabrique qui a lessivé le sol
Il a fallu après faire venir de la terre de l’Aubrac)

Dans le champ d’à côté, sur le toit du pays
des paysans plantent de l’herbe standardisée
(la bio-diversité en prend un coup)
Mais les champignons organisent en silence leur pacifique explosion

On ne peut plus se promener librement dans la campagne
Même le chemin qui menait au village voisin
est condamné
coupé par une clôture barbelée

(Nul n’échappe à la propriété privée
qui mutile paysage
et humanité)

Je repère dans l’herbe la chevelure emmêlée de l’épilobe
et la petite fleur blanche de l’achillée nobilis
(noblesse toute relative)

Un mouton noir
a de la paille sur le museau

« Où as-tu encore été te fourrer cette nuit ? »

Maintenant, quand ils les tondent, les bergers jettent la laine
(la traiter coûte trop cher)

A quoi pensent les vaches de l’Aubrac en robe marron clair
quand elles nous regardent d’un œil songeur ?

Au coeur du Gévaudan qu’hante encore le souvenir de la Bête
le loup est de retour

Il paraît qu’il traîne en meute dans les bois alentour

(Est-ce la nature qu’il faut protéger ?
Ou l’humanité ?
Rat des villes, rat des champs
nous parlons écologie des villes
écologie des champs…)

Avec les poètes américains – Whitman, W.C. Williams, Ginsberg -
la prose est entrée dans le poème
et ce fut une libération

Les poètes – même les plus réalistes -
égarent toujours leurs affaires
leurs lunettes, leurs stylos, leurs carnets…
Les pieds ici la tête ailleurs

L’hôte accueille la parole de l’autre
(et le poème accueille l’inattendu)

Je reviens dans ce pays où je suis né
ce pays qui n’est plus le mien
mais où je ne suis pas plus qu’ailleurs un étranger

Au petit matin
la vapeur se lève dans la combe qui bleuit
Tu m’apprends à reconnaître les lactaires sanguins
que je rapporterai à Patricia

La poésie n’a pas pour objet l’au-delà
mais le réel
ici et là
comme une cure de jouvence
un rêve d’enfance

La poésie
nous ramène à la fraîcheur des sources
comme un  voyage vers la planète Terre

Epouser le monde et ouvrir l’horizon

(le 25/X/2022)

Deux petits poèmes d’amour

Jeudi 6 octobre 2022

Pat Philarmonie


« Ma guerrière »

Tu es depuis toujours une battante
Fille d’ouvriers d’Aubervilliers
tu t’es battue pour tes études
tu t’es battue pour tes enfants
tu t’es battue pour la paix au Vietnam
Tu t’es battue pour Angela Davis
tu t’es battue au travail
tu t’es battue contre les problèmes d’argent
tu t’es battue pour ton amour
tu te bats pour la paix et pour la vie
et c’est pourquoi jamais
je ne t’appellerai ma guerrière.

IMG_5085(Edited)

Coeur de rubis

Je ne t’ai pas offert de rubis
pour nos noces de rubis.
Ce qui m’a manqué ce n’était pas l’envie
Mais c’est ainsi… c’est la vie… c’est notre vie
Dirai-je pour me faire pardonner
qu’on n’offre pas un verre d’eau à une rivière
Ni un rubis à un coeur de rubis,
Toi, si peu précieuse qui m’es si précieuse.

Coeur rubis

(le 5 octobre 2022, assis sur un banc devant le saule de la clinique de l’Estrée à Stains)

