Archive de la catégorie ‘poème du jour’

Le carnet du petit dragon rouge 2

Samedi 29 août 2015

Éloge de la table chinoise

Faisons ici l’éloge de la table chinoise.
Pas pour ce qu’on peut trouver dessus
(A l’énumérer
il n’est pas sûr
qu’une vie suffirait…)
Non… faisons l’éloge de la table chinoise
pour sa simple et ingénieuse conformation
(qui en dit long sur la tradition
de savoir faire et d’invention
des artisans chinois).

Table1

On peut en effet
dans n’importe quel restaurant,
et dans beaucoup de foyers,
trouver de telles tables rondes
équipées de leur plateau tournant
en verre, sur lequel sont posés les mets
(nombreux) que les convives
sont invités à goûter.

Ce système date de bien avant la Révolution,
pourtant, de cette table on pourrait dire
qu’elle est un modèle de socialisme
(au bon sens du terme, s’entend)
et même, de communisme…

Elle est ce que socialisme et communisme
n’ont pas toujours été
et, ce que pourtant, jamais ils ne devraient
renoncer à être.

D’abord, parce que chacun peut y manger
à satiété, selon ses besoins.
Il règne d’ordinaire en effet sur cette table
une abondance généreuse et organisée.

Ensuite, parce nul ne peut se jeter sur les plats
et se comporter en profiteur, en goinfre, en accapareur.
Chacun se servant doit penser à lui
et en même temps aux autres.
(Car la règle ici est au partage).

Personne non plus ne peut s’asseoir
avec autorité à  son extrémité,
s’y comporter en maître, ou même la présider.
(Sur cette table ronde, les plats doivent tourner
et chacun peut la faire tourner).

Voilà pourquoi cette table est l’image même
de la liberté,
de l’égalité
et de la fraternité.

(9.08.2015)

Table2


*

Les enfants et les abeilles


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Dans la vieille ville de Dangaer
trois enfants s’affairent
près d’un buisson de fleurs
à capturer des abeilles
pour ensuite les relâcher.

Ils les enferment
dans une bouteille plastique
puis tapent dessus
pour que les insectes
pris de panique
finissent par s’envoler.

Voilà, me semble-t-il, un jeu
délicat
et un peu dangereux.

(9.08.2015)

*

Le Sixième Dalaï Lama

Tsangyang Gyatso, le Sixième Dalaï Lama,
est connu pour son destin tragique.
Ayant renoncé à ses vœux monastiques,
il fut déposé par le Khan Lkhazang
qui le fit exiler en 1706 en Chine.
Mais, arrivé près du Lac Qinghai,
sur les hauts plateaux,
où pâturent yacks et chevaux,
au milieu de petites fleurs jaunes,
il disparut.

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Le sixième Dalaï Lama
est connu aussi pour ses dons de poète.
Juste avant de disparaître, il écrivit quelques poèmes
pleins de fraîcheur, dont celui-ci :
« La belle que tu vois
est une pêche juteuse
qui pend à la branche de l’arbre
mais elle est hors de portée ».

Quand il disparut, que lui est-il donc arrivé ?
A-t-il été assassiné par ses gardes du corps ?
Est-il entré en lévitation et s’est-il envolé dans un tourbillon de fumée ?
S’est-il réincarné en l’enfant trouvé par les moines
dans la région du Kham ?
Ou en cheval mongol, lui qui n’avait pas demandé
à devenir Dalaï Lama ?
Ou bien a-t-il simplement choisi de vivre, inconnu et libre,
pour rejoindre la fille au teint de pêche ?

(10.08.2015)

*

La cocotte-minute

Rencontré dans sa chambre d’hôtel
lors de son passage à Paris,
quelques jours avant Tien An-Men,
me parlant du Tibet et des étudiants,
Wang Meng m’avait dit :
« C’est comme une cocotte-minute.
Quand la cocotte est bien fermée
il n’y a pas de problème.
Quand elle est ouverte, non plus.
Le moment délicat,
c’est celui de l’ouverture ».


*

Les poissons et l’eau

Quand Mao Tsé-Toung diagnostiqua au sein du parti
la sclérose en plaque de la bureaucratie
il lança le mot d’ordre radical :
« Feu sur le quartier général »
et déclencha la révolution culturelle.

