Archive de la catégorie ‘actualités’

Paris vendredi 13 novembre 2015

Lundi 16 novembre 2015

IMG_1084

Paris

Sur la tasse
à la terrasse du café
les lèvres d’une femme ont laissé
une trace
rouge sang.

le 15/XI/15

La maison vide

Dimanche 1 novembre 2015

Roger1

La maison vide

i.m. Roger Bordier

La maison du mort est vide maintenant
Le soleil y dort, inutile, doucement,

La lumière d’automne sur les tapis joue
Un rayon s’étonne et caresse ma joue

Des jours et des heures passées rien n’est resté
Les déménageurs en ont tout emporté

Ni photo ni livre, ni mot ni pensée
Ce qu’on a pu vivre, ici, tout est passé

Je vois le jardin en bas par la fenêtre
Un voisin s’en va, à son travail peut-être

Avec son cabas, une femme revient
Lente, à petits pas… La connaissait-il bien ?

La maison déserte attend comptant les heures
Que la porte ouverte accueille un visiteur

Le rosier dehors continue de fleurir
(Le rosier dehors n’a aucun souvenir)

La maison du mort est vide pour l’instant
Un soleil y dort et languide est le temps.

le 1er nov. 2015

Roger2

Simple rondeau (La France aux quatre vents)

Dimanche 18 octobre 2015

Extrait de mon recueil, La France aux quatre vents, préface de Jean Ristat, paru au Temps des Cerises et distribué par les Belles Lettres.

IMG_0328

Simple rondeau 

Le croirais-tu,
mon cœur, mes yeux,
si je te dis le temps nous tue ?
Le temps qui passe est un affreux…

Il aurait pu
pour nos beaux yeux
nous faire la fleur, le malotru ;
de nous oublier, juste un peu.
Le croirais-tu ?

Mais on ne peut
compter dessus.
Des fleurs, le temps n’en jette plus.
Mieux vaut s’en faire cadeau tous deux ;
mon cœur, mes yeux.

 

Le carnet du petit dragon rouge 3

Mercredi 9 septembre 2015

IMG_9780

Chengdu, la Boutique aux fleurs
pour Aye et Amien

Repas le soir à la Boutique aux fleurs
avec quatre ou cinq amis poètes.
Le restaurant s’appelle « Il y a un nuage »
Mais entre nous, pas de nuage…
Seulement les mots de la poésie
et les verres de l’amitié
qui tintent, plus purs que des cloches.

(13.08.15)

IMG_0203

*

La chaumière de Tou Fou

IMG_9854

La misère toute la vie t’a poursuivi
jusque sur le bateau errant où la mort t’a rattrapé.
(Nous pouvons comprendre ce que tu ressentais,
nous qui avons des problèmes avec les banquiers et les huissiers).
L’orage d’automne arrachait la paille de ton toit de chaume
et il arriva qu’il pleuve sur la couche de ton fils.
(Chez nous aussi, dans notre maison aux hirondelles,
le toit se fait vieux et laisse parfois passer la pluie).
Tu voulais servir le bien public mais nul ne se souciait de ton avis,
et nul ne te rappelait auprès de l’empereur, à la capitale.
(Ainsi en va-t-il toujours de nous, mon ami).
Il t’arrivait de douter du sort que la postérité réserverait à tes vers
mais tu t’attachais à ce qu’ils soient aussi beaux et vrais que possible.
(Ecrire juste est ce qui nous occupe aussi).
Tu rêvais d’une grande maison capable d’abriter
tous les lettrés pauvres du monde afin qu’ils puissent y vivre en paix…
(Nous partageons ce rêve, et pas seulement pour les lettrés,
Nous avons même essayé de le réaliser… avec plus ou moins de bonheur…
Certains en déduisent qu’il vaut mieux arrêter de rêver,
et que la poésie ne sert à rien…
Nous, nous croyons toujours à la vertu de l’action publique
pour servir le peuple
et à l’utilité de la poésie ;
car peut-être, en fait, n’avions nous pas assez rêvé…)

(le 15.08.2015)

IMG_9833

*

Les cigales de Chengdu
(chanson presqu’enfantine)

Gamin

Cigale, cigale
Petit animal
Tu fais dans la ville
Un raffut terrible

Tu chantes, à qui mieux mieux,
Avec ton ventre creux
Pareil à la pipa
violon, crincrin chinois

cages

Cigale, cigale
C’est le chant des mâles
Qui sans cesse appellent
En chœur les femelles

Ta vie, ta vie est brève
A l’automne elle s’achève
Le temps de copuler
Voici fini l’été

Cigale, cigale,
Prends garde aux cymbales
La mante te happe
Les enfants t’attrapent

Mais tes œufs sont cachés
Tu vas ressusciter
Dans près de dix-sept ans
crisseront tes enfants

Cigale, cigale
Et ton récital
A vingt-cinq degrés
Va recommencer.

