Archive de la catégorie ‘poème du jour’

La chasse au brochet

Dimanche 8 février 2015

Ce poème est extrait du recueil

La France aux quatre vents,

à paraître au Temps des Cerises,

avec une préface de Jean Ristat.

 

brocher blog1

La chasse au brochet

J’ai vu parfois dans l’ombre glisser des brochets.
Ils ont l’air taciturne des seigneurs de la guerre
reîtres ils aimeraient passer pour condottiere
et hantent les bas-fonds en tenue de soirée.

J’ai vu dans les salons ces êtres à sang-froid
louvoyer et glisser entre de hautes herbes
coupantes qui ondulent, femmes maîtresses, serves
en robes de lamé, et fondre sur leur proie.

J’ai vu par bancs glisser le long des verticaux
aquariums aux parois dures de verre teinté
où des salariés tombent, daphnies en suspension,  les brochets en costumes des grands sièges sociaux.

Ils vont aux Baléares ou l’été à Saint-Trop’,
passent leurs nuits en boîte, hantent les champs de courses.
Gardant toujours un œil sur les cours de la Bourse,
ils se croisent en vol, d’Amérique en Europe.

Les brochets ont du goût pour les poissons modestes ;
c’est avec une classe qui fait la différence,
d’une dent distinguée, feignant l’indifférence
qu’ils déchirent leurs chairs et négligent leurs restes.

Et, même si souvent d’ordinaires mulets
qui paissent en banlieue se rêvent leurs émules
et font dans les affaires, la chose est ridicule ;
il y a un monde entre eux et celui des brochets.

La nature est ainsi ; n’est pas brochet qui veut.
Il faut une mâchoire inférieure en avant,
l’air sombre et dans la bouche pas moins de sept cents dents.
(Ces atouts, en principe, s’héritant des aïeux).

Mais il faut au brochet rendre cette justice ;
ce carnassier maussade peut être aussi très bon
au vin blanc, à la crème, au beurre et au citron,
sur un lit de fenouil, voire avec un pastis…

Je me souviens – il y a, j’espère, prescription
nous étions jeunes alors et nous n’avions pas d’arc ;
des brochets sévissaient dans le bassin d’un parc
et nous tirions dessus au pistolet à plomb.

C’était dans un château qui dominait la plaine
de sa claire terrasse ou nous nous reposions
(tout en nous préparant pour la révolution)
et tirant les brochets, nous agissions sans haine…

Revanche des vilains sur la loi des seigneurs,
le braconnage hélas est un art qui se perd.
C’est je crois autrement qu’il faudra qu’on opère
et à une autre échelle, contre ces prédateurs…

Brochet blog2

 

 

La prière du mécréant

Samedi 17 janvier 2015

Mise en page 1

 

La prière du mécréant

1.
Il y en a qui prient Dieu,
Vichnou, Allah ou Jéhovah.
Et c’est bien leur droit.
(Même si depuis tout ce temps,
le monde n’a pas vraiment
l’air de s’en porter mieux).
Mais moi, ce soir, c’est toi,
mon semblable, mon frère,
que j’aimerais prier…

2.
Oui, je sais, croire en toi
n’est pas tous les jours facile.
Souvent tu te montres étroit,
idiot, égoïste, imbécile,
incapable de veiller à tes propres intérêts.
(Pour croire en toi,
mon semblable, mon frère
il faut avoir la foi !)

3.
Souvent tu fais comme Dieu,
Vichnou, Allah ou Jéhovah :
Tu te tais, tu ne réponds pas,
Tu es dur de la feuille,
obtus, indifférent
aux malheurs que toi-même
et les tiens endurez…
Mais c’est toi ce soir,
mon semblable, mon frère
que j’aimerais prier…

4.
Car tu es mieux que Dieu,
Vichnou, Allah ou Jéhovah
Oui tu es mieux, mon frère,
tu es plus fort et plus puissant.
Souvent, on te croit absent,
mais tu es partout, mon frère.
Tu es omniprésent…
On te croit ignorant,
mais tu sais tout mon frère.
Tu es omniscient…
On te croit impuissant, mais si tu te lèves, rien ne peut te résister
car tu es le nombre, mon frère,
le nombre, la force, la sagesse et l’intelligence.
Oui, tu es tout puissant, mon frère…

5.
C’est pourquoi,
mon semblable, mon frère,
c’est à toi ce soir que j’adresse ma prière :
Prends pitié de toi mon frère…
Oui, prends pitié de toi.
Ne te laisse pas faire.
N’en laisse pas quelques-uns
(qui sans toi ne seraient rien)
décider à ta place
et continuer sur ton dos à faire
leurs petites et leurs grandes affaires.
Occupe-toi toi-même, mon frère,
de tes propres affaires.
Occupe-toi un peu moins de Dieu
Occupe toi un peu plus de toi.
Et assure avec tes frères
ton Salut sur la Terre.