İlhan Sami Çomak

Dimanche 18 septembre 2022

Ilhan poète kurde2

Ilhan Sami Çomak est un poète kurde emprisonné en Turquie depuis vingt-huit ans. Il a été arrêté en 1994, avec d’autres membres du PKK (le Parti des Travailleurs du Kurdistan). Dans un premier temps, il a été accusé d’avoir tenté de mettre le feu à une forêt et des aveux lui ont été arrachés au bout de dix-neuf jours de torture. Aveux sur lesquels il est revenu ensuite. Un tribunal militaire l’a alors condamné à mort, puis à la prison à vie. En 2007, la  Cour Européenne des Droits de l’Homme, jugeant le procès irrégulier, a demandé sa révision.  En 2016, un tribunal civil l’a rejugé. L’accusation d’incendie a été abandonnée mais le tribunal a confirmé la peine de 36 ans de prison pour « séparatisme ». Il est aujourd’hui l’un des plus anciens prisonniers politiques de Turquie et, sans doute, l’un des plus anciens au monde.
Né en 1973 à Karliova, dans la province de Bingöl, il a passé son enfance à la campagne, au milieu des chèvres et des chevaux, et son imagination a été nourrie de ce contact avec la nature et des histoires que sa mère lui contait le soir, dans leur maison de torchis. Il a ensuite étudié la géographie à l’Université d’Istanbul et c’est pendant ses études qu’il a été arrêté lors d’une rafle dans un café. En prison, il est devenu poète et a publié neuf recueils. Il a reçu plusieurs prix de poésie dont le prestigieux prix Sennur Sezer en mars 2022.  Son dernier recueil, « Hayattahiz Nihayet », (« Nous sommes toujours vivants »), a reçu le prix  Metin Altiok, du nom d’un de ses anciens professeurs qui faisait partie des intellectuels, notamment alévis, tués lors de l’incendie  criminel de l’hôtel à Sivas en 1993.
Un recueil de ses poèmes, « Separated from the Sun »,  traduit par Caroline Stockford et un collectif de traducteurs, vient de paraître en Angleterre, aux éditions Smockestack Books que dirige le poète Andy Croft. J’ai traduit les poèmes qui suivent de l’anglais, pour commencer à le faire connaître. En attendant que soit faite une traduction à partir de la langue originale. (Il écrit en turc et en kurde).

Ilhan poète kurde1

Liberté

Sortez-moi d’ici, il y a tant de choses que j’ai vues
J’ai vu si profondément, si loin. Longtemps, longtemps j’ai été attristé
Le temps est venu  pour les torrents de montagne, le vent
qui souffle sur les récoltes, pour le…

Temps de remuer sans fin mes jambes
se dirigeant vers l’horizon quand le jour ouvre grand sa porte
Comprenez-moi par mes racines, pas par mes branches
par mes rêves, pas par la vie que j’ai menée
Peut-être que le miroir est en morceaux
Connaissez-moi par mon rire, pas par ce que le miroir raconte.

Il y a si longtemps que ma rue a été peuplée d’absence
et par l’ascension silencieuse du lierre

Son hirondelle : sombre, lente et toujours à mi-chemin.
Emportez-moi loin de cette stagnation
J’ai tant regardé l’abîme, longtemps, longtemps, je l’ai dévisagé
Ce vide n’est que répétition.

Il est temps pour toi de dire que tu es un oiseau mouillé par la pluie
Il est temps de respirer l’odeur de la terre, de s’en emplir, de grandir avec elle
Connaissez-moi par mon amour, pas par ma solitude.
Comprenez-moi pour ce après quoi je languis, pas pour ce que j’ai perdu
Comprenez-moi par mon enfance, pas par la version présente de ce que je suis.

Je viens pour vous chercher.

*

ilhansamicomak

 

La vie ne ment pas

pour Michael Baron

Je me tiens entre la lune et la marée
entre le murmure et le cri.
Quand j’étais un enfant, je suivais encore le scénario de l’enfance,
alors que j’étais l’otage du sourire de grenade de ma mère,
quand je regardais par la fenêtre la lumière du jardin,
observant la philosophie pratique des mains qui plantent l’arbre fruitier.
A cette époque, quand nous entendions encore le bruit des grenouilles,
quand des femmes passaient à travers ma vie, quand le lac était bleu
quand je connaissais la valeur du bleu. J’ai compris
que la peine existait, aussi, au seuil de la vie.

Le jour de l’existence le vent s’est levé pour me faire rencontrer
la résistance, comme la rosée sur l’herbe a rencontré mes pieds
Des feux mûrs ont grandi dans mon corps, et des colombes -
mes sentiments ont été touchés par le bruissement de leurs ailes.
Dans le comportement des sources, j’entends le son du grand ménage
j’entends le pas des plaines et des montagnes et la loi
de la fonte des neiges. Dans mon souvenir, la terre devient humide,
les fruits mûrissent, le poids habituel des pierres se fait léger,
et se met à flotter et trembler comme il veut.
A la place où je suis, entre trouble et bien-être
j’entends le chant de bonheur du monde.
Quand fleurit la bonne volonté, je dis : la Vie ne ment pas !
Elle ne ment pas !

