Archive de la catégorie ‘poème du jour’

Ferlinghetti

Lundi 23 mai 2011

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Lawrence Ferlinghetti au Café Trieste à San Francisco

 

En relisant Ferlinghetti

Ce frère en poésie
est un distributeur de joie.
Il vend (gratuitement)
du côté de North Beach
ou de l’Embarcadero
des cornets de glace bleu ciel.

D’après les analyses spectro-chimiques
elles ne contiendraient
aucune substance hallucinogène
mais ceux qui la goûtent
s’en vont en gambadant
tout nus dans la rue
sans tenir compte des flics
des militaires et des curés.
Quant à sa barbe-à-papa
elle provient des touffes de nuages
que ce garnement de 90 ans
arrache de temps en temps
aux poils célestes du bon Dieu
et à ses anges gardiens.
Puis, heureux de son méfait,
il saute sur son vélo
et disparaît en pédalant
derrière les collines
de San Francisco.

le 11/5/2011

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Lawrence Ferlinghetti, Ferruccio Brugnaro et Francis Combes au Trieste en juillet 2009.

Le cerisier du Japon

Jeudi 14 avril 2011


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J’ai fait la connaissance d’un cerisier du Japon,
(un sakura autrement nommé prunus serrulata),
planté sur la terrasse
au sommet de la Tour Périscope
avenue d’Italie
dans le treizième arrondissement.
Assis dans la salle de réception du dernier étage
nous sommes entourés de baies vitrées qui dominent Paris,
Paris qui se cache tout en bas
dans un brouillard gris et doré
comme si le monde entier
souffrait de cataracte.
A côté de nous, une piscine
à l’œil bleu et clair, dort,
transparente et tranquille,
sans une vague.
Nous sommes loin du tsunami,
loin du tremblement de terre
et de l’accident nucléaire…
Pendant la lecture de poésie,
je regarde le prunus à travers la vitre épaisse.
Ses branches lourdes de fleurs roses en grappes serrées,
que bousculent les bourrasques et les giboulées…
Le prunus tient bon
au milieu des courants d’air contraires, dans le vent des hauteurs.
Ambassadeur, malgré lui, d’un pays qu’il ne connaît pas.
Et je me dis, même si certains le nient,
que nous sommes bien sur le même bateau,
chahuté par la tempête.
La planète comme la barque de bois clair
que nous porte le serveur du restaurant de sushis
et nous,
qui nous serrons à bord.

Je et l’Autre

Dimanche 14 novembre 2010

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En novembre 2010 a été exposé, à la station de métro Saint-Germain à Paris, le poème ci-dessous, dans le cadre de l’exposition « Le Chant des villes », organisé par le printemps des poètes et l’Institut culturel suédois.  Outre les photos de plusieurs photographes suédois, figuraient des poèmes de Tahar ben Jelloun, Luis Mizon, etc…

Je et l’Autre

L’autre est un Je
et il est Nous.
Il est Elle
et Elle est aussi Je.
Nous sommes tous les autres…
Tous uniques
et tous
si peu différents…

Beaucoup de Je
Si peu de Nous…

Journal d’hôpital

Lundi 24 mai 2010

Le dernier voyage que je viens de faire m’a conduit dans un service cardiologie. J’en suis revenu avec un bout de ressort dans une artère, quelques bonnes résolutions et cinq poèmes…

 

 

Dernières

 

 

nouvelles du cœur

 

 

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Un sénateur romain

Dans les couloirs, je croise un sénateur romain.
De son drap de lit blanc il s’est fait une toge
dont il a jeté un pan par dessus son épaule
et qu’il tient de sa main droite couverte d’ecchymoses
(sans doute la perfusion).
On dirait Cicéron ou Sénèque
Mais il ne siège pas sur une chaise curule.
Il attend son tour pour un doppler
assis sur un siège au coussin en élastomère vert d’eau.

Dans la vie extérieure, la vraie vie, dehors,
celle où on ne pense pas tous les jours à la mort,
il doit porter un costume ordinaire,
c’est un monsieur sérieux, un homme responsable
et plutôt estimé ;
quelqu’un que ses collaborateurs n’imaginent pas tout nu
assis sur la cuvette des W.C.
(ou alors, rarement).

C’est vrai que, ces dernières années,
il ne s’est pas beaucoup économisé…
Et puis, avec toutes ses obligations,
les repas offerts aux clients, les réceptions,
le cigare et le whisky le soir, de retour à la maison à pas d’heure,
il mène une vie de bâton de chaise…
(Pourtant, les bâtons des chaises à porteur
qui transportaient les maîtres, n’étaient pas toujours à la noce.)
Lui, il ne porte pas et ne se fait pas porter (on est en république)
mais il se déplace tout le temps en voiture.
et bouger avec la voiture, c’est une vie de sédentaire.
 
Le Sénateur romain est un petit chef d’entreprise
aux prises avec la crise.
(Au dernier trimestre, le carnet de commande a chuté ;
il y a le personnel à payer, les charges, les fournisseurs…
Si ça continue, il va déposer le bilan ou y laisser sa santé ;
si ce n’est déjà fait.)