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(Mais quand les masses s’en mêlent
cela peut faire des dégâts…
Et le remède bientôt s’avéra
pire que le mal ;
lequel est toujours là…)

Forts de cette expérience
faut-il alors faire confiance
aux experts (rouges ou non)
plutôt qu’au peuple
quand on agit en son nom ?

« Les communistes, disait Mao Tsé-Toung,
doivent être dans le peuple
comme un poisson dans l’eau… »

Les poissons
s’ils ne s’appuient plus sur l’eau
risquent de finir sur le sable.

(11.08.2015)

*
Écrit dans le parc de Bei Hai,

ou lac du Nord, à Pékin
(huitain à la manière d’autrefois)

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Assis tous deux sur le rebord d’une pergola dans l’île des hortensias
Près du pont en marbre de l’éternelle tranquillité…
Le rideau en perles de jade du saule bouge lentement.
Une cigale s’époumone et puis s’arrête.
Chante-t-elle parce qu’elle est seule et qu’elle va mourir ?
Ou chante-t-elle pour dire sa joie d’être encore en vie
Comme nous qui nous aimons… Qui peut le dire ?
Il fait si chaud qu’une simple brise suffit à notre bonheur.

(12.08.15)

Le petit carnet du dragon rouge 1

Dimanche 23 août 2015

Le petit carnet au dragon rouge

nouveaux poèmes sur la Chine
(5 – 21 août 2015)

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Pékin

Avec ses six périphériques
qui lui font comme autant d’écharpes
scintillantes de voitures
Pékin est une belle aux longues manches
qui cache son minois,
une coquette
qui émergeant du smog
fait soudain son apparition.

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Brume de chaleur ?
Particules fines
du trafic automobile et des embouteillages ?
Fumée des usines du plateau du Hebei ?
La croissance économique
coûte cher à la Chine…

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Pour Marx, la ruche
n’était pas l’idéal
de la société future.
Sur les trottoirs de Pékin
vont et viennent
des êtres humains
qui ne sont pas des abeilles.
Certains passants parfois vous bousculent
Et tous vont leur chemin.

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Sur les trottoirs de Pékin passent aussi des belles
qui se protègent sous des ombrelles
d’un soleil qu’on ne voit pas.

(5.08.2015)


*

Le vieux robinet


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Dans la chambre 1020 de l’hôtel Jing Gu Qi Long de Pékin
(L’Hôtel de la vallée de l’or et des deux jades)
vit un vieux robinet.
Il trône au milieu de la vasque du lavabo
cernée d’une auréole noire,
vasque sur laquelle figure la mention
« American confort ».
Le vieux robinet est tavelé de taches blanches de calcaire
et perclus d’arthrite.
Témoignage sans doute de l’époque socialiste,
il doit dater de l’époque des « Cinq grandes modernisations »
mais lui-même n’a pas été modernisé.
Peut-être a-t-il bénéficié du respect, traditionnel dans ce pays, pour les anciens
qui pousse toujours des jeunes gens à donner le bras
à l’ami Jack, le vieux poète américain, quand il descend les escaliers…
Sans doute, un jour, le vieux robinet sera-t-il remplacé…
Mais pour l’instant, il fonctionne
et peut encore servir.

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(le 6.08.2015)

*

La pluie sur le sixième périphérique

Au début, dans un ciel de suie
la pluie d’été se met à tomber
fine sur le pare-brise
comme des grains de riz
au passage de la mariée.
Mais bientôt la grêle se mêle à la pluie
et l’orage déferle comme une invasion
de cavaliers mongols.

En arrivant près du pavillon
du poète Jidi Majia
la terre n’absorbe plus l’eau.
Un poète ancien aurait comparé la pluie
qui tombe oblique et incessante
comme sur une estampe d’Hiroshige
à une robe de soie noire qui nous recouvrirait…

En attendant, il faut sortir de la voiture…
Nous essayions de nous protéger sous des parapluies
mais ma chemise est trempée.

Nous reprendrons nos esprits
autour d’un verre de vin
(comme le faisaient les poètes anciens)
et en goûtant de gros raisins
violacés qui ont déjà le goût du vin.

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(le 6.08.2015)

*

Xining

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Sur la grande peinture murale
du salon de réception aux fauteuils carrés,
au pied d’une montagne chinoise traditionnelle
où s’accrochent des pins
et près d’un lac paisible dont on ne voit qu’une demie lune,
une ville moderne émerge de la brume
et dresse ses tours pastels de quarante étages
que les nuages prennent en écharpe.
Ainsi, doucement, sur la peinture
comme dans la réalité,
le futur
rejoint le passé.