(le 16.08.2015)

arbre

*

Pensées potagères sur la poésie,
en se promenant dans les Hutongs
à Ming Di

hutong2

Visiblement le monde ce matin est toujours disposé à me surprendre.
J’ai croisé, dans le Hutong Beixin,
un enfant à la culotte fendue,
trois vieux Chinois qui jouaient aux échecs,
une femme faisant la cuisine sur le pas de sa porte
et tous les dix mètres, des habitants en tenue orange
chargés de l’entretien du quartier.
La Chine est une planète étrangère
où tu te sens familier.

Il a bien raison, Yang Wanli, le poète des Song du Sud
«  Fermer ses portes pour trouver de beaux vers, tel n’est pas l’art du poème.
C’est des voyages seuls que viennent d’eux-mêmes les poèmes ».
Merci au monde qui laisse tous les jours des poèmes sur ma route…

Me promenant dans le Hutong Beixin
j’ai vu une plante qui grimpait contre le mur d’une maison grise
enchevêtrée à des fleurs pareilles à des pois de senteurs violets.
Elle portait des fruits étranges, ronds, noirs et luisants
semblables à des gourdes d’onyx polies.
Comme je m’étonnais de ce fruit exotique
tu m’as dit : «  Ce sont des aubergines… »
(Décidément, je serai toujours aussi ignorant…
ce qui m’aide sans doute à m’étonner du monde…)

(le 20/08/2015)

Hutong3

*

Fièvre à Pékin

Mindy

Ming Di ce matin nous a conduits
à l’Hôpital militaire de Pékin.
(Depuis deux jours tu as la fièvre).
Drapeau rouge et femmes médecins
attentionnées et pacifiques
qui t’interrogent sur tes antécédents.
(En Chine, la médecine
s’occupe de prévenir
plutôt que de guérir)…

Rue des Fantômes
Les enseignes lumineuses ont remplacé les lanternes rouges.
Rue des fantômes, pas de bordels, des restaurants célèbres …
Un jeune Chinois pressé passe devant  nous
et mange avec ses baguettes tout en marchant
tandis qu’un vieux assis sur le muret de béton
près des rosiers  du centre social tient dans ses doigts un fume-cigare…

Dans mon demi-sommeil (peut-être ai-je aussi la fièvre)
Rue des fantômes je vois
le fantôme d’un lama
assis sur un vélo électrique
tournant le dos au guidon
qui psalmodie des mantras
l’oreille collée à son Iphone
et vend à tous vents
(commerce divin)
des baguettes à divination
pendant que le vélo va de l’avant…

Dans mon demi-sommeil, (peut-être ai-je déjà la fièvre)
je vois aussi des milliers de garde-rouges
habillés en employés de banque
qui montent à l’assaut des immeubles
des chrysanthèmes pleins les bras.

(le 20/08/2015)

Lotus

*

En quittant des amis
à  Shu Cai

IMG_9790

A peine levés nos verres pour fêter notre rencontre
Nous devons les lever à nouveau pour prendre congé.
Notre vie est faite de rencontres et de séparations…
Pour le voyageur de passage sur terre
Les montagnes se défont comme des nuages
Les mois et les jours comme les eaux du fleuve
Passent sans retour et les feuilles
Tombées de l’arbre n’y retournent jamais…
Combien de lieux que nous avons aimés,
Combien de visages ne reverrons-nous plus ?
Tous les jours nous quittons les habits
de celui que nous étions hier pour ne plus les remettre.
Restent les souvenirs… mais les souvenirs
eux aussi finissent par nous quitter.
Heureusement, tant que nous sommes en vie
nous pouvons penser nous retrouver.
Il n’y a que les montagnes, dit-on, qui ne se rencontrent jamais.
Alors, amis, levons nos verres !

