Archive de la catégorie ‘actualités’

Éloge du jardin public

Vendredi 17 juillet 2020

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1.

Je voudrais découper,
comme une part de gâteau pour le quatre heures des enfants
à déposer sur la table commune
de l’humanité
un grand morceau de ville
avec en son centre
un jardin public.

Les hautes grilles
y sont plantées comme une rangée de dents.

Sourire panoramique
du Jardin public,
ogre maternel
bien intentionné
qui ouvre grand sa gueule
et ne dit rien,
le Parc
où passent, invisibles à nos côtés,
les Parques,
le Grand jardin public
qui se tait
entre l’ombre et la lumière
dans la paix
de ce jour d’été…

Derrière les grilles qui enferment et protègent
la profusion du feuillage en prison,
liberté végétale en résidence surveillée,
image
de notre humaine condition,
de ses limites
et de sa relative extension
possible,
derrière les grilles
hérissées de piques
(pacifique rappel
de la Révolution)
qui montent la garde
autour de ce territoire libéré,
de cet espace réel et rêvé,
à l’écart
de l’agitation de la ville,
de la circulation automobile,
de la course et des contraintes
du travail et des courses,
je regarde
les enfants qui jouent,
et se courent après,
les enfants qui crient, qui tombent, se relèvent,
qui tournent sur leur vélo
glissent sur le toboggan
ou tapent dans un ballon.

Je regarde les mères assises sur le parapet de béton
qui court tout autour de la pelouse de gazon,
côté à côte les mères
qui portent le foulard
et celles qui ne le portent pas.

Je vois quelques vieux
Arabes, Français, Chinois,
assis sur des bancs
qui ne font rien, apparemment,
mais qui tuent le temps.

(Ici, se mêlent les générations
les hommes et les femmes,
les moineaux et les pigeons).

Dans un coin, deux Algériens
– faute de Dames, peut-être –
jouent aux échecs
autour d’une petite table.

Un groupe d’Antillais
au pied d’un arbre
danse au son
d’un autoradio.

Des jeunes et des moins jeunes
qui ont l’air d’être là
ont la tête ailleurs
concentrés sur leur téléphone portable…

Et là-bas,
deux amoureux
debout contre la grille
s’embrassent tendrement.

Ici, nul patron,
nul employé,
nul banquier
nul commerçant et nul client…
Que des êtres vivants.

Ici,
dans ce jardin public
chacun réapprend
pendant un moment
l’art si important
de ne rien faire.

– Pratique
que j’aimerais vivement recommander,
même si
en pratique
je ne sais guère
(mauvais exemple)
m’y adonner. –

Il y a même
quelques individus qui se livrent
à une activité aujourd’hui largement réprouvée
quasiment interdite : lire un livre…

Jardin-Public-1---CP-Gilles-Colosio

2.

Le Jardin public est l’endroit
où la ville et la campagne
se retrouvent pour échanger aux yeux
de tous sans en faire aucun mystère des vœux
de fiançailles.

Ici la Nature, taillée, entretenue, éduquée
apprend les rudiments
de la mathématique, de la géométrie
et les lettres rondes de l’alphabet.

Ici, la Nature s’est assise sur un banc
de l’Ecole publique
et fait ses gammes
pour s’humaniser.

Quant à nous,  à marcher dans ses allées
nous apprenons à lire
notre présent
et notre futur aussi…

Le Jardin public
est l’endroit
de la magique
étude
du bonheur que nul n’élude.

enfant fontaine

3.

Au centre du Jardin public, un jet d’eau
(une batterie de jets d’eau
qui par intermittence
lancent leur salut étincelant
et giclent insolents
dans l’œil mi-clos du soleil)

Au grand dam des mamans
les enfants s’y précipitent en riant
et se trempent jusqu’aux os.

(Sur le tableau de Cranach
les vieilles qui arrivent, en charrette
en brancard ou en brouette,
les seins tombants, les reins perclus, la jambe torve
se défont de leurs vêtements
entrent dans le bassin
et en ressortent
pimpantes, nues,
jeunettes et propres.)

– En vérité,
dans le jardin que je connais
il est rare de rencontrer
des femmes nues
en train de se baigner…

Mais rester un instant sur le bord
à regarder les enfants jouer
c’est déjà se tremper
dans la Fontaine de Jouvence.

Cranach

4.