(le 7.08.15)

*

Le papier toilette

Assis sur la cuvette des W.C, lieu communément propice à la méditation, je repense à ce que disait Hung Hung, lors du forum inaugural du festival de Qinghai, racontant que des jeunes poètes de Taïwan, peut-être par provocation, peut-être par autodérision, avaient baptisé leur revue «  Papier toilette ».

Le poème, dans la société capitaliste
post-moderne et numérique,
n’est-il qu’un torche-cul ?

Poète, ne t’offusques pas…
Oui, le poème peut être comparé au papier-cul.
Il en a parfois la douceur, la résistance et l’utilité…

Nettoyer notre merde, celle de la société
est une tâche à laquelle le poète
ne peut se soustraire.

Tout juste, peut-il espérer,
qu’à la différence du papier-toilette,
son poème (s’il est bon)
soit utilisable plus d’une fois.

(le 7.08.15)
*

La nuit tibétaine

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Nous couchons côte à côte dans des lits séparés
Comme un vieux couple que la vie aurait lassé
Et dormons dans des draps qui ne sont pas les nôtres ;
Chambre provisoire où en passeront d’autres…

Nuit tibétaine, nuit de froid sous l’étoile polaire
Thé salé et poèmes autour du feu de camp
Et même le manteau de l’armée populaire
sont, à nous réchauffer, à peu près impuissants.
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Le récital dure et dure la torture
Puis, nos lits sont froids, malgré le double vitrage…
Allons, rejoignons-nous ! Combattons la froidure !
Car l’amour, ma chérie, est toujours de notre âge !…

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(le 8.08.2015)

*

Elégie pour Roger Bordier

Dimanche 5 juillet 2015

Elégie pour Roger Bordier

Roger
« Il se portait comme un charme »
auraient pu dire de lui les gens
et ils le disaient
car il faisait souvent leur admiration.
A quatre-vingt douze ans
Roger battait toujours le pavé des manifs
quand le peuple de Paris décidait de défiler sous le soleil…
Et à quatre-vingt douze ans
il écrivait encore son épigramme
pour l’anniversaire d’une serveuse
du Petit Marguery où il avait ses habitudes.
Cet homme était d’une solide constitution,
bon bois de charpente
de qui aime la vie.

Malgré les drames
les deuils et les déceptions
Roger se portait comme un charme.
Le charme est un arbre solide,
un arbre sur lequel on peut compter.
Parmi les citoyens de la forêt
le charme n’est pas un petit chanteur à la croix de bois
pas un maître chanteur,
ni un maître de chapelle.
Le charme n’est pas un petit charmeur
ni un arbre aux charmes, un arbre aux sortilèges…
Et son nom d’ailleurs ne vient pas
de carmen en latin
mais de carpinus qui lui-même
vient de karr (le bois en celte)
et penn (la tête).
Non pas « tête-de-bois »
mais « bois-de-tête »
car les Gaulois l’utilisaient
pour les jougs des bœufs  qui tiraient l’araire.

Cet homme était solide comme un charme
solide et fidèle,
dans son amour, ses amitiés, ses convictions.
On pouvait compter sur lui.
Son bois n’était pas
de celui dont on fait des flûtes ni des pipes
ni des têtes de pipes.
Il n’était pas bon pour le casse-pipe,
Roger n’aimait pas la guerre
mais il aimait Prévert
Hugo, Jaurès, Robespierre,
Jean-Baptiste Clément et le Temps des Cerises.

Il était solide, paisible et généreux
comme un charme…
À quatre-vingt douze ans
il s’est assis dans son fauteuil
et son cœur tout simplement s’est arrêté.

Cet homme était un grand feuillu,
un feuillu solitaire dans la forêt des hommes
solitaire mais solidaire.
Chacune des feuilles de ses livres
palpitait de la vie des autres.
Cet homme était un grand feuillu
solitaire et solidaire
qui faisait à qui voulait
don de ses feuilles…

Mais qui s’intéresse au charme ?
Son bois est dur, mal malléable et résistant.
Bon pour le charbon de bois
et la pâte à papier.