(le 21/08/2015)

nature

Le carnet du petit dragon rouge 2

Samedi 29 août 2015

Éloge de la table chinoise

Faisons ici l’éloge de la table chinoise.
Pas pour ce qu’on peut trouver dessus
(A l’énumérer
il n’est pas sûr
qu’une vie suffirait…)
Non… faisons l’éloge de la table chinoise
pour sa simple et ingénieuse conformation
(qui en dit long sur la tradition
de savoir faire et d’invention
des artisans chinois).

Table1

On peut en effet
dans n’importe quel restaurant,
et dans beaucoup de foyers,
trouver de telles tables rondes
équipées de leur plateau tournant
en verre, sur lequel sont posés les mets
(nombreux) que les convives
sont invités à goûter.

Ce système date de bien avant la Révolution,
pourtant, de cette table on pourrait dire
qu’elle est un modèle de socialisme
(au bon sens du terme, s’entend)
et même, de communisme…

Elle est ce que socialisme et communisme
n’ont pas toujours été
et, ce que pourtant, jamais ils ne devraient
renoncer à être.

D’abord, parce que chacun peut y manger
à satiété, selon ses besoins.
Il règne d’ordinaire en effet sur cette table
une abondance généreuse et organisée.

Ensuite, parce nul ne peut se jeter sur les plats
et se comporter en profiteur, en goinfre, en accapareur.
Chacun se servant doit penser à lui
et en même temps aux autres.
(Car la règle ici est au partage).

Personne non plus ne peut s’asseoir
avec autorité à  son extrémité,
s’y comporter en maître, ou même la présider.
(Sur cette table ronde, les plats doivent tourner
et chacun peut la faire tourner).

Voilà pourquoi cette table est l’image même
de la liberté,
de l’égalité
et de la fraternité.

(9.08.2015)

Table2


*

Les enfants et les abeilles


IMG_0124

Dans la vieille ville de Dangaer
trois enfants s’affairent
près d’un buisson de fleurs
à capturer des abeilles
pour ensuite les relâcher.

Ils les enferment
dans une bouteille plastique
puis tapent dessus
pour que les insectes
pris de panique
finissent par s’envoler.

Voilà, me semble-t-il, un jeu
délicat
et un peu dangereux.

(9.08.2015)

*

Le Sixième Dalaï Lama

Tsangyang Gyatso, le Sixième Dalaï Lama,
est connu pour son destin tragique.
Ayant renoncé à ses vœux monastiques,
il fut déposé par le Khan Lkhazang
qui le fit exiler en 1706 en Chine.
Mais, arrivé près du Lac Qinghai,
sur les hauts plateaux,
où pâturent yacks et chevaux,
au milieu de petites fleurs jaunes,
il disparut.

IMG_9099

Le sixième Dalaï Lama
est connu aussi pour ses dons de poète.
Juste avant de disparaître, il écrivit quelques poèmes
pleins de fraîcheur, dont celui-ci :
« La belle que tu vois
est une pêche juteuse
qui pend à la branche de l’arbre
mais elle est hors de portée ».

Quand il disparut, que lui est-il donc arrivé ?
A-t-il été assassiné par ses gardes du corps ?
Est-il entré en lévitation et s’est-il envolé dans un tourbillon de fumée ?
S’est-il réincarné en l’enfant trouvé par les moines
dans la région du Kham ?
Ou en cheval mongol, lui qui n’avait pas demandé
à devenir Dalaï Lama ?
Ou bien a-t-il simplement choisi de vivre, inconnu et libre,
pour rejoindre la fille au teint de pêche ?

(10.08.2015)

*

La cocotte-minute

Rencontré dans sa chambre d’hôtel
lors de son passage à Paris,
quelques jours avant Tien An-Men,
me parlant du Tibet et des étudiants,
Wang Meng m’avait dit :
« C’est comme une cocotte-minute.
Quand la cocotte est bien fermée
il n’y a pas de problème.
Quand elle est ouverte, non plus.
Le moment délicat,
c’est celui de l’ouverture ».


*

Les poissons et l’eau

Quand Mao Tsé-Toung diagnostiqua au sein du parti
la sclérose en plaque de la bureaucratie
il lança le mot d’ordre radical :
« Feu sur le quartier général »
et déclencha la révolution culturelle.

IMG_9684

(Mais quand les masses s’en mêlent
cela peut faire des dégâts…
Et le remède bientôt s’avéra
pire que le mal ;
lequel est toujours là…)

Forts de cette expérience
faut-il alors faire confiance
aux experts (rouges ou non)
plutôt qu’au peuple
quand on agit en son nom ?