Ici, anonyme et perdu, seul dans ce couloir
qui le mène peut-être vers la grande lumière de la mort
(celle qu’on voit dans les films)
il ne pense pas beaucoup aux stoïciens romains.
(Il a lu pourtant autrefois Marc Aurèle… Épictète, peut-être pas…)
Mais dans sa toge improvisée, il retrouve un peu de sa dignité.

(Ce qui détone, ce sont les surchaussures de plastique transparent
dans lesquelles ses pieds nus et blancs sont enfermés)

*
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Coronarographie

Je suis allongé sur la table pour l’examen
dont le formulaire de la clinique précise qu’il est invasif
Sur moi est posé un grand champ chirurgical comme un champ de lin bleu

J’ai aimé la vie et celle-ci m’a bien aimé aussi
et c’est pourquoi je suis ici (ce qui montre que ces choses ne sont pas si bien faites que ça)
«  La vie est bien faite » disent pourtant les gens
mais de temps en temps, il faut intervenir pour la corriger

La nature a besoin d’être réparée
et la médecine est la preuve que dieu n’existe pas

On m’a rasé la région génitale et mon sexe a une tête pitoyable de bagnard

Me voici entre les mains du chirurgien qui prépare une seringue d’anesthésiant

Allongé sur la table d’opération je pense à l’erreur de la téléologie
(Si la rose est odorante, c’est pour attirer l’abeille et cela répondrait à un obscur dessein…
Peut-être alors le cholestérol a-t-il été inventé
pour permettre le développement des services de cardiologie ?…)

Le cardiologue va introduire une sonde par une artère radiale du bras gauche,
au niveau du poignet
et il va remonter jusque dans les coronaires pour faire l’état des lieux

Le produit de contraste qu’on m’injecte dans les artères me glace et me brûle
(je ne pourrai pas dire que cela ne m’a fait ni chaud ni froid)

La sonde poursuit son chemin dans mon bras vers la planète du cœur

(Je suis moi-même, modestement, une galaxie)

Pendant toute la durée de l’opération,
la grosse tête pensive de l’appareil radio, (un capteur plan)
me tourne autour, avec son bras articulé qui lui fait un long coup de dinosaure
Elle s’approche très près, m’observe sous toutes les coutures,
me regarde dans les yeux comme un brontosaure herbivore
qui examinerait une pâquerette avant de la brouter
(Par chance, je ne suis pas une pâquerette)

Le dinosaure vient me renifler
mais il ne veut pas me cueillir
il veut simplement me sonder le cœur et les reins
Il voit tout ce que je cache à l’intérieur
(ce dont bien peu peuvent se vanter ;
pas même moi qui me livre rarement à cet exercice d’introspection)

« Au décours de l’examen vous devez rester sans bouger »
le bras bloqué dans une position inconfortable
Je sens la sonde monter, puis ressortir
Le cardiologue vient placer un ressort dans la diagonale de l’artère médiane

Il se sert de guides, comme un pêcheur qui tire sur sa ligne
ou comme sur des rails, il cherche l’aiguillage en suivant sur l’écran
(industrie ferroviaire miniaturisée)
Technologie de pointe, l’œil et la main

Le cardiologue est un ouvrier hautement qualifié qui suit un protocole précis
mais il y faut de la concentration et du métier

et moi je sens que je suis une machine réparable
(ce qui est finalement plutôt réjouissant)

Pendant toute la durée de l’opération je suis éveillé et nous parlons
«  Moi j’utilise du 6… c’est un peu plus gros, mais c’est plus efficace… »)

Voilà une chose dont les magnétiseurs de tout poil, les chamans emplumés,
les guérisseurs qui pratiquent l’imposition des mains
et qui prétendent contrôler le flux de notre énergie ne seraient pas capables

Je suis allongé sur la table d’opération et il faut que je me détende
car cela dure plus longtemps que prévu
(Depuis que je suis entré ici, j’ai compris que le mot « patient »
voulait simplement dire : « qui doit patienter »)

… Après viendra le temps d’essayer d’en tirer des métaphores
Je pourrai penser plus librement à la circulation du sang dans les vaisseaux du monde,
aux embouteillages, à la pollution,
à l’hypertension du marché,
à la sténose des artères de la société qu’il faudrait aussi être capables de déboucher
(Pour cela, il faudrait que les peuples acquièrent une nouvelle formation théorique de praticiens)

La connaissance poétique (qui établit des rapports de formes entre les choses)
n’a pas de vertu pratique si ce n’est nous faire mieux ressentir l’unité du monde… rendre la vie plus vive…
Mais pour nous maintenir en vie, il faut une autre science…

Pour exercer un pouvoir pratique sur le monde,
il faut le diviser, le découper en lamelles,
comme le font le savoir scientifique et la technologie.

Maintenant que c’est fini, je peux donc dire :
Vive la médecine !
Vive la science et la technique !
Vive les travailleurs médicaux, infirmiers et chirurgiens !

De toute mon âme de vivant et de poète, je salue le corps médical !