*

Ne parlons pas

Ne parlons pas tant, dis-je.
Rions, sautons les barrières de la méfiance.
Le vent souffle, le vent souffle.

Murmurons à l’oreille de chacun,
dans vos propres oreilles. Dans le lieu secret des rivières,
dans l’ombre tendre des buissons, à la brique d’argile

quand toute la ville dort, parlons un peu dans ce coin
que la lumière n’atteint pas. Il y a une croyance partagée entre nous
et la sécheresse d’une bouche assoiffée.

Asseyons-nous et versons les images
que contiennent nos têtes sur la surface de l’eau.
Aimons l’oeillet quand il dit « ma confession est rouge ».

Les faucons volent jusqu’au sommet le plus solitaire au monde.
Ouvrons nos fenêtres à la beauté fluide des papillons.
Avec l’art de sentir, écoutons la ruée du coeur.

Je chanterai des chants et jetterai des pierres, comme autrefois,
je chevaucherai des chevaux et réciterai des poèmes.

Ici, il y a une profondeur et ici, un feu.
Ici, il y  a un mot, non dit !
Laissons roucouler les colombes, ne parlons pas.

*

Nous sommes après vous

Nous sommes au temps des feuilles, dans le soir du sel répandu
Le tourbillon vire à sa fin, les troubles se multiplient
la chaleur des pierres voyage du passé vers le futur
Nous sommes à la recherche de sourires qui infuseraient la lumière
avec des fruits secs et des noix dans nos poches
Le craquement des branches ouvre la fente du ciel
Peut-être ici à nos pieds
avec notre regard métallique qui scrute le marbre
et l’esprit d’un cheval qui descend vers l’eau
nous cherchons le vent.

*

Ilhan poète kurde3
Je me suis levé et j’ai marché

Je me suis levé et j’ai marché
J’ai redressé ma tête vers le ciel
et tiré son immensité vacante vers moi.

Ses mains dont coule le bleu raccourcissent mon pas
et j’ai dérobé la précipitation et le froid des nuages.

J’étais seul.

Je me suis vu comme une averse de pluie
qui se mêle aux vents et à leur grondement
en queue de poisson.
Une pluie colorée de la respiration
des horizons qui ouvre les fleurs ensoleillées.
Je me suis souvenu de la façon dont tombe la neige
du rapport entre l’ombre et l’existence
et de quelques autres choses.
Le point du jour a succédé à ces longues nuits
J’ai essayé de me réveiller pour me rappeler les jours d’hier
et d’après.
Je me suis levé et j’ai marché.
*

Ashraf Fayad

Mercredi 31 août 2022

Ashraf peinture

Un poète est sorti de prison
une prison où jamais il n’aurait dû entrer
Un poète est sorti de prison
une prison où il est resté enfermé
huit longues années lunaires
pour expier un crime imaginaire,
le crime d’apostasie,
car il avait refuse
d’abjurer la réalité.
Un poète est resté en prison
pour avoir dit que le roi est nu
pour avoir eu le courage
véritable d’un homme.
Un homme est resté en prison pour avoir inscrit
avec ses mots et ses images
dans la chair du poème
cette vérité
que le seul vrai dieu pour les émirs
et leurs amis
est l’or
particulièrement l’or
noir.
Alors ils ont inscrit dans sa chair
la marque rouge et noire
de huit cents coups de fouet.
Et pendant tout ce temps nous avons tenté
comme nous avons pu
de ne pas l’oublier
de rester à ses côtés.
Si notre action a pu l’aider
que nos journées en soient éclairées.
Mais d’autres hommes et d’autres femmes
restent en prison
qui ne sont pas tous poètes
(tous n’ont pas le talent ni le métier d’écrire)
encore que toutes les femmes
et tous les hommes qui rêvent
et aiment la vérité
sont un peu poètes.
Un poète est sorti de prison
car dans nos veines,
dans les veines des poètes de la Terre
ce n’est pas du pétrole qui coule
ni de l’or
mais du sang
le simple sang rouge
de l’humaine fraternité.