« Les communistes, disait Mao Tsé-Toung,
doivent être dans le peuple
comme un poisson dans l’eau… »

Les poissons
s’ils ne s’appuient plus sur l’eau
risquent de finir sur le sable.

(11.08.2015)

*
Écrit dans le parc de Bei Hai,

ou lac du Nord, à Pékin
(huitain à la manière d’autrefois)

IMG_9655

Assis tous deux sur le rebord d’une pergola dans l’île des hortensias
Près du pont en marbre de l’éternelle tranquillité…
Le rideau en perles de jade du saule bouge lentement.
Une cigale s’époumone et puis s’arrête.
Chante-t-elle parce qu’elle est seule et qu’elle va mourir ?
Ou chante-t-elle pour dire sa joie d’être encore en vie
Comme nous qui nous aimons… Qui peut le dire ?
Il fait si chaud qu’une simple brise suffit à notre bonheur.

(12.08.15)

Le petit carnet du dragon rouge 1

Dimanche 23 août 2015

Le petit carnet au dragon rouge

nouveaux poèmes sur la Chine
(5 – 21 août 2015)

IMG_9594

Pékin

Avec ses six périphériques
qui lui font comme autant d’écharpes
scintillantes de voitures
Pékin est une belle aux longues manches
qui cache son minois,
une coquette
qui émergeant du smog
fait soudain son apparition.

IMG_0008

Brume de chaleur ?
Particules fines
du trafic automobile et des embouteillages ?
Fumée des usines du plateau du Hebei ?
La croissance économique
coûte cher à la Chine…

IMG_9585

Pour Marx, la ruche
n’était pas l’idéal
de la société future.
Sur les trottoirs de Pékin
vont et viennent
des êtres humains
qui ne sont pas des abeilles.
Certains passants parfois vous bousculent
Et tous vont leur chemin.

IMG_0017

Sur les trottoirs de Pékin passent aussi des belles
qui se protègent sous des ombrelles
d’un soleil qu’on ne voit pas.

(5.08.2015)


*

Le vieux robinet


IMG_0016

Dans la chambre 1020 de l’hôtel Jing Gu Qi Long de Pékin
(L’Hôtel de la vallée de l’or et des deux jades)
vit un vieux robinet.
Il trône au milieu de la vasque du lavabo
cernée d’une auréole noire,
vasque sur laquelle figure la mention
« American confort ».
Le vieux robinet est tavelé de taches blanches de calcaire
et perclus d’arthrite.
Témoignage sans doute de l’époque socialiste,
il doit dater de l’époque des « Cinq grandes modernisations »
mais lui-même n’a pas été modernisé.
Peut-être a-t-il bénéficié du respect, traditionnel dans ce pays, pour les anciens
qui pousse toujours des jeunes gens à donner le bras
à l’ami Jack, le vieux poète américain, quand il descend les escaliers…
Sans doute, un jour, le vieux robinet sera-t-il remplacé…
Mais pour l’instant, il fonctionne
et peut encore servir.

IMG_0027

(le 6.08.2015)

*

La pluie sur le sixième périphérique

Au début, dans un ciel de suie
la pluie d’été se met à tomber
fine sur le pare-brise
comme des grains de riz
au passage de la mariée.
Mais bientôt la grêle se mêle à la pluie
et l’orage déferle comme une invasion
de cavaliers mongols.

En arrivant près du pavillon
du poète Jidi Majia
la terre n’absorbe plus l’eau.
Un poète ancien aurait comparé la pluie
qui tombe oblique et incessante
comme sur une estampe d’Hiroshige
à une robe de soie noire qui nous recouvrirait…

En attendant, il faut sortir de la voiture…
Nous essayions de nous protéger sous des parapluies
mais ma chemise est trempée.

Nous reprendrons nos esprits
autour d’un verre de vin
(comme le faisaient les poètes anciens)
et en goûtant de gros raisins
violacés qui ont déjà le goût du vin.

IMG_0029

(le 6.08.2015)

*

Xining

IMG_9498

Sur la grande peinture murale
du salon de réception aux fauteuils carrés,
au pied d’une montagne chinoise traditionnelle
où s’accrochent des pins
et près d’un lac paisible dont on ne voit qu’une demie lune,
une ville moderne émerge de la brume
et dresse ses tours pastels de quarante étages
que les nuages prennent en écharpe.
Ainsi, doucement, sur la peinture
comme dans la réalité,
le futur
rejoint le passé.