 

*

 

Un brancardier

Ibrahim est brancardier. Un grand noir en blouse verte.
Il descend les malades de leur chambre et les remonte du bloc opératoire.
Cela fait 14 ans qu’il travaille ici.
C’est pas cette petite blondasse ici depuis trois jours qui va lui apprendre son métier !…
Parfois Ibrahim a l’impression qu’on le prend pour un balais brosse.
Il sait que le balais brosse est utile…
Mais en général, il ne bénéficie d’aucune considération

(quand on a fini de s’en servir on l’enferme dans son placard et on l’oublie).
« Ils me prennent pour leur boniche… y a du foutage de gueule…
mais ils savent pas à qui ils ont affaire… moi, je m’en bats les couilles… »

Énervé, il cogne sans le faire exprès le brancard dans les virages et contre les parois du monte-charge.
Et comme s’il avait lui-même ressenti le coup infligé au brancard, le voici qui se calme :
« Attention à vos mains », dit-il, et il repart en douceur

(Car il sait bien que les patients n’y sont pour rien).

 

 

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Les peupliers

J’ai devant la fenêtre de ma chambre d’hôpital trois grands peupliers
qui bougent dans la brise lentement leurs têtes

Ils oscillent dans le vent et se rapprochent les uns des autres à se toucher
ils conversent entre eux et murmurent sans arrêt

Régulièrement passe un avion dans le ciel qui file droit et silencieux
comme une injection dans une seringue
toujours à la même hauteur
comme s’ils suivaient des lignes imprimées dans le grand cahier invisible du ciel

J’ai devant ma fenêtre trois grands peupliers
qui bougent dans la brise lentement leurs têtes

Les trois peupliers sont toujours agités par le même souffle
mais leur mouvement n’est jamais identique
car chacun à sa taille et sa hauteur
et chacun réagit différemment sous la paume du vent

Des mèches de nuages blanchâtres traînent dans le bleu des hauteurs

Quand s’agitent et se mêlent les branches fines des peupliers
on dirait qu’ils font bouger leurs doigts
et que ce sont de grandes mains effilées et vertes qui démêlent les cheveux du ciel

Le spectacle des peupliers frémissant est un spectacle fascinant
toujours semblable, jamais lassé, jamais lassant, toujours changeant
comme le mouvement des vagues ou celui de la flamme

Qu’est-ce qui fait que nous trouvons à quelque chose de la beauté ?
Pour le chien à sa fenêtre peut-être ces peupliers n’ont ils aucune beauté
(Et pour certains passants habitués à leur présence, ce doit être pareil)

La beauté est une idée humaine, toujours en mouvement
mais elle ne naît pas de rien,

elle est en nous l’écho de l’effort permanent que fait la nature pour tendre à la perfection
La beauté est ce qui en nous fait vibrer la corde d’une correspondance,
une homologie intime entre le monde et nous, non seulement la perfection de ce qui est
mais aussi l’imperfection de ce qui tend à être,
l’imagination de ce qui vit, la symétrie et la dissymétrie aussi,
l’harmonie et le mouvement…

La beauté a un sens.

De temps en temps les peupliers à ma fenêtre
paraissent tendre leurs bras, comme un ballet de suppliantes
dans un geste de prière ou de compassion

De temps en temps, ils font « non » de la tête
comme s’ils désapprouvaient ce que nous faisons là
ou alors, ils se tiennent silencieux et droits
ils montent la garde, ils veillent à notre chevet

J’ai devant ma fenêtre trois grands peupliers
qui bougent dans la brise lentement leurs têtes

Ils oscillent dans le vent et se rapprochent les uns des autres à se toucher
ils conversent entre eux et murmurent sans arrêt

Leurs feuilles sont comme autant de petites langues qui s’agitent sans cesse
qui ne disent rien et qui pourtant me parlent

A-t-on encore le droit dans un poème de pratiquer l’anthropomorphisme ?
De prêter à la nature les sentiments et les idées qui sont les nôtres ?
Régressant ainsi délibérément au stade de la pensée primitive ?

Nous savons bien que les peupliers n’ont pas de pensée,
les peupliers ne font pas de sentiments
Mais comment s’empêcher de voir en eux des frères ?
Nous qui essayons de nous tenir droit et qui aimerions avoir leur souplesse, leur force et leur élégance…

Pour le postmodernisme le monde n’a plus de sens
Il nous faut pourtant réapprendre à lire dans les lignes de vie des arbres,
des pierres, du ciel et des mains de toute l’humanité
Notre nouveau rapport à la nature ressuscite les enchantements

J’ai devant ma fenêtre trois grands peupliers
qui bougent dans la brise lentement leurs têtes

A leur cime, ils tanguent comme le font les tours très hautes
que les hommes bâtissent sur la Terre et dans le ciel
et plus elles sont hautes et plus l’amplitude est grande

J’ai devant ma fenêtre trois grands peupliers
qui bougent dans la brise lentement leurs têtes

Je les regarde, ces peupliers qui sont en vie
et moi, je m’accroche aux branches,
au sommet du grand arbre vert
La brise me secoue,
et si je tourne le regard vers le sol
ou le ciel
j’ai le vertige
Alors,
je me serre fort
contre le tronc
de mon frère le peuplier

 

*

 

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La grappe de raisins noirs

Tu

m’

as
apporté dans ma chambre d’hôpital
une grappe de raisins noirs. Ils sont gros et ronds,
leur peau est résistante et leur jus est sucré
Ce sont des voyageurs venus de l’autre bord
Ils me disent que dehors la vie continue
Les raisins noirs ont leur clarté
Les raisins ont raison
Un à un, j’égrène les raisins
les mange à la dérobée
Plaisir clandestin
qu’on ne peut
me voler.