Bien sûr,
le jardin public
n’est pas le Paradis.

Dans les allées que nous empruntons sont passées
hier des gueules cassées
et aujourd’hui traînent des éclopés,
les invalides
de la guerre économique
qui ravage la société.
Notre jardin public n’est pas le Paradis.

Il arrive qu’on y entende un cri
qu’on y croise une seringue
un malheureux, un dingue…

On peut y rencontrer un laideron
près des rhododendrons

Un couple désaccordé
d’amants qui se haïssent.

Plus souvent  quelques pigeons
qui se disputent un trognon
de pomme ou de maïs.

Mais personne ici ne spécule
sur la dette
personne ne joue à la roulette
avec nos têtes
personne ne fait sauter la banque
Et dans les allées
il n’y a pas de tank
pour semer la panique
parmi les joueurs de pétanque…

Mais parfois,
traîne par terre
une canette abandonnée
à moitié vidée…
(Le sens de la propriété
collective
dans cette société
n’est pas encore assez développé
et l’on n’a pas guère de respect,
dans notre commune,
pour les parties communes).

tobogan

5.

Notre Jardin public est un lieu rêvé
car nul n’y travaille
si ce n’est le jardinier
qui taille
avec amour ses rosiers.

« Amour », peut-être est-ce trop dire ?

Mais « Amour » n’est pas un trop grand mot…
Amour est un mot pratique
un mot multi-lames
pour les messieurs et pour les dames,
un mot passe-partout, un mot de passe
comme un trousseau de clefs
pour ouvrir les grilles,
un mot utile comme les gants du jardinier
pour se protéger des épines,
un mot efficace
comme un sécateur
pour tailler les ronces
élaguer le rosier,
le faire prospérer,
grandir
à la taille du jardin public
et devenir soi-même rosier.

Dans les allées de notre Jardin public
nul policier,
nul garde-champêtre,
pour faire respecter la loi.

(La liberté est la meilleure école.)

square

Chacun veille sur ses enfants
et les enfants des autres.

Le Jardin public  n’est pas une serre
où poussent sous verre
clones, calibrés
des enfants copies conformes,
à lancer sur le marché…

Dans les allées  de notre jardin public
où le futur est un paquet-surprise à déballer,
il nous faut dessiner une marelle
nouvelle pour refaire le chemin
du Ciel vers la Terre
et inventer la morale
du bonheur commun.
Poète parc

le 16 Juillet 2020

L’amour n’a pas dit son dernier mot

Samedi 27 juin 2020
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Le baiser de Francis Combes



Bientôt vont se lever des résistants d’un genre nouveau
On les verra sur les places, dans les rues, sur les terrasses
se rassembler, se prendre dans les bras, s’embrasser
(malgré les lois, les décrets, les contrôles policiers)
non pour célébrer déjà la victoire de la vie et de la joie
mais pour le défi, le combat, le bonheur dangereux
d’être ensemble et de lutter.

Déjà le simple « ça va ? » que nous échangions rituellement pour nous saluer,
ces deux petits mots qui dans la vie d’avant avaient perdu toutes leurs couleurs,
ne sonnera plus pareil et se fera entendre
comme une question véritable et sincère
comme un mot de passe des partisans de la vie.

Quant au geste longtemps anodin de se serrer la main,
ce geste élémentaire qui nous était ces derniers temps interdit,
il deviendra le signe de ralliement des nouveaux conjurés,
le symbole de la fraternité cachée.

Bientôt vont se lever des résistants d’un genre nouveau
Ils seront ceux qui ne peuvent pas et ne veulent pas vivre sous bulle,
obéir aux robots et aux drones, se faire implanter des puces sous la peau,
aller là où on leur dit d’aller, éviter le moindre contact,  le moindre attouchement,
regarder les autres en ennemis, sourds, méfiants et étrangers les uns aux autres,

Ils seront les conjurés du printemps et de la rosée.
Ils seront ceux qui n’hésitent pas à ouvrir leur cœur, leurs portes et leurs bras
à la vie et à la lumière du jour qui vient,
On les verra à nouveau défiler dans les rues
et distribuer quelle que soit la saison des bouquets de baisers.
Ils seront ceux qui prennent gaiement le risque
de vivre (et de mourir parfois) pour que la vie continue
et qu’elle soit pour tous un peu plus belle,
plus juste, plus solidaire, plus aimante.