(le 7.08.15)

*

Le papier toilette

Assis sur la cuvette des W.C, lieu communément propice à la méditation, je repense à ce que disait Hung Hung, lors du forum inaugural du festival de Qinghai, racontant que des jeunes poètes de Taïwan, peut-être par provocation, peut-être par autodérision, avaient baptisé leur revue «  Papier toilette ».

Le poème, dans la société capitaliste
post-moderne et numérique,
n’est-il qu’un torche-cul ?

Poète, ne t’offusques pas…
Oui, le poème peut être comparé au papier-cul.
Il en a parfois la douceur, la résistance et l’utilité…

Nettoyer notre merde, celle de la société
est une tâche à laquelle le poète
ne peut se soustraire.

Tout juste, peut-il espérer,
qu’à la différence du papier-toilette,
son poème (s’il est bon)
soit utilisable plus d’une fois.

(le 7.08.15)
*

La nuit tibétaine

IMG_9025_1

Nous couchons côte à côte dans des lits séparés
Comme un vieux couple que la vie aurait lassé
Et dormons dans des draps qui ne sont pas les nôtres ;
Chambre provisoire où en passeront d’autres…

Nuit tibétaine, nuit de froid sous l’étoile polaire
Thé salé et poèmes autour du feu de camp
Et même le manteau de l’armée populaire
sont, à nous réchauffer, à peu près impuissants.
IMG_9226

Le récital dure et dure la torture
Puis, nos lits sont froids, malgré le double vitrage…
Allons, rejoignons-nous ! Combattons la froidure !
Car l’amour, ma chérie, est toujours de notre âge !…

IMG_9233

(le 8.08.2015)

*

Élégie pour une mère

Vendredi 24 juillet 2015

58087232-335C-4552-A790-60F93C0CCE13

Élégie pour une mère

Maman, je te parle mais tu n’es plus là
Et nous savons que tu ne reviendras pas.

La maison ne se fait pas à ton absence
Ta voix nous manque, tout autant ton silence.

Institutrice, jardinière en gamins,
À la retraite, tu pris soin du jardin
Élevant des fleurs, veillant sur les parterres
Peignant doucement les cheveux de la terre.


Tu te tenais droite… pas comme un piquet
Tuteur, instituteur… tenir, se tenir
C’est aider les plants à pousser et grandir.

(Même de cela je garde le regret.)

« On devient adulte en perdant un parent… »
Nous nous sentons plutôt comme des enfants,

Ces trois petits à qui tu donnais la main…
À la fin c’est eux qui te tenaient la main.

Ne t’ont pas alourdie les années passées ;
Leur gomme au contraire t’aurait presqu’effacée.
Tu es devenue légère, trop légère…

(Tu n’es pas de ceux qui pèsent trop sur Terre).

Maman, ceux qui meurent se changent en images
Vivant dans les cœurs de ceux qui vont survivre…
Je te verrai toujours courir sur la plage
Avec nous, élancée, lumineuse et libre.

Svelte et belle, comme un arum, une jonquille…
Même si le temps fait pâlir les couleurs
À jamais tu resteras la jeune fille
Au milieu du pré dans une robe à fleurs.

Tu es la fleur absente de ton jardin,
Celle qui ne fut pas encore plantée,
La rose trémière belle et fière en été.
Maman, ta beauté en nous vivra demain.

le 16 Juillet 2015

Famille Combes

Elégie pour Roger Bordier

Dimanche 5 juillet 2015

Elégie pour Roger Bordier

Roger
« Il se portait comme un charme »
auraient pu dire de lui les gens
et ils le disaient
car il faisait souvent leur admiration.
A quatre-vingt douze ans
Roger battait toujours le pavé des manifs
quand le peuple de Paris décidait de défiler sous le soleil…
Et à quatre-vingt douze ans
il écrivait encore son épigramme
pour l’anniversaire d’une serveuse
du Petit Marguery où il avait ses habitudes.
Cet homme était d’une solide constitution,
bon bois de charpente
de qui aime la vie.

Malgré les drames
les deuils et les déceptions
Roger se portait comme un charme.
Le charme est un arbre solide,
un arbre sur lequel on peut compter.
Parmi les citoyens de la forêt
le charme n’est pas un petit chanteur à la croix de bois
pas un maître chanteur,
ni un maître de chapelle.
Le charme n’est pas un petit charmeur
ni un arbre aux charmes, un arbre aux sortilèges…
Et son nom d’ailleurs ne vient pas
de carmen en latin
mais de carpinus qui lui-même
vient de karr (le bois en celte)
et penn (la tête).
Non pas « tête-de-bois »
mais « bois-de-tête »
car les Gaulois l’utilisaient
pour les jougs des bœufs  qui tiraient l’araire.