(dimanche 23/05/2010)

 

Eyjafjöll

Samedi 1 mai 2010

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Dialogue avec un volcan

 

Cher monsieur Eyjafjöll
depuis bien longtemps
personne ne pensait plus à vous
qui étiez endormi depuis 160 ans…
A dire vrai
pour la plupart d’entre nous
            vous étiez même un parfait inconnu ;
personne n’avait jamais entendu parler de vous,
à part peut-être quelque scientifique
travaillant en silence dans un laboratoire plus ou moins bien chauffé
quelque part en Islande,
un scientifique surtout préoccupé
par la menace
de se voir sucrer ses crédits
à cause de la crise financière internationale
et de la dette du pays
et qui pourtant, malgré ses soucis,
gardait un œil sur le feu
mais qui s’inquiétait, paraît-il,
beaucoup plus pour votre voisin…
Or voilà que, sans crier gare,
            sans aucun respect du préavis légal
            obligatoire avant tout mouvement social
vous êtes soudain entré en éruption. 
Le 20 mars 2010
            dans la nuit
libérant un désir trop longtemps contenu
votre lave en fusion
s’est échappée
par une fissure longue de 800 mètres.
Elle a fait sauter votre calotte glaciaire
et a projeté dans les airs
par-dessus votre tête
            une colonne d’eau,
de cendres,
de glace
et de vapeur
haute de 7 km.

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- Pas de quoi s’affoler, me direz-vous,
ça arrive tous les jours ;
une éruption par-ci
            une autre par-là
c’est l’activité normale d’une planète
qui n’a pas encore atteint l’âge de la retraite
une planète ordinaire
            toujours en activité.

Sans doute,
            sans doute,
et je veux bien croire qu’en crachant dans les airs
votre nuage de cendre
qui s’est répandu sur quelques milliers de kilomètres
vous ne pensiez pas à mal.
Vous avez agi
            simplement poussé
par une nécessité
des plus naturelles
et personne,
            non personne,
ne saurait vous en blâmer.
Cher volcan,
en agissant ainsi,
sans doute,
vous ne mesuriez pas les conséquences
de votre accès
            de pollution nocturne.
Je me doute
que vous ne lisez pas les journaux
et, peut-être même, vous ne regardez pas la télé…
Alors, vous n’avez pas su
que, par votre faute,
le ciel de l’hémisphère Nord s’est arrêté,
le trafic aérien a été paralysé
et la vie sur Terre en a été
sérieusement affectée.
L’homme d’affaires n’a pas pu partir à New York
prendre son petit déjeuner…
Le footballeur a dû monter dans un car
            et voyager de nuit
pour se rendre à son match…
Les vacanciers ont dû renoncer
            à tremper leurs pieds dans l’eau
près des paillotes du lagon bleuté…
Et même plusieurs chefs d’Etat
ont dû se dispenser de la corvée
d’assister à l’enterrement du président polonais…
Quant aux compagnies aériennes
            elles ont perdu quelques millions de dollars.
Beau travail !
Chapeau !
En entrant ainsi en activité
vous avez tout arrêté
et fait plus fort
qu’une grève générale du contrôle aérien
qu’aurait eu bien du mal
à déclencher
notre nouvelle Internationale…

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En fait,
            d’un coup
vous vous êtes retrouvé
sur la liste des terroristes
les plus recherchés de la planète.
Il faut dire que depuis le 11 septembre
le trafic aérien
n’avait pas connu pareille perturbation.
Il n’en fallait pas plus pour qu’aussitôt
plusieurs commentateurs
            vous comparent à Al Quaida.
Mais personne n’a lancé contre vous
de fatwa,
ni de mandat d’arrêt international.
(Il n’y a plus de place pour vous à Guantanamo).
Même notre président,
qui n’en loupe pas une,
n’a pas osé en profiter
pour prôner la tolérance zéro
                        envers les éruptions volcaniques intempestives.
C’est que pour vous faire taire
il faut se lever matin.
Il n’est pas né le petit bouchon
qui pourrait vous faire fermer
(excusez l’expression)
votre grande gueule
je veux dire,
votre gueule grande ouverte
et vous faire rentrer
six pieds sous terre.
Pas facile
avec vous d’employer
les frappes chirurgicales !
Pas évident
de cautériser un volcan !…
Il faut simplement attendre que ça se calme
et que la lave refroidisse…

En attendant,
avec la matière en fusion
le magma, la boue, la cendre et le feu
sont remontées à la surface
nos anciennes peurs.
Soudain, nous avons repensé
à nos frères les dinosaures
exterminés par la chute d’un météore
ou un regain inaccoutumé d’activité volcanique
qui aurait suffi à bouleverser les conditions climatiques
de la vie sur Terre.
Et nous nous sommes sentis
            presque aussi vulnérables qu’eux.

Quand vous avez donné de la voix
nous sommes rentrés dans notre caverne
et comme l’homme préhistorique
nous avons craint le feu des entrailles de la Terre
et guetté, anxieux,
le moindre signe dans les cieux.