On verra ces conjurés d’un genre nouveau
se donner des rendez-vous clandestins
pour crier aux fenêtres, sur les balcons et sur les toits
ce message secret :
« l’amour sur cette terre n’a pas dit son dernier mot ! »

le 4 avril 2020

Le joueur de flûte de Hamelin

Samedi 6 juin 2020

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Chacun connaît la légende
mille fois racontée du magicien
qui libéra la ville de Hamelin
d’une invasion de rats,
une épidémie de rats noirs et gris
qui dévoraient tout le grain
et menaçaient le pays
de ruine, de famine et de maladie.

Sur la place du bourg, le musicien
à l’étrange chapeau pointu
s’étant mis à jouer de sa flûte de bronze
tous les rats le suivirent
jusqu’au pont sur la Weser
où ils se noyèrent.

Chacun se souvient
de ce que fit ensuite  le musicien.
Comme le bourgmestre et ses adjoints
refusaient de payer,
trois jours après, il revint
coiffé d’un chapeau de pourpre
et dans les rues la nuit
il joua sur sa flûte
une tout autre mélodie.

Rattenfänger von Hameln / Spangenberg - Pied Piper of Hamelin / Spangenberg - Le Joueur de flûte d'Hamelin/Spangenberg

Alors cent trente enfants
de la ville de Hamelin
quittèrent leur lit
en chemise de nuit
pour partir avec lui
et jamais on ne sut
ce qu’ils sont devenus.

Certains disent qu’il les a noyés
comme les rats dans la rivière
d’autres, qu’il les a emmenés
dans une grotte, sur une colline,
où jamais ils ne furent retrouvés.

On raconte aussi
(est-ce trop beau pour être vrai ?)
que les enfants, un matin,
en eurent assez du musicien,
de ce joueur de pipeau
qui les menait par le bout du nez.

Ils se mirent eux-mêmes à la musique
composèrent leurs propres airs, jouèrent de la flûte,
de la crécelle, de la trompette, du tambourin
et abandonnèrent le musicien
pour aller, loin de là,
fonder leur propre cité.

Enfants salaires

La confession d’un cerisier

Lundi 1 juin 2020

Cerises à mûrir

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Je me suis planté devant mon cerisier
dans la paix de ce lundi de Pentecôte.
Je l’ai regardé lentement travailler
silencieux, comme indifférent à ses hôtes

ailés qui pour l’instant épargnent ses fruits
lesquels rougissent un peu plus chaque jour.
Et malgré le chant des oiseaux et les bruits
du matin, j’ai pu percevoir son discours

ininterrompu – les arbres communiquent
paraît-il, entre eux… et avec nous aussi –
« Je fomente, disait-il, et sans panique,
une rouge révolution réussie

printanière, pour la joie de toute bouche.
Je n’obéis pas à la loi du marché.
J’offre sans compter  à qui s’approche et touche
pour délicatement cueillir et goûter.

J’ai l’abondance heureuse et je n’y peux rien.
Le marché snobe mes cerises ? Tant pis !
Que les prenne qui les aime… C’est très bien…
Je produis ce qui me chante et c’est gratuit ! »

le 1er juin 2020

Cerisier

Pour cinq stères de bois mort

Lundi 11 mai 2020

Pour les saints de glace

 

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à Aurélien

Nous avons passé la matinée, avec mon fils
qui est jeune encore et fort
à ramasser les bûches de bois mort
que le camion avait déversées,
pêle-mêle, dans l’herbe, devant le hangar.

Nous les avons empilées en tas,
comme les corps allongés de centaines de soldats
après la bataille, jeunes arbres abattus qui n’avaient rien demandé.
Nous les avons empilées en prévision de l’hiver
pour les brûler dans le four à pain qui nous sert de cheminée.

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Une bûche qui flambe dans la soirée
c’est toute une vie d’arbre qui s’envole en fumée.
Nous consommons du temps, nous le brûlons
et le temps consumé se change en énergie.
Et pendant que nous nous chauffons dans la cuisine,
lentement, dans le silence de la forêt voisine,
patiemment, le temps prépare de nouvelles bûches.