Ashraf-Fayadh-photos1

Une photo d’Ashraf Fayad : sans titre – 2013

 

Le 30/08/2022.

Ode pour une maison en bord de mer

Mardi 19 juillet 2022

maison sciotot

Je dors à bord d’une sapinière
C’est la cabine d’un bateau
L’Alsace d’une sombre forêt
Y passe et glisse sur les eaux
Les fenêtres qui l’éclairent
Ont un sourire nacré d’ormeau
Et le sommeil qui s’y reflète
Est habité par les oiseaux
Qui se couchent sur les mers
En vol vers des cieux plus beaux
Et le miel de matins plus clairs

 

maison banc

 

Parfois la nuit on croit entendre
Une bête furetant dans la chambre
C’est peut-être une taupe, un mulot
Qui fait son nid sous le plancher
Entre le sable et la maison
Il arrive certaines nuits
Et parfois même en plein jour
Qu’on perçoive sur le toit
Quelqu’un qui marche, un battement
d’ailes, peut-être un goéland
Qui fait halte sur nos têtes

maison mouette

 

Notre studio près de la mer
Dans l’appentis bâti de planches
Et dont les murs intérieurs
Sont recouverts de lambris
Ne nous isole pas du monde
On y entend aussi bien
La rumeur de la mer
Que notre respiration
Ou le passage des bêtes.
Ouverte sur la nature
Elle se ferme et nous protège

maison mer

 

A l’image des paupières
Qui protègent l’oeil
Quand elles se referment
Et le gardent ouvert
Sur le monde et toute chose
Elle est ouverte et close
Ce studio que nous aimons
Est un lieu pour s’aimer
Et nous nous y aimons
Entre le jour et la nuit
Entre la terre et la mer.

maison mer3

 

Elle est sur le pont avant
La cambuse d’un vaisseau
De l’ancienne marine à voile
Peut-être une caravelle
Peuplée par nous de livres
De poèmes muets
Et nous y voyageons
Nous voguons sans bouger
Entre réel et songe
Entre la terre et le ciel
Entre tes bras et les miens.

Sciotot, le 10/07/2021

Pour la paix quotidienne

Lundi 11 juillet 2022

                                        Pigeons fenêtre1

                                                           À Patricia           

Nous qui aimons tant le changement
Et trouvons parfois la vie trop quotidienne
Nous avons bien besoin pourtant de la routine
Du soleil qui se lève chaque matin

Et nous fait de l’œil par la croisée de la fenêtre
Du café qui murmure en passant au réveil
De l’odeur du pain frais
De ton baiser chaque jour renouvelé

Et même de la visite du pigeon chapardeur
Qui vient derrière la vitre picorer quelques miettes…
Et que la mort, la maladie, la guerre

Surgissant, détruisent cette routine
Et le monde en couleurs où nous vivions
Soudain se change en noir et blanc.

 

Pigeons fenêtre2
Le 15/IV/2022

Journal de bord en Martinique

Jeudi 2 juin 2022

À l’occasion du premier festival international de poésie organisé par Balisaille
en Martinique, auquel j’ai participé (comme poète)
avec Patricia (membre du jury des deux prix de poésie en créole et en français),
j’ai écrit ces quelques poèmes.

Ce festival se tenait du 26 au 28 mai 2022
au Saint-Esprit en Martinique.
Nous étions logés à Sainte Luce, près de la mer.

Une belle première pour ce festival de Balisaille
à qui nous ne pouvons que souhaiter longue vie.

Merci à Faubert, Yaïssa et leur équipe qui ont permis à ce festival d’exister.

Photographie : Patricia

 

Carte postale

 

Atterrissage

Toute l’histoire humaine
n’est-elle que l’histoire
d’un lent suicide ?

Avons-nous eu tort d’espérer ?
Avons-nous tort d’espérer encore ?

Ce que la main gauche fait la droite le défait

Nous pensions avoir progressé et être capables
de régler nos problèmes autrement que par la guerre
Nous pensions pouvoir éviter la troisième
et le suicide de l’humanité

N’avons-nous donc rien appris de l’histoire ?