Nous qui depuis des lustres craignons que le ciel
se mette à fondre de chaleur,
nous avons appris
que vous étiez capable de faire chuter la température de la planète
en nous couvrant la tête
d’un fin parasol d’acide sulfurique
suffisant pour réfléchir la lumière solaire.
Et nous nous sommes rendus compte
que la nature à qui nous vouons un culte,
la Nature
qui est notre nouveau Dieu
existe sans nous
et se fiche pas mal de nos affaires…

Puis, finalement,
au bout d’une semaine
tout est rentré dans l’ordre.
On a envoyé dans le ciel quelques avions
et comme rien ne se passait
on s’est aventuré hors de la caverne
à remettre le nez dehors.
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Le danger semblant passé
on a commencé à penser
qu’on en faisait un peu trop ;
qu’on avait cédé à des peurs irrationnelles…

Mais si je m’adresse à vous
aujourd’hui,
cher volcan,
c’est surtout pour vous remercier.
Grâce à vous
nous avons découvert
que notre toute puissance
avait des limites
et que notre civilisation occidentale
ultramoderne et efficace
fondée sur le marché international
et la vitesse de plus en plus grande
de l’échange généralisé
pouvait sans crier gare
subitement s’arrêter.

(Vous avez désarçonné
les météorologues
les climatologues
les futurologues
les idéologues
et les astrologues
et tous les experts qui ne pensaient pas à vous).

Vous nous avez
à point nommé rappelé
que le capitalisme n’est pas invincible.
Plus il se perfectionne
et plus il est à la merci
du moindre incident.

(Sur les autoroutes du futur
l’accident menace.)

La révolution
selon un exemple ancien
est possible
parce que l’eau qui dort
à 100 °
entre en ébullition…
Mais la casserole
peut aussi
être renversée
et le système
tomber de sa chaise…

En fait,
depuis deux siècles,
il était arrivé qu’on se serve de vous dans nos poèmes
comme métaphore
(il ne faut pas nous en vouloir)
du peuple,
le peuple endormi qui soudain
entre en éruption
et fait la révolution.
Et puis
            craignant le cliché
on vous avait laissé tomber.
Il faut le reconnaître :
nous avons eu tort.

Aujourd’hui,
            pensant à vous,
j’éprouve quelque chose comme de la fierté,
un sentiment de fraternité volcanique.
Pour un peu, si j’osais,
je vous proposerais un pacte,
une alliance historique et planétaire
entre les peuples de la Terre
(qui souvent furent vos victimes)
et votre famille volcanique.
Avec,
pour éviter les quiproquos
les accès de violence inutiles
            et favoriser la coordination
dans l’action
un bureau d’information
et un comité de liaison
dont vous pourriez assurer le secrétariat,
(Vous êtes pas mal placé
vous qui êtes installé juste sur la faille sismique
à la disjonction des plaques tectoniques
de l’Amérique et l’Eurasie.)

Maintenant,
tout semble rentré dans l’ordre…
Quand je lève le nez,
            je ne vois que du ciel bleu…
Vous vous êtes fait invisible.
L’azur a absorbé vos particules de cendre
(à l’image de notre inguérissable
aptitude au bonheur
qui finit toujours
par absorber le chagrin).

Cher volcan
            vous êtes retourné à vos habitudes,
vous vous êtes calmé ;
peut-être,
 comme un ours polaire,
aves-vous décidé à nouveau d’hiberner…

Tant pis,
            je ne vous en veux pas ;
            vous devez avoir vos raisons.
Chacun a ses problèmes
            à la maison
(et on ne sait jamais vraiment
ce qui se passe chez les gens).

Si, donc,
on ne peut pas compter sur vous
            pour organiser la révolution
nous allons devoir
jouer nous-mêmes les volcans
fomenter nous-mêmes
nos propres ébullitions
et nos propres éruptions…

Mais notre histoire commune n’est pas terminée ;
nous sommes appelés à nous revoir.

Demain,
si nous réussissons à régler nos affaires de famille
internes à l’humanité,
nous reviendrons vers vous.

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Pour nous,
la nature n’est pas un Dieu
qu’il faudrait prier
et religieusement respecter.
Ce n’est pas une amie
et ce n’est pas non plus un ennemi.
C’est un adversaire
dont il faut faire un allié ;
un partenaire avec lequel il faut compter
et qu’il faut toujours dompter,
avec lequel combattre
et coopérer
pour créer si possible des
rapports apaisés.

Nous n’avons pas achevé l’histoire du progrès.
Le monde est peut-être fini
mais l’histoire n’est pas finie ;
et si le monde est fini,
il se transforme sans cesse.

(Nous n’avons pas dit notre dernier mot
à l’entropie)

Il nous faudra bien un jour
reprendre notre conversation…

C’est que vous aussi
vous pourriez vous rendre utile ;
au lieu de cracher en l’air
            et que ça vous retombe sur la tête.

Et nous
plutôt que de nous amuser
à déclarer la guerre aux étoiles
nous pourrions vous aider
à canaliser votre énergie.