A ce rythme, c’est la forêt qui va y passer !
Mais la forêt est plus grande que nous.
Et le feu que nous faisons,
nous qui flambons aussi à petit feu,
n’est pas prêt d’y mettre fin.
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le 10/01/2020

Ghazel du Lilas

Lundi 27 avril 2020

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Le lilas a grandi
Il dépasse maintenant le toit du hangar

Il est comme une belle
épanouie d’amour et de désir
qui fleurit pour sortir
et s’entoure d’un léger
nuage de parfum

Mais le lilas ne peut
s’arracher de là
s’en aller par les chemins…
Il reste à l’endroit où  tu l’as planté.

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Il peut juste
faire voyager
un peu plus loin
que lui
son odeur
et sa beauté
qui nous transportent
et nous font voyager

Pour rivaliser
avec le lilas
il faudrait être
au moins
amoureux

(Même si tu n’as pas
l’abondance heureuse
du lilas,
son exubérance,
sa générosité,
et même si souvent
tu as le souffle court
approche-toi, Francis
et inspire, qu’en toi aussi
grandisse
le lilas).

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le 8/04/20

La Grande panne en plusieurs langues

Jeudi 16 avril 2020

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Quand pendant plusieurs semaines tout autour de la Terre
tout se fut arrêté
il devint soudain clair
que le ciel pouvait être bleu,
que la vie valait mieux que l’argent,
que parmi tout ce que nous produisions
tout n’était pas nécessaire
et que pour ce qui était nécessaire
il suffirait de travailler
deux ou trois heures par jour
et donner à chacun
le moyen de vivre normalement
pour s’occuper de ce qui compte vraiment :
l’amour,  les enfants, la vie, la poésie…

Quand tout se fut arrêté
pendant plusieurs semaines
il devint clair que tout autour de la Terre,
il n’y avait qu’une mer,
qu’une atmosphère,
qu’une humanité.

le 13/IV/2020

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En anglais

The Big Breakdown
When, after several weeks, everything had stopped
all around the Earth,
suddenly, it appeared clearly
the sky could be blue,
lives matter more than money,
and among all the commodities we produce
some are useless
and for the necessary ones
2 or 3 hours’ work a day is enough
and we’d better give
everyone what’s necessary to live
and take care of what’s actually important :
love, children, life, poetry…

When everything had stopped
during several weeks
It became clear, that, all around the Earth
there was but one sea,
one atmosphere
one mankind.
Traduction Alexis Bernaut

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En Allemand

Die Große Panne
Als im Erdkreis wochenlang
alles stillstand,
wurde plötzlich offensichtlich
daß der Himmel blau sein konnte,
daß Leben wertvoller war als Geld,
daß von allem was wir produzierten
nicht alles nötig war
und daß es für das Nötige
reichen würde,
zwei oder drei Stunden am Tag zu arbeiten
und jedem das Seine zu geben,
um anständig zu leben
und sich um das zu kümmern was wirklich zählt:
Liebe, Kinder, Leben, Poesie…

Als mehrere Wochen lang
alles stillstand,
wurde klar daß es im Erdkreis
nur ein Meer gab,
nur eine Atemluft,
nur eine Menschheit.
Traduction Gabriele Wennemer

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En espagnol

La gran avería
Cuando durante varias semanas en la Tierra entera
todo se detuvo
quedó de pronto muy claro
que el cielo podía ser azul,
que la vida tenía más valor que el dinero,
que de cuanto estábamos produciendo
poco era lo verdaderamente necesario,
que bastaba trabajar
dos o tres horas por día
y darle a cada persona
los medios para vivir normalmente
y ocuparse de lo que realmente importa:
el amor, los niños, la vida, la poesía…
Cuando todo se detuvo
durante varias semanas
quedó claro que en la Tierra entera
solamente había un mar,
una atmósfera,
una humanidad.
Traduction de Bernardo Schiavetta

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En catalan

La gran averia 
Quan durant nombroses setmanes arreu la Terra
tot s’aturà
de sobte fou clar
que el cel podia ser blau,
que la vida valia més que el diner,
que tot allò que produíem,
no era del tot necessari
i per allò necessari
caldria treballar
dues o tres hores al dia
i donar a tothom
de què de viure normalment
per fer-se càrrec del conta realment :
l’amor, la canalla, la vida, la poesia…
Quan tot s’aturà
durant nombroses setmanes
fou clar que arreu la Terra,
només hi havia una mar,
una atmòsfera,
una humanitat.
Traduction Pol Boixaderas