Le vol dure depuis huit heures
et ma réflexion s’embrume dans une rêverie
sombrement nuageuse
qui fait du surplace

dans l'avion

Nous survolons la Mer des Sargasses
ainsi baptisée par les navigateurs portugais
à cause de ses algues
La mer des Sargasses
autrefois nommée sur les cartes
région des algues flottantes
comme nos questions

Pas loin du triangle des Bermudes
un gouffre aussi profond
au moins que nos questions

Quand nous approchons de l’aéroport
les nuages qui passent sous le ventre de la carlingue
se déchirent
et font peu à peu place à la mer
et à la terre
qui se révèlent à nos yeux

Il est temps d’atterrir.

 

 

Sainte-Luce

Les barques se balancent
dans la nuit près du rivage,
des enseignes dans le noir, des publicités,
des cabanons et des restaurants de plage

 

route bar

 

Les barques doucement se bercent
dans le balan des vagues
et nous voici de l’autre côté de la Terre
de l’autre côté de la mer
où tout est changé
les arbres, les hommes, les femmes, les oiseaux,
qu’on entend dans le noir
(et qui ne sont peut-être pas des oiseaux)

Et nous aussi nous sommes bercés
dans la nuit comme des barques
attachées près du rivage

Nous mangeons de petites pieuvres nommées ici chatrous
en buvant du jus de goyave
(ou un peu de rhum)

Ici tout est changé
sauf la couleur des humains
(blancs ou noirs comme chez nous
plus souvent noirs que blancs)

Tout est changé
sauf leurs problèmes, leurs soucis
(les prix par exemple qui ne cessent de monter)
pendant que les barques se balancent, indifférentes
dans la nuit qui nous berce

Nous avons pris un bain de minuit
à six heures du soir
la mer en nage se lave de la sueur du jour
Mer côte
Tout est changé
sauf cette aptitude
ici comme ailleurs
qu’ont les hommes et les femmes
à s’aimer

Ici tout change et rien ne change

Tous les peuples sont doués pour le bonheur

Il suffirait de les laisser faire…

 

cri,poésie

 

Le roi de la mangrove

Pour rejoindre la plage
il faut emprunter un ponton de bois
qui traverse la mangrove

Un panneau prévient : « Zone protégée -
Zone de reproduction des crabes – pêche interdite »

 

Crabe

 

De part et d’autre, dans un fouillis végétal de branches mortes et de palmes cassées
poussent des palétuviers rouges
mangles rhizophores aux racines en arceaux qui jaillissent du tronc
et plongent pour s’alimenter dans l’eau saumâtre

 

Arbre racinbe

 

Un lézard vert, un zandoli, traverse le ponton
Une tourterelle s’envole
Un cri s’éteint

 

tourterelle

 

La forêt qui paraît à l’arrêt avance lentement
en s’appuyant sur ses déambulateurs

Ainsi, appareillés d’échasses
ces arbres sempervirents ont des allures de vieillards

Il ne faut pas s’en faire pour eux
l’espèce n’est pas trop menacée

Nous protégeons la nature
mais c’est elle qui nous enterrera.

 

racine
 

Rencontre avec un jardinier

Pour Jean-Pierre

L’homme est sous le cocotier
armé d’une hachette
Il s’en prend à une noix de coco
innocente
Puis nous en offre un morceau

 

jardinier

 

Professeur de mathématiques à la retraite
il entretient le jardin de l’hôtel
pour arrondir ses fins de mois

C’est un passionné de botanique et de philosophie

Comme nous parlons du festival de poésie
Il nous récite quelques vers

Puis nous passons à Kant
et son Projet de paix perpétuelle

Il serait temps que l’humanité fasse preuve de raison
« Mais il n’y a que quelques milliers d’années –
fait remarquer le jardinier –
que la raison fréquente le cerveau des hommes… »

Pas de raison, donc, de désespérer
si j’en crois la leçon du jardinier
que nous laissons à son jardin
qui est aussi un peu le nôtre.