Nous pourrions
avec un stéthoscope géant,
ausculter la Terre,
prévenir vos quintes de toux
et vos coups de sang.
Nous pourrions même vous aider à vous faire une beauté,
vous changer en geyser,
            et vous poser dans un coin de la salle à manger…
Vous apprendriez la gymnastique
            suédoise
et la géothermie ;
Vous pourriez, pourquoi pas, vous mettre à ronronner…

Et nous
nous pourrions vous inviter
dans notre salle de bain
ou notre cuisine
à prendre une douche
ou un verre de thé.

Distiques d’Arabie

Dimanche 4 avril 2010


Du 19 au 22 mars, je me suis rendu en Arabie saoudite, pour des lectures de poèmes, à l’occasion d’un festival culturel. J’en ai rapporté ces distiques.

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1

Les hommes déambulent, blanc immaculés
Comme des saints… Qui s’occupe de les nettoyer ?

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(Au beau milieu de tous ces hommes en robe,
Je pense à une femme en pantalons).

3

Hommes en blanc, femmes en noir… Jour contre nuit…
(Le soleil en arabe est pourtant féminin).

4

Ici, même en plein jour
La moitié du ciel porte un voile de nuit.

5

Les femmes, même brillantes, vivent dans l’obscurité
(Elles qui pourtant sont la lumière des hommes).

6

« Il faut le noir pour que brillent les étoiles », me dis-tu.
En plein jour aussi il y a des étoiles… et nul ne s’en étonne.

7

« Précieuse est la femme »… On l’a protège comme un butin.
Mais un butin n’a jamais droit à la parole.

8

Murmures… Une femme derrière un paravent.
Est-ce sa laideur ou sa beauté qu’on veut cacher ?

9

(Ne saurions-nous pas réfréner nos désirs ?…)
Cacher ainsi la femme est pour l’homme une offense.

10

Soudain, de derrière le mur, une femme prend la parole…
J’entends l’invisible voix… Dieu serait donc Femme ?

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11

Les hôtesses de l’air rencontrées en plein ciel
(Pourtant plus près du Paradis) n’ont pas le voile.

12

Avant l’envol, nous avons droit à la sourate.
(Me voici rassuré… Dieu est à bord).

13

Téléphone, trains, antibiotiques, ordinateurs…
Quelle invention est à mettre au compte du Seigneur ?

14

Il faudrait opérer une stricte séparation
Non des sexes, mais du Ciel et de la Terre.

15

Il y a trop longtemps que le Ciel et la Terre
Entretiennent des relations licites mais coupables.

16

On pourrait laisser le Ciel aux religieux
Et garder pour nous, simples humains, la Terre.

17

Intégristes, ils ont détruit le tombeau du Prophète.
« Dieu me garde de mes amis… je m’occupe de mes ennemis. »

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18

Cette fascination (fatale) pour l’absolu,

Peut-on dire si c’est au désert qu’elle est due ?

19

Où est passé mon camarade Abu Nuwas ?
Ces Arabes qui tant aimaient le vin, l’amour, la poésie…

20

Imru l’Qays a sacrifié son chameau pour des belles…
Il en est qui préfèrent aux belles les chameaux.

21

Combien de princes désœuvrés, de palais inoccupés ?
Alors qu’il en est tant sans argent et sans toit !

22

Tempête de sable sur Riyad… brouillard jaune.
Aveuglé le ciel dévoile un désert.

23

Cette ville moderne, ce pays riche et puissant
(Je m’en aperçois) sont bâtis sur du sable…

24

Exploiter à fond l’homme et le pétrole
Cette « raison économique » à la fin est folle.

25

L’huile noire de la Terre est une bénédiction ;
Ou si l’on préfère, une malédiction.

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26

Ici non plus il n’est pas bon être immigré…
Partout, l’« étranger », c’est toujours le pauvre.

27

Désorientés… Papiers confisqués dès l’aéroport.

Orient, Occident… les maîtres ne perdent pas le Nord.

28

Philippin, peut-être, le chauffeur est invisible…
Invisible encore au moment de la paye.

29

Voici, pour les touristes, la Place aux horloges.

(C’est ici, le vendredi, qu’on décapite).

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30

Cet homme, assis, est beau, généreux et fier.
(Tout homme devrait avoir un titre de noblesse).

31

Dans le désert bédouin, rien ne pousse ;
Sauf la fleur austère de la fierté arabe.

32

En marge de tous les déserts
Il y a toujours de l’eau, de la vie, du vert…

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33

Si tu n’étais pas différent, je ne serais pas le même.
Ainsi je dois à nouveau te remercier, mon frère.

34

Nuit noir pétrole sur le Golfe. Ciel vide. Seules étoiles :
Les lumières de la ville tout le long de la Côte.

35

Cette nuit j’ai dormi à l’enseigne de la Tulipe d’or
Mais il n’y a pas de tulipe. Ma tulipe est à Paris.

36

Hier soir, j’ai trempé mes pieds dans l’eau du Golfe ;
Puis, sur cette Terre, j’ai dormi tout près de toi.