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En Italien

Il Grande Crollo
Quando, dopo parecchie settimane, tutt’attorno alla Terra
era rimasto fermo
improvvisamente divenne chiaro
che il cielo potrebbe essere blu,
che la vita è migliore dei soldi,
e che tra tutte le cose che produciamo
non tutte erano utili
e per quelle necessarie
bastano 2 o 3 ore di lavoro al giorno
e che faremo meglio a dare
a ciascuno ciò che è necessario per vivere
e prenderci cura di ciò che veramente è importante
amore, bambini, vita, poesia…

E quando tutto si era fermato
per diverse settimane
fu chiaro, che tutt’attorno alla Terra
c’era un unico mare,
un’unica atmosfera
un unico genere umano.
Traduzione dall’inglese Anna Lombardo

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En russe

Мы вышли из строя
Когда несколько недель во всей вселенной
все остановилось,
стало вдруг ясно,
что небо может быть голубым,
что  жизнь дороже денег,
что из всего того, что мы производим,
не все нам нужно,
а чтобы производить, то, что нам нужно
достаточно было бы работать
два три часа в сутки
и дать каждому
возможность жить нормально
и заниматься тем, что действительно ценно :
любовь, дети, жизнь, поэзия…

Когда все остановилось
несколько недель,
стало ясно, что на всем земном шаре
только одно море,
один воздух,
одно человечество.
Traduction Irène Sokologorsky
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Paysage de confinement

Dimanche 12 avril 2020

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1

La zone commerciale aux abords de la ville est déserte,
Tous les entrepôts sont clos, les boutiques sont fermées
Du ciel on aperçoit un regroupement d’humains autour du magasin Carrefour
Le silence s’est installé sur une grande partie de la Terre

Des gens déambulent en tenant leurs distances les uns envers les autres
Ils se méfient de ceux qu’ils croisent,
Quand on les approche de trop près, certains vous jettent un regard haineux
Mais pour la plupart, la mutation génétique n’est pas encore achevée et ils sont encore humains
Quand ils se connaissent, ils échangent deux trois mots en signe de politesse, petits cadeaux tendus  au bout de longues perches, comme feraient des sauvages enfermés dans leurs cages
caissière plexi

Les caissières ont le visage protégé par une visière de plexiglas
qui leur donne des allures de cosmonaute
La ville est à l’arrêt, toute vie suspendue
comme un plancton rare et fragile qui flotte dispersé à la surface du jour

On se croirait dans un film catastrophe américain,
le jour d’après…

(Mais peut-être en sommes-nous encore au jour d’avant)

centre-commercial-vide

2

Nous entrons en apnée dans un monde nouveau
où les individus flottent dans l’air comme des ectoplasmes
attentifs à ne pas se toucher, à garder une distance de sécurité avec leur prochain, maintenant lointain

Nous entrons dans les magasins avec sur le visage un masque improvisé de cambrioleur,
la tenue du parfait casseur
mais nous ne cassons rien

(Nous cousons nos propres masques artisanaux  avec des tissus de fortune
Quelques-uns s’imaginent qu’ils réinventent ainsi l’économie en circuit court
frugale, autosuffisante et écologique et que cela suffit à changer le monde)

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En fait, nous sommes là pour nos courses de première nécessité et pour faire marcher la grande distribution

Nous portons des gants chirurgicaux
mais nous n’opérons pas le monde à cœur ouvert
Nous déambulons dans les allées, le souffle court, en retenant notre respiration

Pendant que nous suivons sur le sol le parcours qui nous a été tracé, nous prenons soudain conscience du lien qui nous unit
au rat de laboratoire

Nous participons à notre insu à une expérience, in vitro, inédite
à l’échelle de la planète

Nous sommes des cobayes
qui ne savent pas très bien
ce que l’on va faire d’eux.

3.

Depuis que nous nous sommes retirés
les animaux se croient chez eux

On a vu des bouquetins s’aventurer en ville,
un puma escalader le mur d’un jardin,
des sangliers entrer dans la zone commerciale
et des renards s’en donner à cœur joie dans nos poubelles

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Quant aux oiseaux,
dans le silence de la ville, ils se font à nouveau entendre
et ils continuent de siffler comme avant
avec leur insolence coutumière,

Avant que le jour se lève, j’ai entendu le merle chanter près du lilas

Un chat glisse entre les herbes au pied des cerisiers en fleur

Les animaux se croient chez eux et ils le sont

Ils n’ont visiblement aucun sentiment de culpabilité

Le modeste pangolin
qui ne sait, menacé,
que se replier sur lui
pour se mettre en boule
le pangolin, auquel personne ne prêtait attention,
en a profité pour se faire une publicité planétaire

Qu’il soit peut-être pour quelque chose
dans la transmission du virus à l’homme ne l’affecte pas

Les animaux se croient chez eux

Et notre zoonose ne les rend pas moroses

4.