 

jardin

 


Diagnostic

Le soleil a posé son chapeau de paille
au sommet de la colline
près de la maison créole
au milieu des cocotiers,
des orangers amers
des avocatiers

La table est mise et le jour nous accueille
avec le sourire
coq poules
Un coq
visiblement perturbé
(est-ce qu’il sait où il habite ?)
passe sa journée à chanter
en surveillant ses poules
au cou pelé

La France est là
avec ses fonctionnaires
ses services publics et sa police
Elle veille au grain
de ses intérêts

L’économie est toujours
entre les mains des békés
Et la presse
(comme en métropole)
largement sous contrôle

Marigot
de sombre pâleur

Les peuples sont tenus
au bord de la mangeoire
Mais les peuples ont aussi
des ailes pour voler

Est-ce important si ici
le merle endémique ne chante pas ?
(Il y doit y avoir d’autres oiseaux chanteurs)

Oiseau
 

Les crabes

Ce matin j’ai vu les crabes
noirs et rouges
à l’armature délicate
remonter de la plage
pour rejoindre la mangrove

les crabes craintifs
qui se cachent
dès que j’approche

(Les crabes n’aiment pas
qu’on leur tire le portrait)

Entre eux et nous
le dialogue
n’est pas pour demain.

crabes
 

Contradiction
(d’une féministe universitaire)

Elle proclame fièrement que la poésie
est la parole du corps
mais elle critique le fait
que la littérature
soit genrée.

 

 

Lettre au colibri
                                    pour Nicole Cage

Cher ami Colibri,
Vous qui êtes
l’image même de la légèreté
c’est avec beaucoup de légèreté
qu’on vous accuserait d’inconstance

Vous passez le plus clair de votre temps
à butiner le bougainvillier
ou à venir boire le suc
dans la bouche grande ouverte
des fleurs jaunes de l’alamanda

Alamanda
Vous vous penchez
jusqu’au fond de leur gosier
comme un stomatologue
mais ne leur faites pas de mal
Vous n’arrachez rien, vous ne redressez rien
vous vous contentez de prélever
votre toute petite part

Avec vos ailes
qui peuvent battre jusqu’à 200 fois par seconde
vous pouvez faire du surplace
tomber en piqué
foncer à cent à l’heure
et même voler à reculons

Poussé par la nécessité
vous visitez en moyenne
mille fleurs par jour
Vous avez tout le temps besoin de manger
car vous vous dépensez beaucoup
Vous n’arrêtez pas

Et à chaque fleur
se dépose sur votre tête
un peu de pollen
que vous portez ailleurs

Je ne sais pas si votre existence sur la Terre
est plus contingente ou nécessaire que la nôtre
mais vous avez votre utilité

En fait
en dépit de votre élégance
de votre raffinement
et de votre air
de ne pas y toucher
vous seriez plutôt de la race des travailleurs
comme les abeilles ouvrières de nos contrées
Oiseau-mouche pollinisateur
vous contribuez à la préservation
de la biodiversité

colibri2
Non, Colibri
vous n’êtes en rien responsable
du doudouisme,
cette image de carte postale
que les médias et la publicité pour agences de voyage
donnent des Caraïbes

Vous échappez d’ailleurs le plus souvent
à l’objectif subjectif du touriste
car vous êtes trop petit
et trop rapide
pour eux

Colibri
Mais vous nous émerveillez
Vous faites partie du paysage
et de sa beauté

Et la délicate signature
que vous apposez dans n’importe quel massif
au bas de n’importe quel buisson
confère à cette île
ses aériennes
lettres de noblesse.

Nicole

Nicole Cage au festival de poésie international Balisaille.

 

 

Civilisation automobile

Ici les routes ne cessent de tourner
de dévaler les collines
de descendre les mornes
de contourner les ravines

Voies rapides
Bretelles d’autoroute
Stations services
Garages et locations

route
La voiture est partout
jusque dans ce virage du Lamentin
carcasses désossées
que nul ne va réparer
envahies par la verte exubérance
du cannibalisme végétal des Tropiques

Civilisation automobile :
nous laisserons des ruines
que nul ne viendra visiter.

Arbre voyageur

 

Le concert des poètes

Que chacun sonne comme il l’entend
Avec sa caisse claire, son tam-tam
Avec sa flûte ou sa mandore
Que chacun danse comme il le sent
Le zouk, la samba, le menuet
Que chacun chante comme il lui plaît
Avec les mots de son pays
Pays de rêve ou emporté
Pays pécheur ou empêché
Son port d’attache et sa dérade
Sa déraison, sa désirade
Mots de français ou de créole
Bois de campêche, jus de bagasse
Ou mots de pêche et de pommier
Mots de goyave ou de coco
Mots vivaneaux ou bien d’ageasse
Mots de cyclone ou d’alizés
Mots de tendresse ou de colère
L’important est de pousser droit
Sur son empan de sol
Et sous la paume du soleil
Pareil à ce palmier royal
L’important est de s’ouvrir
Palmes au vent
Comme l’arbre du voyageur
Souverain et fraternel
La mer est assez grande
Pour embrasser toute la Terre
Et Yemanja sortie des eaux
Prend par la main Poséidon
Pour le tirer sur le sable
Un peu épuisé mais content
Car si la mer est très profonde
Notre soleil peut en renaître.