Et celui qui a décidé de se planter
tout droit dans la forêt broussailleuse des hommes
ne peut guère compter
sur les honneurs des salons lambrissés.
(Ecrivain du peuple,
il y a mieux pour se rendre populaire).

Cet homme était un grand arbre
presque centenaire,
haut et fier et humble en même temps.
Un charme
qui laisse derrière lui tout un tapis de feuilles…
Et le charme, les botanistes vous le diront,
est sans pareil pour enrichir l’humus.

le 4 Juillet 2015

Au marché de la poésie

Mardi 16 juin 2015

Au Marché de la poésie

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Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
« La poésie, monsieur,
n’est pas à vendre !
Et d’ailleurs, elle se vend très peu… »
La poésie en effet s’offre à qui la veut
Elle se donne
à chaque coin de rue
Elle se passe
d’hier à demain
de bouche à oreille
et de main en main

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
Un moineau furette
au milieu des stands
entre les pattes des tables
et celles des poètes
indifférent apparemment
à ceux qui ont des ailes
et à ceux qui n’en ont guère.

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
les poètes ont pris place
Ils attendent sans trop attendre
celui qui sera preneur
de leurs mots et de leurs rêves
Cabotinage volage
amical cabotage

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
un Chinois boit un verre de vin rouge
en compagnie d’un Persan
ou peut-être d’un Breton
qui a laissé son tapis en double file
et que chacun peut emprunter
Une Indienne a oublié
son calumet
qui depuis tout ce temps
a fait beaucoup de petits

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
on s’est assis en compagnie
d’un rayon de soleil
On a posé à côté de soi
les contrevents de l’hiver
désormais inutiles
et ouvert les jalousies
pour laisser passer la lumière

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
les cloches de l’église
sonnent à la volée
et les poètes aussi
(sans qu’il soit nécessaire
de les pendre par les pieds)

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Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
le monde entier s’est réuni
mais la rumeur du monde et de ses guerres
nous parvient à peine
Que peut la poésie ?
élargir un peu les parois du cœur

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
le petit filet d’eau claire
de la fontaine Wallace
porté par les Grâces
récite son poème interminable
auquel nul ne prend garde
mais jamais il ne se lasse
Et, il a raison
car de temps en temps
une jeune fille vient remplir
sa bouteille en plastique
pour se rafraîchir
à son murmure
et cela suffit.

le 14/06/2015

Anaphore pour le peuple grec

Samedi 14 février 2015

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Anaphore pour le peuple grec

Merci à vous de vous être levés
Merci à vous d’avoir ouvert la fenêtre
Merci à vous d’avoir fait entrer dans la maison l’air du large
Merci à vous de nous avoir montré qu’il pouvait faire beau temps sur la mer
Merci à vous d’avoir rendu aux statues antiques les couleurs de la vie
Merci à vous de ne pas marcher à quatre pattes
Merci à vous ne pas porter de collier ni de cravate
Merci à vous de tendre la main à ceux qui sont encore assis
Merci à vous d’avoir ouvert la fenêtre
Merci à vous de vous être levés.

14-II-2015

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La chasse au brochet

Dimanche 8 février 2015

Ce poème est extrait du recueil

La France aux quatre vents,

à paraître au Temps des Cerises,

avec une préface de Jean Ristat.

 

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La chasse au brochet

J’ai vu parfois dans l’ombre glisser des brochets.
Ils ont l’air taciturne des seigneurs de la guerre
reîtres ils aimeraient passer pour condottiere
et hantent les bas-fonds en tenue de soirée.

J’ai vu dans les salons ces êtres à sang-froid
louvoyer et glisser entre de hautes herbes
coupantes qui ondulent, femmes maîtresses, serves
en robes de lamé, et fondre sur leur proie.

J’ai vu par bancs glisser le long des verticaux
aquariums aux parois dures de verre teinté
où des salariés tombent, daphnies en suspension,  les brochets en costumes des grands sièges sociaux.

Ils vont aux Baléares ou l’été à Saint-Trop’,
passent leurs nuits en boîte, hantent les champs de courses.
Gardant toujours un œil sur les cours de la Bourse,
ils se croisent en vol, d’Amérique en Europe.

Les brochets ont du goût pour les poissons modestes ;
c’est avec une classe qui fait la différence,
d’une dent distinguée, feignant l’indifférence
qu’ils déchirent leurs chairs et négligent leurs restes.