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Haïti

Dimanche 7 février 2010

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La Terre tremble en Haïti
et soudain
voici qu’elle tremble
en chacun de nous
car, nous nous tenons, tous,
debout, comme nous pouvons,
sur la même Terre
et cette Terre
à présent
se tient debout,
vit, palpite et bat
aussi en chacun de nous
et pour qu’elle tienne
bon
nous savons
que nous devons tous nous tenir
autant que possible,
debout sur cette Terre,
ensemble,
et au coude à coude.

le 16/01/2010

Identité suite 2

Vendredi 25 décembre 2009

Si j’oubliais les mots…

Si j’oubliais les mots secrets de mon pays
ils viendraient dans la nuit me parler à l’oreille
tels des vers qu’on a cru à tout jamais perdus,
un poème oublié ou bien jamais écrit
dont on cherche la trace un matin au réveil
dans un carnet ancien qu’on peine déchiffrer…
Si j’oubliais les mots secrets de mon pays
ils prendraient le visage de la femme entrevue
aux portes du sommeil dont s’effacent les traits
et que désespéré on cherche à retrouver
dans le halo solaire de ses cheveux défaits
ils seraient cette main qui a frôlé la vôtre…


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Ainsi le mot « charmille »… (ça tient à peu de choses
je ne peux y penser sans qu’aussitôt se lève
un rire de jeune fille, et la vision très brève
d’une table au soleil, près d’une haie de roses
des nappes de vichy en terrasse, un cours d’eau
trop étroit pour qu’y passe jamais un seul bateau
si ce n’est le jouet qu’une main d’enfant pose
la lumière dans un verre un papillon qui bouge,
un hôtel restaurant avec des briques rouges ;
on pourrait l’appeler « A la Belle Payse »…
Il se tiendrait paisible au bord de la Baïse
dont le nom à lui seul est invite au plaisir
et dans ce charme qu’a pour moi le mot « charmille »
je ne sais ce qu’il faut de raison retenir
de l’arbre ou bien du chant, de leur air de famille
des liaisons amoureuses que les sons et les signes
nouent entre eux comme le font par leur col les cygnes
sur la moire du langage et les eaux noires des songes
comme des lacs emmêlés dans ce lac où je plonge…

 

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Si demain j’oubliais (et cela se pourrait
car nous oublions tout, les mots, les expressions,
leur sens et leur couleur et vivons dans un temps
et un monde un peu fou où un chiendent si vite
envahit le jardin familier de nos vies,
mots du grand négoce qui nous rongent jusqu’à l’os,
mots du commerce hostiles au commerce des mots…
Est-ce possible ? Peut-être l’est-ce… Mais laisse, laisse…
Peu importe le plantain des mots que l’on importe
pour l’économie, les besoins de toute sorte,
la mode, la politique et autres servitudes
qui prolifèrent dans le jardin à notre porte…
Peu importe, en effet, les mots que l’on importe
et que ce pays qui fut colonisateur
à son tour se fasse coloniser ; (beaucoup moins
par les anciens esclaves que par les nouveaux maîtres)
lesquels savent au moins – c’est leur supériorité
sur les pauvres, noirs, jaunes ou arabes – dans la rue
jamais du badaud ne se faire trop remarquer…

 

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Après tout nous pourrions faire confiance au jardin…
La langue qui plus d’une fois a tourné dans sa bouche,
la langue des amours, des ruses, des passions,
la langue va-nu-pieds, la langue rouge des cœurs
la langue rebelle du peuple à la bouche d’or
qui repousse au pied des gibets, la mandragore,
peut tout avaler, et peut tout ressusciter
et peut de toute chose faire son miel et ses fleurs.
Car est vraiment de France ce qui est mélangé ;
est vrai qui est divers et pur qui est mêlé.
Français, sommes de tout temps un peuple métissé…


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Si demain j’oubliais les mots de mon pays ;
(moi qui n’ai jamais eu la religion des mots
et ne suis pratiquant de leur culte absolu,
moi qui ne crois pas que la poésie tînt d’eux ;
bien que je connaisse et leur vin et leur ivresse ;
moi qui dans leur foule ai plutôt grande tendresse
pour les plus communs, les plus simples, les plus pauvres,
tout en ayant parfois du goût pour les plus rares)
qu’ils viennent me chercher parmi les amnésiques
comme un enfant perdu au milieu de la foule
qu’une amie en passant par hasard reconnaît
qu’ils viennent et me retrouvent, me prennent par la main
et qu’il me reconduisent vers le pain partagé,
vers la table commune et le jour ordinaire
où l’on parle non pas pour s’écouter parler
mais pour s’entendre… et pour peut-être se comprendre…

 

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Identité suite 1

Vendredi 25 décembre 2009

La Belle au bois rêvant

à Robert Lafont

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La France est-elle un jardin qui s’endort ?
Je sais des fées qui chantent des berceuses
Du temps jadis où la Belle était vierge
Et se gardait pour le Prince charmant
Dans un tombeau de cristal, une châsse
Un sarcophage caché au cœur des ronces
Il est des contes à dormir debout
Celui qui veut peut garder enfermée
À double tour dans son donjon la Belle
La nostalgique image d’innocence
D’un doux visage dans une flamme pure
De cette France qui jamais n’a été.
Celle qui fut eut tout autre visage
Elle a tenu tant le fer que la rose
Coiffé le heaume autant que le hennin
A enfilé dentelle et gantelet