Palmier royal
 

Dans la maison de Césaire

Pour Faubert Bolivar

Où les palmes se bercent au sommet du morne
dans la maison de Césaire où les palmes s’endorment

maison Césaire
Dans la maison paisible du poète volcanique
qui a laissé là quelques photos, des meubles modestes
et parmi les papiers, la lettre de Thorez
(une lettre bien sèche)

lettre thorez

 

Dans la maison de Césaire bâtie sur la colline au-dessus de la ville
(«  Il pouvait voir la mer avant ces constructions… »)

Rendant hommage à Jacques Stephen Alexis
nous évoquons le siècle des poètes communistes
Maïakovski, Brecht, Aragon, Eluard, Neruda
César Vallejo, Nazim Hikmet, Yannis Ritsos,
Aï Qing, Roque Dalton, Mahmoud Darwich,
et tant d’autres, tant d’autres… dont Césaire

Ceux qui furent portés par cet espoir
Ceux qui y sont allés ceux qui en sont revenus

 

Avec lyonel

Avec l’écrivain haïtien Lyonel Trouillot, suite à la projection du film d’Arnold Antonin sur Jacques Stephen Alexis.

 

« On sourira de nous d’avoir aimé la flamme
Au point d’en devenir nous-mêmes l’aliment »
(C’est Aragon qui parle dans « La Nuit de Moscou »)

Et tous – loin de là – n’étaient pas papillons attirés par le feu
(encore moins par ce qui brille)
la plupart eurent de bonnes raisons :
l’idéal fraternel et puis les trahisons

Jacques Stephen ne fut pas un papillon brûlé par la flamme
Débarqué en Haïti, il fut pris, torturé et tué

Dans la maison de Césaire le poète aimé
où la nuit s’invite sur la véranda
nous parlons de lui et de nous

 

Faubert

Faubert Bolivar, l’organisateur du festival international de poésie de Martinique.

 

Ce soir on ne voit pas d’étoiles
mais ce n’est pas raison de croire
que les étoiles n’existent pas.


(25 – 30 mai 2022)

 

Carte postale2

Les mains sales

Dimanche 6 mars 2022

Ukraine1
                             

                          « Quand les riches se font la guerre,
                              ce sont les pauvres qui meurent. »
                                                           Jean-Paul Sartre

Ceux qui déclenchent les guerres
ne se salissent pas les mains
Ils ne meurent pas dans les tranchées
dans les sables du désert
ou la neige noircie des villes calcinées.

Ceux qui déclenchent les guerres
portent des chemises propres
Ils donnent sans se presser des conférences de presse
et parlent devant un parterre
de fleurs, de jeunes femmes, de reporters…

Ceux qui déclenchent les guerres
ont d’un côté comme de l’autre des amis milliardaires
dont ils font les affaires si nécessaire par la guerre
et c’est pourquoi ils ont des villas somptueuses
aux quatre coins de la Terre.

Ceux qui déclenchent les guerres
et envoient des convois militaires
qui progressent comme processions de chenilles
sur la terre et de lourds tanks dont les chenilles
dérapent dans la boue

Ceux-là ne marchent pas dans la boue.
Ils envoient mourir civils et soldats
dans les rues et les ruines des villes bombardées
d’où les habitants coincés comme des rats s’enfuient
ou résistent debout.

AFP_496796-01-07.jpg

Ceux qui déclenchent les guerres
tout en restant dans leur bureau, s’enlisent dans les ornières.
Ils précipitent les peuples dans la boue, le sang, la merde,
et même quand ils gagnent, ils échouent, se ruinent, perdent et se perdent…
Ceux qui déclenchent les guerres ont toujours les mains sales.

Le 6/03/2022
Ukraine4

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