Et, même si souvent d’ordinaires mulets
qui paissent en banlieue se rêvent leurs émules
et font dans les affaires, la chose est ridicule ;
il y a un monde entre eux et celui des brochets.

La nature est ainsi ; n’est pas brochet qui veut.
Il faut une mâchoire inférieure en avant,
l’air sombre et dans la bouche pas moins de sept cents dents.
(Ces atouts, en principe, s’héritant des aïeux).

Mais il faut au brochet rendre cette justice ;
ce carnassier maussade peut être aussi très bon
au vin blanc, à la crème, au beurre et au citron,
sur un lit de fenouil, voire avec un pastis…

Je me souviens – il y a, j’espère, prescription
nous étions jeunes alors et nous n’avions pas d’arc ;
des brochets sévissaient dans le bassin d’un parc
et nous tirions dessus au pistolet à plomb.

C’était dans un château qui dominait la plaine
de sa claire terrasse ou nous nous reposions
(tout en nous préparant pour la révolution)
et tirant les brochets, nous agissions sans haine…

Revanche des vilains sur la loi des seigneurs,
le braconnage hélas est un art qui se perd.
C’est je crois autrement qu’il faudra qu’on opère
et à une autre échelle, contre ces prédateurs…

Brochet blog2

 

 

La prière du mécréant

Samedi 17 janvier 2015

Mise en page 1

 

La prière du mécréant

1.
Il y en a qui prient Dieu,
Vichnou, Allah ou Jéhovah.
Et c’est bien leur droit.
(Même si depuis tout ce temps,
le monde n’a pas vraiment
l’air de s’en porter mieux).
Mais moi, ce soir, c’est toi,
mon semblable, mon frère,
que j’aimerais prier…

2.
Oui, je sais, croire en toi
n’est pas tous les jours facile.
Souvent tu te montres étroit,
idiot, égoïste, imbécile,
incapable de veiller à tes propres intérêts.
(Pour croire en toi,
mon semblable, mon frère
il faut avoir la foi !)

3.
Souvent tu fais comme Dieu,
Vichnou, Allah ou Jéhovah :
Tu te tais, tu ne réponds pas,
Tu es dur de la feuille,
obtus, indifférent
aux malheurs que toi-même
et les tiens endurez…
Mais c’est toi ce soir,
mon semblable, mon frère
que j’aimerais prier…

4.
Car tu es mieux que Dieu,
Vichnou, Allah ou Jéhovah
Oui tu es mieux, mon frère,
tu es plus fort et plus puissant.
Souvent, on te croit absent,
mais tu es partout, mon frère.
Tu es omniprésent…
On te croit ignorant,
mais tu sais tout mon frère.
Tu es omniscient…
On te croit impuissant, mais si tu te lèves, rien ne peut te résister
car tu es le nombre, mon frère,
le nombre, la force, la sagesse et l’intelligence.
Oui, tu es tout puissant, mon frère…

5.
C’est pourquoi,
mon semblable, mon frère,
c’est à toi ce soir que j’adresse ma prière :
Prends pitié de toi mon frère…
Oui, prends pitié de toi.
Ne te laisse pas faire.
N’en laisse pas quelques-uns
(qui sans toi ne seraient rien)
décider à ta place
et continuer sur ton dos à faire
leurs petites et leurs grandes affaires.
Occupe-toi toi-même, mon frère,
de tes propres affaires.
Occupe-toi un peu moins de Dieu
Occupe toi un peu plus de toi.
Et assure avec tes frères
ton Salut sur la Terre.

Georges Wolinski

Mardi 13 janvier 2015

wolinski ange espion

Georges Wolinski

Ses dessins disaient
le désir,
la vie, l’amour, le plaisir.
Et même dans la satire
il restait gentil.
Sous son crayon le printemps frisait
au cœur de l’hiver
et la Terre
se fleurissait de femmes…

Pour seule arme
au service de la vie et de la vérité
ses amis et lui n’avaient qu’un crayon.
C’est pourquoi ceux qui ont l’ignorance et la mort pour toute religion
les ont tués.

(Mort atroce
et héroïque
de ceux qui ne rêvaient pas d’être des héros).

Georges disait « On peut être féroce,
jamais méchant ».
Ils ont été tués par des types bêtes et méchants
victimes eux-mêmes
de la nuit qui a envahi leur esprit.