Cet homme était solide comme un charme
solide et fidèle,
dans son amour, ses amitiés, ses convictions.
On pouvait compter sur lui.
Son bois n’était pas
de celui dont on fait des flûtes ni des pipes
ni des têtes de pipes.
Il n’était pas bon pour le casse-pipe,
Roger n’aimait pas la guerre
mais il aimait Prévert
Hugo, Jaurès, Robespierre,
Jean-Baptiste Clément et le Temps des Cerises.

Il était solide, paisible et généreux
comme un charme…
À quatre-vingt douze ans
il s’est assis dans son fauteuil
et son cœur tout simplement s’est arrêté.

Cet homme était un grand feuillu,
un feuillu solitaire dans la forêt des hommes
solitaire mais solidaire.
Chacune des feuilles de ses livres
palpitait de la vie des autres.
Cet homme était un grand feuillu
solitaire et solidaire
qui faisait à qui voulait
don de ses feuilles…

Mais qui s’intéresse au charme ?
Son bois est dur, mal malléable et résistant.
Bon pour le charbon de bois
et la pâte à papier.

Et celui qui a décidé de se planter
tout droit dans la forêt broussailleuse des hommes
ne peut guère compter
sur les honneurs des salons lambrissés.
(Ecrivain du peuple,
il y a mieux pour se rendre populaire).

Cet homme était un grand arbre
presque centenaire,
haut et fier et humble en même temps.
Un charme
qui laisse derrière lui tout un tapis de feuilles…
Et le charme, les botanistes vous le diront,
est sans pareil pour enrichir l’humus.

le 4 Juillet 2015

La nouvelle nef des fous

Mardi 23 juin 2015

image

La nouvelle Nef des fous

 

1.
Je me suis réveillé dans mon sommeil.
Je marchais dans une rue de la périphérie,
une rue défoncée, bordée de palissades
quand j’ai buté sur un pied nu
que le goudron ne couvrait plus.
C’est alors que j’ai vu
de place en place des mains
qui sortaient du macadam usé
des mains ouvertes et figées
comme si on avait enterré vivants
là-dessous des êtres humains.
Oui, j’ai vu dans mon cauchemar
tout un trottoir
planté de mains
des mains d’humains tendues vers le ciel
des mains raidies, ouvertes et tendues
dans un dernier appel !

 

Et à mon réveil j’ai su
que la réalité est plus terrible encore
que le plus terrible des cauchemars.

 

Car au petit matin
tous les journaux sont pleins
des cris muets des réfugiés
noyés dans la Méditerranée.
2.
En l’an de grâce
2011, Marine Le Pen, le quatorze mars,
devant micros et caméras
s’est rendue à Lampedusa.

 

Si je n’écoutais que mon cœur
(a-t-elle dit aux réfugiés de Tunisie),
car j’ai aussi un cœur,
je me jetterai bien à l’eau
et vous prendrai sur mon bateau
hélas, hélas !
Il n’y a plus de place !

 

« Si j’écoutais mon cœur,
je vous prendrais bien sur ma barque
mais ma barque est trop fragile, elle coulerait… »

 

Puis, elle est repartie sur sa chaloupe en titane
en compagnie d’un majordome fou,
d’un banquier accro à la cocaïne, d’un attaché de presse
pressé et d’une demi douzaine de demi-mondains

 

Il y en a un qui grimpe au mât avec un entonnoir sur la tête,
un autre sur le gaillard d’avant qui tient en laisse un couple cynégénique
un berger allemand et un rotweiller qui aboient contre l’horizon
Il y en a deux sur le pont qui jouent aux osselets avec les minarets et les clochers
un qui jette par les écoutilles des rouleaux de papier hygiénique
un qui déroule le long du bastingage
le cheval de frise d’une clôture barbelée
un autre qui pose les uns sur les autres des parpaings dans l’eau
et gâche du mortier pour ériger un mur très haut au milieu des flots
Toute une armée de fous
toute une collection de nains de jardins
évadés pour un instant
de leurs pavillons piégés
toute une armada de petits bonhommes mécaniques
remontés dans le dos