Soudain, de derrière mon Mac, surgit un rat blanc
Il passe son nez derrière une rizière, un iceberg, une cascade en forêt et un lac de montagne qui défilent sur l’écran

Puis, il hésite, se rétracte et retourne derrière
C’est la chaleur qui doit lui plaire,
le ronronnement peut-être

(L’ordinateur est un chat
et le rat, notre semblable, inconscient comme le sont les hommes,
cherche refuge, sécurité et protection auprès de ce robot-félin)

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Va-t-il tenter de vivre à l’air libre,
sortir du carton à chaussures dans lequel on l’a transporté
et fureter librement parmi les herbes du jardin,
au risque de se faire dévorer par un félin de chair, d’os, de poils et de griffes ?

Peut-être trouvera-t-il refuge dans un bout de tuyau,
disposé-là  à son intention par un humain
(Car, contrairement à la réputation qu’on leur fait
les humains peuvent se montrer
très humains avec les bêtes)

5.

Quand il est entré dans la famille
ce rat était si craintif qu’il a été baptisé
« Trauma »

Comme tous les rats, il est omnivore
mais on le nourrit surtout à base de graines

(Les végétariens, c’est connu, sont moins dangereux).

6.

Enfantrs tablette
Pendant ce temps,
nous, nous passons notre vie devant les écrans

Mais y-a-t-il une vie derrière les écrans ?

Dans la nuit nous avons débarqué sur une autre planète

Un monde où les robots nous demandent régulièrement de faire la preuve que nous sommes bien des humains
(car, a priori, ils ne nous croient pas)

Au temps de Marx, l’ouvrier était déjà l’appendice de la machine

Aujourd’hui, même en dehors du travail, au bureau, dans nos transports et jusque dans nos nuits d’insomnie, comme pendant nos longs loisirs
nous sommes tous les appendices de nos écrans

Peut-être dormons-nous…
Peut-être avons-nous déjà été plongés dans un coma artificiel ?

Devant nos yeux s’écoule un flot continu de pastilles colorées

Le Lethé est un fleuve de lait allégé dans lequel nous baignons

Notre nouveau liquide amniotique

Dans cet univers virtuel
la tête vit, séparée de la main
Elle peut bien s’imaginer changer les choses, mais la tête séparée du corps,
la tête individuelle, coupée des masses,
n’attrape rien

Elle peut promettre, rêver, menacer…
Mais la tête enfermée à l’intérieur de son écran bleuté ne fait pas la révolution

Allons-nous nous réveiller ?

7.

J’ai fait un rêve…

Le gros rat blanc qui avait passé sa tête par la lucarne de mon ordinateur portable
portait maintenant des lunettes rondes

Il s’était changé en rat savant de laboratoire
vêtu d’une blouse blanche

et le voilà qui m’expliquait le monde
dans lequel je venais juste de débarquer,
à peine franchis la zone d’exclusion et le sas de décontamination,
avec ma charlotte transparente sur la tête et mes sur-chaussures en plastique bleues

CREATOR: gd-jpeg v1.0 (using IJG JPEG v80), quality=80
« Vous voici maintenant en sécurité, me dit-il
Vous n’avez plus rien à craindre
nous nous occupons de tout

Chaque matin, nous vous fournirons votre dose de graines lyophilisées
(céréales – maïs et blé – 40% minimum – oméga 3 – additifs nutritionnels – protéines brutes – vitamines A et D – graisse – cendres et cellulose…)

Pas de viande, pas de sexe, pas de politique, pas d’alcool ni de poésie

Les conditions de votre reproduction étant strictement réglementées
tout se fera en éprouvette

Et, les contacts physiques entre humains étant désormais interdits
pour éviter toute contagion,
la masturbation est fortement recommandée et même
obligatoire