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Elle a porté des cotillons d’acier
Ses pieds légers dans l’herbe printanière
Qui ont dansé parmi les fleurs de lys
Les myosotis, le thym, la sanguisorbe
Ont laissé là mainte empreinte de sang.
Sur son berceau se penchèrent des fées
Qui dans les airs souloient lancer le feu
Et ravager les contrées réticentes.
(Dans le hallier s’envole un cri affreux
Par quoi s’annonce la douce tourterelle.)
France souvent se fit aimer de force
Tant sur ses terres que par-delà les mers
D’Occitanie aux rivages d’Afrique
Et jusque dans l’étrange Extrême-Orient.
Mais elle a su aussi se faire aimer
Pour ce geste parfois qu’on lui a vu
Pour ce chant dans les airs qui est resté
Ce vol au-dessus d’elle qu’elle a tenté…
- Légère, hautaine et souvent suffisante
Insolente et favorisée des cieux
Elle ne peut aux autres être supportable
Apportant sa part au bonheur commun
Que si elle se bat pour la liberté.
Mais France semble un jardin qui s’endort
Ou doucement vieillit le chèvrefeuille
Le lierre enlace un ancien coudrier
Qui ne sait rien des lais que l’on chantait
Il y a beau temps sur ses amours naissantes.
France consent à son effacement.
France aujourd’hui renonce à la puissance…
À moins que ce ne soit qu’à la grandeur.
Elle a perdu son empire dans le monde
(Et c’est tant mieux… contre elle, à son école
Des peuples ont ânonné la liberté)
Mais doit-elle sur elle perdre son empire ?
Doit-elle renoncer à sa liberté
À ses sautes d’humeur, son franc-parler,
Pour se fondre dans un nouvel État,
La vieille Europe des trônes et des banquiers
De l’empire nord-américain vassale ?…
La France est-elle un conte qui s’efface ?
Ayant péché la belle est délaissée
Comme une idole oubliée dans un bois
Et sa poitrine en plâtre blanc s’écaille.
Elle semble endormie au milieu des ronces
Attendant toujours un Prince charmant
(Sa république a des airs monarchiques
On y élit tous les cinq ans un roi
Elle a aussi salons et courtisans
Ses grands seigneurs, aussi bien que ses serfs
À merci taillables et corvéables…
France a souvent des airs d’ancien régime.)
Coulant paisible sous les frondaisons,
La France est une rivière qui languit
France est une eau qui dort, mais l’eau qui dort
Faut-il selon l’adage y prendre garde ?
Ce peuple a les vertus de l’inconstance
Et il a su quelquefois nous montrer
Quand nous étions prêts d’en désespérer
Qu’il avait en réserve des printemps
Averses claires et vives embellies…
France pourrait demain se réveiller ?

(extrait de « la France aux quatre vents »)

 

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À propos de l’identité nationale…

Jeudi 5 novembre 2009

La rose des vents d’Aubervilliers

Aubervilliers est une ville du sud
qui a poussé du côté de la banlieue nord
Elle est ouverte à tous les vents de la planète
elle est ouverte à tous les peuples de la Terre.
Aubervilliers est une ville du sud
du Nord,
de l’ouest et de l’est,
une ville des quatre points cardinaux
et tous ses habitants sont des immigrés.

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Aubervilliers de la petite Prusse
du quartier des Quatre chemins,
Aubervilliers des Alsaciens
qui ont quitté le blond pays des sapins noirs
pendant la guerre de Soixante dix

Aubervilliers des Italiens anti-fascistes
qui gardent sur le buffet de la salle à manger
une gondole de Venise et une mandoline
au coeur brisé.

Aubervilliers des Espagnols
pour qui flotte toujours
le drapeau écarlate, jaune et violet
de la République.

Aubervilliers des Portugais,
ouvriers du bâtiment et supporters de Benfica,
navigateurs des hautes terres,
vin chapeauté de chat botté.

Aubervilliers des Marocains, des Tunisiens, des Algériens
qui ont quitté leur village pour travailler à la chaîne
Aubervilliers des Algériens de Kabylie
où le soleil pleut dans le souvenir
comme les grains dorés de la semoule.

Aubervilliers des Bretons et des Auvergnats
Aubervilliers des Sépharades et des Ashkénazes,
Aubervilliers des Yougoslaves et des Roumains,
Aubervilliers des Tamouls et des Pakistanais
Aubervilliers des Chinois et des Africains…

Sur le marché d’Aubervilliers
dans les allées, entre l’éclat de soleil des pamplemousses
et des bananes plantain,
dans l’échancrure d’un boubou brille une épaule noire et luisante
comme un éclat de jour.

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Aubervilliers est une ville du sud
qui a poussé dans les parages du Nord.
Aubervilliers n’est pas le centre de la Terre
mais toute la Terre a rendez-vous à Aubervilliers.

Le soir du quatorze juillet les voisins
sortent les chaises pour parler sur le seuil des maisons
comme du côté de la Méditerranée.

Aubervilliers est une ville
ouverte aux trente deux vents
de la rose des vents…

Les enfants des immigrés
des quatre coins de la planète
y vivent dans des cités,
aux jardins suspendus,
cristaux triangulaires,
concrétion de gypse dur et cassant
rose des sables
pour fleurir au désert,
rose habitable
dont ensemble on pourrait
déplisser les pétales.

Dans La Ballade d’Aubervilliers (Le Temps des Cerises, 2007)

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