 

Et elle se tient debout à la proue
en armure rutilante
brandissant l’oriflamme à l’Agneau
de la Vierge Marie
brodé de fil doré

 

Derrière eux,
ils traînent un chalut plein de cadavres qui les tirent par le fond
et des paquets d’euros

 

(Un jeune qui n’avait pas demandé à être du voyage
bave à la poupe et vomit…)

3.
C’est vrai qu’il est déjà très chargé son bateau…
Sur la Nef des Fous,
la fille Le Pen a de la compagnie.

 

De la droite à la gauche
et dans toute l’Europe
des hommes politiques et des braves gens
qui ne veulent pas forcément
la mort du pécheur
répètent le même slogan.

 

« Décidément, non
nous ne pouvons pas accueillir
toute la misère du monde. »
4.
Un peu en arrière du bateau
installés sur un canot de sauvetage climatisé
des humanitaires protestent
au nom du droit universel
à la libre circulation
des capitaux et des hommes.

 

Mais personne ou presque
ne leur prête attention.
Et les larmes qu’ils versent
font monter le niveau des eaux
et menacent la terre ferme.

 

Pourtant, ils ont raison :
le droit au tourisme
en voyage individuel ou organisé
est un droit imprescriptible
et inaliénable de la nouvelle humanité
(à condition bien sûr
d’avoir une assurance
et un compte provisionné).

Mais les réfugiés malheureusement
n’ont pas l’air de touristes.
Ils ne sont pas venus ici
pour voir du pays
et repartir gentiment
après avoir dépensé leurs économies
dans nos boutiques de luxe et nos supermarchés.

 

Le soupçon existe
qu’ils sont là pour sauver leur vie
la refaire et rester.

image

 

5.
Les réfugiés de Syrie, d’Irak
d’Afghanistan, d’Erythrée, de Libye
payent à prix d’or leur cercueil
aquatique aux passeurs
qui les abandonnent en haute mer.

 

La mer est un linceul de plastique
immense, vert et mouvant
où ceux qui tombent
sombrent
et meurent étouffés
car la bâche de la mer sur eux s’est refermée.

 

Ô, Mer méditerranée
qu’avons-nous fait de toi ?
Mer maternelle, ventre
d’où est sorti toute vie
Toi qui nous as bercés
Mer nourricière
de toi nous avons fait
le plus grand des cimetières !
Œil de cyclope au centre
de l’archipel de nos pays,
nous t’avons aveuglée !
Nous avons brisé les vitraux
de ta rosace de lumière !
Nous t’avons obturée,
excisée, cautérisée,
putréfiée et pétrifiée.
De toi nous avons fait
plus qu’une frontière barbelée :
un immense bûcher liquide,
un four crématoire glacé,
une déchetterie à immigrants,
une trappe ouverte sur le vide
où ceux qui veulent passer
hommes, femmes, enfants
sont jetés vivants !

 

6.
Mais pendant ce temps, les affaires continuent

 

Nous pillons les pays
pour garder la haute main sur l’uranium
la bauxite, le pétrole, les terres précieuses
et nous ne pouvons plus faire face
à la marée montante de la misère
des peuples qui veulent simplement vivre.

 

Nous ruinons des peuples entiers
mais leur envoyons en guise de compensation
via Internet et la télévision
des images en flux continu du paradis
où nous sommes censés habiter
et nous nous étonnons
de les voir débarquer

 

Nous défendons la démocratie
et détruisons des Etats
puis nous déplorons l’afflux massif des réfugiés
qui s’échappent comme ils peuvent du chaos des Etats
que nous avons détruits.

 

Nous chassons un dictateur que nous abattons comme un chien
puis à sa place nous portons au pouvoir des fous furieux
qui se déchirent
et nous nous apitoyons sur le sort des Libyens
que nous refusons d’accueillir.

 

Nous versons des larmes de crocodile sur
les hommes, les femmes, les enfants
qui par tous les moyens possibles
quittent la Syrie pour fuir la guerre
et les persécutions
mais nous vendons des armes
au Liban, à l’Arabie Saoudite, aux pays du Golfe
qui entretiennent l’incendie.

 

Nous ouvrons notre cœur
mais pas notre porte
et pour faire bouillir la marmite
nous mettons partout le feu.

 

Car pendant ce temps les affaires doivent continuer.