Mais, comme nous ne sommes pas des monstres
et comme vous appartenez à un espèce imaginative qui ne peut pas se passer de rêves et de fantasmes,
on vous implantera  directement dans le cerveau
de petites antennes 5G pour réceptionner en continu tous les programmes des chaînes Internet
avec séries policières, jeux télévisés, films d’action et pornos assermentés
garantis conformes aux normes européennes de respect de la biodiversité

Ainsi, vous pourrez passer le plus clair de vos journées à somnoler
plié en deux sur votre canapé ou dans un tuyau de chantier

Pour sortir
il vous faudra un laisser-passer
et comme nous ne faisons confiance ni à votre sens
des responsabilités ni à votre intelligence
nous vous suivrons à la trace
grâce aux puces que nous avons installées sous votre peau

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La nuit, par contre, vous pourrez vous agiter,
tout déplacer  dans votre litière,
réorganiser votre chantier
et faire tourner jusqu’à l’aube la petite roue
à aube de votre cage
pour assurer la production,
faire fonctionner l’économie
et garder la forme.

De temps en temps, c’est inévitable,
ici ou là, éclatera une émeute de la faim,
des scènes de pillage
que notre police réprimera sans pitié
Mais comme vous n’aurez pas d’armes,
vous ne pourrez pas riposter. »

C’est à cet instant précis
comprenant soudain que je n’avais pas rêvé
que je me suis réveillé.

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« Mise en danger de la vie d’autrui »

Lundi 6 avril 2020

(Grand peurs et espoirs du coronavirus)

Si tu vis en ville, tu n’as plus le droit
D’aller prendre l’air dans un jardin public
Tu pourrais y croiser des êtres humains
Ce qui est très dangereux et constitue un délit de
« Mise en danger de la vie d’autrui »

parc covid

Si tu vis à la campagne, tu n’as plus le droit
De te promener seul dans les champs ou en forêt
Tu pourrais contaminer les pissenlits, les pâquerettes,
Les chevreuils ou les lapins de garenne ; évidente aussi
« Mise en danger de la vie d’autrui »

Parc fermé covid

 

Si tu vis en bord de mer, tu n’as plus non plus
Le droit de marcher sur la plage, ni de nager
Car tu risques de contaminer les vagues
Les poissons et les étoiles de mer, coupable alors de
« Mise en danger de la vie d’autrui »

Nice covid

Mais si tu es médecin, infirmière, caissière,
Agent de sécurité, conducteur, ouvrier, éboueur…
Tu as le droit de te promener au grand air
De travailler soixante heures et de tomber malade.
Sans qu’il y ait « Mise en danger de la vie d’autrui ».

médecins covid

 

le 25/03/2020

La loro inquietudine, nostra speranza

Mercredi 1 avril 2020
Anna

Anna Lombardo avec Patricia à la manifestation pour sauver les retraites le 17 décembre 2019. De passage à Paris, elle nous avait rendu visite à la table que tenait Le Temps des Cerises sur le trajet de la manif.

 

Coloro che ci governano hanno ragione a essere inquieti
ché dal momento in cui la vita di tutti è a rischio
d’improvviso ciascuno si rende conto
che di loro noi potremmo fare a meno.

Sì, coloro che ci governano hanno ragione a essere inquieti
poiché dei politici, finanzieri, uomini d’affari,
amministratori, quadri superiori
che hanno sacrificato al profitto privato la convenienza della maggioranza,
dei loro esperti che non sanno niente, neppure tacere,
e dei loro giornalisti pappagalli
potremmo facilmente fare a meno.

Ma dei medici, infermieri, inservienti,
degli scienziati nei laboratori, pompieri, soccorritori, agenti di sicurezza, netturbini, spazzini, delle signore delle pulizie
negli uffici, nei negozi, nelle officine,
dei camionisti sulle strade, dei ferrovieri nelle stazioni, sui TGV,
dei fattorini, magazzinieri, delle cassiere dei supermercati,
dei fornai, delle fornaie, dei commercianti nei mercati,
degli operai nei cantieri e nelle fabbriche,
dei contadini nei campi,
degli elettricisti, postini, maestri, professori,
degli scrittori, artisti e cantanti
non possiamo fare a meno.
Sì, coloro che ci governano hanno ragione a essere inquieti
e la loro inquietudine dà a noi buona ragione di sperare.

Traduzione Gianluca Asmundo

Poème lu par Anna Lombardo, poète italienne de Venise :

 

 

 

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