Incapables de répondre par l’humour
à un trait d’humour,
sur eux, les tueurs ont tiré un trait
à la kalachnikov.

Qui sont ces guerriers qui s’attaquent à des hommes,
des femmes désarmés ?
Où est le courage ? Où est la lâcheté ?

Fiancés de la mort,
ils se croyaient les émissaires de Dieu ;
ils n’étaient que des enfants perdus
les enfants perdus de la République et de l’islam
nos enfants perdus.

Qui était leur Dieu ?
Un leadeur mafieux ? Un dealer ?
Un super-chef de gang
qui règne par la terreur
et lance des contrats
sur les membres des autres bandes ?

Ils se croyaient habités par la foudre ;
ils ont été foudroyés.
Ils se croyaient exécuteurs
de la volonté divine ;
ils ont été les victimes
de leur propre peur.

La vertu (courage et pureté)
est toujours du côté
de la joie et de la vie.
D’hier à aujourd’hui
sont fascistes tous ceux qui crient :
Vive la mort !

Ceux qui dans le monde entier
font parler les armes
divisent les peuples et poussent au drame
sont damnés et condamnés.

Georges et ses amis
n’avaient aucun goût pour le drame.
Ils étaient les pratiquants d’un bonheur insolent.

le 10/01/2015

La prosopopée des chaises

Mardi 30 décembre 2014

Vu sur Internet :

chaises

La prosopopée des chaises

Le texte entier :

La prosopopée des chaises

Vous ne dites rien, vous restez là, toute la journée,
coi et buté dans votre coin.
Vous êtes une chaise.
Vous avez la tête… dure, on dirait du bois, vous êtes émotif…
sentimental comme un moulage plastique, sensible à la beauté comme un tube d’acier
ce qui est normal
puisque vous êtes une chaise.
Vous êtes d’une patience à toute épreuve, vous ne faites pas de politique, vous n’avez d’ailleurs aucune opinion personnelle sur aucun sujet particulier,
car vous êtes une chaise.
Vous tournez obstinément le dos à l’étranger qui entre dans la maison, vous regardez la table de la salle à manger, comme si vous aviez peur qu’on vous la vole,
vous êtes étroit et raciste.
Vous êtes une chaise.
Vous passez votre temps à quatre pattes, prostré là où on vous a posé, dans la cuisine ou le salon,
vous n’avez pas de revendication,
vous faites votre boulot sans l’ouvrir, jusqu’au jour où malencontreusement vous vous
cassez une patte,
alors on vous jette ;
car vous n’êtes qu’une chaise.
Si vous aviez fait des études, si la fortune vous avez souri, vous auriez pu prétendre au rang de siège.
Mais vous n’êtes qu’une chaise.
Vous prenez des airs distingués, vous vous tenez toujours droit, vous êtes particulièrement guindé et collé monté,
mais n’importe quel cul peut se poser sur votre nez,
vous ne protestez jamais.
Je crois que vous êtes une chaise.
En fait,
vous êtes sourd et idiot.
(Peut-être bien que vous êtes une chaise.)
On vous a vu dans une taverne
chevauché par des soudards dansant une ronde endiablée autour de la pièce,
vous ne vous souvenez bien sûr de rien.
Vous ne connaissez pas l’Histoire.
Vous êtes une chaise.
Vous avez oublié le bruissement des forêts, les confidences de l’humus, le cri du geai,
vous ne connaissez rien de la nature.
Vraiment, vous êtes une chaise.
Pour vous le monde est rond ou carré,
quelle que soit votre taille, votre couleur ou votre forme, vous répondez
au concept de chaise,
comme un chien répond à l’appel de son maître.
Pourtant, vous ignorez tout de la philosophie,
vous ne possédez pas le moindre rudiment de dialectique,
vous ne soupconnez rien de votre double
nature
de valeur d’usage et de valeur d’échange
et ce qu’on fait de vous, malheureux, ne vous fait ni chaud, ni froid.
Vous êtes une chaise…
Et maintenant,
vous me dites que ce n’est pas vrai,
que vous en avez assez de ce poème,
et que, d’ailleurs, vous n’êtes pas une chaise…

D’accord…
Alors,
prouvez-le.

(in Si les symptômes persistent, consultez un poète, Le Merle moqueur / Le Temps des Cerises)

 

 

Bonne année 2015

Lundi 29 décembre 2014

starfield whirl

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