 

7.
Ô, vous les grands de ce monde
qui pratiquez l’exclusion,
Vous qui refusez d’inclure les exclus
Nous avons pour vous la solution :

 

Grâce à la résine polyester époxy
à laquelle vous mélangerez un agent durcisseur
(baptisé « économie de marché »)
Il vous suffira pour bloquer le phénomène
de vitrifier la mer.

 

Nous pourrons ensuite la découper
en blocs de plastique transparents
légèrement colorés façon ambre
ou fonds marins avec,
intéressante leçon de choses
pour nos arrière petits-enfants,
des bateaux et des réfugiés,
hommes, femmes et enfants,
en inclusion dedans

 

et vous pourrez, en souvenir
de cette grande époque,
les conserver, détaillés en petits cube
décoratifs sur vos bureaux
lustrés et bien polis.

 

8.
« Désolés je ne peux pas vous prendre
à bord »
répètent les gens raisonnables…
Et ils ont raison.

 

Ce n’est pas en se hissant
sur la périssoire de l’Occident
qui prend l’eau de tous côtés
que les peuples pourront se sauver.

 

9.
Non,
nous non plus qui vivons ici
nous ne voulons pas monter sur votre bateau
Non ne sommes pas volontaires
pour nous engager
sur votre porte-avion
et faire la guerre
à la Terre entière.

 

10
Dans son grand poème « La Nef des fous »
Brant, le vieil écrivain du Moyen-âge allemand
nommait fous tous ceux qui ne pensaient
qu’à leur vie terrestre
et n’avaient souci
du salut céleste.

 

Aujourd’hui je dis fous
ceux qui pensent
trouver seuls
leur salut sur la Terre

 

sans souci
du salut commun
de tous les peuples de la Terre.

 

Comme si nous ne voguions pas tous
à bord du même vaisseau
Comme si la Terre entière n’était pas pour nous tous
un seul radeau
Comme si nous n’étions pas tous embarqués
sur le même bateau
perdu en haute mer
où quelques-uns sur le pont supérieur
dansent sur les parquets cirés des salons de Première classe
et leurs enfants jouent dans la piscine
avec leurs torpilleurs télécommandés
tandis que l’équipage trime
dans la salle des machines
Oui, nous vivons tous
sur un immense et unique bateau
un vaisseau baptisé Terre
pour quelques-uns, un paquebot de croisière
pour d’autres une galère
un bateau négrier
un rafiot rafistolé
où les deux-tiers de l’humanité
s’entassent à fond de cale
et qui risque de chavirer.

 

A moins peut-être qu’éclate à bord
une mutinerie…

 

Au marché de la poésie

Mardi 16 juin 2015

Au Marché de la poésie

IMG_0015

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
« La poésie, monsieur,
n’est pas à vendre !
Et d’ailleurs, elle se vend très peu… »
La poésie en effet s’offre à qui la veut
Elle se donne
à chaque coin de rue
Elle se passe
d’hier à demain
de bouche à oreille
et de main en main

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
Un moineau furette
au milieu des stands
entre les pattes des tables
et celles des poètes
indifférent apparemment
à ceux qui ont des ailes
et à ceux qui n’en ont guère.

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
les poètes ont pris place
Ils attendent sans trop attendre
celui qui sera preneur
de leurs mots et de leurs rêves
Cabotinage volage
amical cabotage

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
un Chinois boit un verre de vin rouge
en compagnie d’un Persan
ou peut-être d’un Breton
qui a laissé son tapis en double file
et que chacun peut emprunter
Une Indienne a oublié
son calumet
qui depuis tout ce temps
a fait beaucoup de petits

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
on s’est assis en compagnie
d’un rayon de soleil
On a posé à côté de soi
les contrevents de l’hiver
désormais inutiles
et ouvert les jalousies
pour laisser passer la lumière

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
les cloches de l’église
sonnent à la volée
et les poètes aussi
(sans qu’il soit nécessaire
de les pendre par les pieds)

IMG_0028

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
le monde entier s’est réuni
mais la rumeur du monde et de ses guerres
nous parvient à peine
Que peut la poésie ?
élargir un peu les parois du cœur

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
le petit filet d’eau claire
de la fontaine Wallace
porté par les Grâces
récite son poème interminable
auquel nul ne prend garde
mais jamais il ne se lasse
Et, il a raison
car de temps en temps
une jeune fille vient remplir
sa bouteille en plastique
pour se rafraîchir
à son murmure
et cela suffit.

le 14/06/2015

1...34567...15