Georges Wolinski

Mardi 13 janvier 2015

wolinski ange espion

Georges Wolinski

Ses dessins disaient
le désir,
la vie, l’amour, le plaisir.
Et même dans la satire
il restait gentil.
Sous son crayon le printemps frisait
au cœur de l’hiver
et la Terre
se fleurissait de femmes…

Pour seule arme
au service de la vie et de la vérité
ses amis et lui n’avaient qu’un crayon.
C’est pourquoi ceux qui ont l’ignorance et la mort pour toute religion
les ont tués.

(Mort atroce
et héroïque
de ceux qui ne rêvaient pas d’être des héros).

Georges disait « On peut être féroce,
jamais méchant ».
Ils ont été tués par des types bêtes et méchants
victimes eux-mêmes
de la nuit qui a envahi leur esprit.

Incapables de répondre par l’humour
à un trait d’humour,
sur eux, les tueurs ont tiré un trait
à la kalachnikov.

Qui sont ces guerriers qui s’attaquent à des hommes,
des femmes désarmés ?
Où est le courage ? Où est la lâcheté ?

Fiancés de la mort,
ils se croyaient les émissaires de Dieu ;
ils n’étaient que des enfants perdus
les enfants perdus de la République et de l’islam
nos enfants perdus.

Qui était leur Dieu ?
Un leadeur mafieux ? Un dealer ?
Un super-chef de gang
qui règne par la terreur
et lance des contrats
sur les membres des autres bandes ?

Ils se croyaient habités par la foudre ;
ils ont été foudroyés.
Ils se croyaient exécuteurs
de la volonté divine ;
ils ont été les victimes
de leur propre peur.

La vertu (courage et pureté)
est toujours du côté
de la joie et de la vie.
D’hier à aujourd’hui
sont fascistes tous ceux qui crient :
Vive la mort !

Ceux qui dans le monde entier
font parler les armes
divisent les peuples et poussent au drame
sont damnés et condamnés.

Georges et ses amis
n’avaient aucun goût pour le drame.
Ils étaient les pratiquants d’un bonheur insolent.

le 10/01/2015

La prosopopée des chaises

Mardi 30 décembre 2014

Vu sur Internet :

chaises

La prosopopée des chaises

Le texte entier :

La prosopopée des chaises

Vous ne dites rien, vous restez là, toute la journée,
coi et buté dans votre coin.
Vous êtes une chaise.
Vous avez la tête… dure, on dirait du bois, vous êtes émotif…
sentimental comme un moulage plastique, sensible à la beauté comme un tube d’acier
ce qui est normal
puisque vous êtes une chaise.
Vous êtes d’une patience à toute épreuve, vous ne faites pas de politique, vous n’avez d’ailleurs aucune opinion personnelle sur aucun sujet particulier,
car vous êtes une chaise.
Vous tournez obstinément le dos à l’étranger qui entre dans la maison, vous regardez la table de la salle à manger, comme si vous aviez peur qu’on vous la vole,
vous êtes étroit et raciste.
Vous êtes une chaise.
Vous passez votre temps à quatre pattes, prostré là où on vous a posé, dans la cuisine ou le salon,
vous n’avez pas de revendication,
vous faites votre boulot sans l’ouvrir, jusqu’au jour où malencontreusement vous vous
cassez une patte,
alors on vous jette ;
car vous n’êtes qu’une chaise.
Si vous aviez fait des études, si la fortune vous avez souri, vous auriez pu prétendre au rang de siège.
Mais vous n’êtes qu’une chaise.
Vous prenez des airs distingués, vous vous tenez toujours droit, vous êtes particulièrement guindé et collé monté,
mais n’importe quel cul peut se poser sur votre nez,
vous ne protestez jamais.
Je crois que vous êtes une chaise.
En fait,
vous êtes sourd et idiot.
(Peut-être bien que vous êtes une chaise.)
On vous a vu dans une taverne
chevauché par des soudards dansant une ronde endiablée autour de la pièce,
vous ne vous souvenez bien sûr de rien.
Vous ne connaissez pas l’Histoire.
Vous êtes une chaise.
Vous avez oublié le bruissement des forêts, les confidences de l’humus, le cri du geai,
vous ne connaissez rien de la nature.
Vraiment, vous êtes une chaise.
Pour vous le monde est rond ou carré,
quelle que soit votre taille, votre couleur ou votre forme, vous répondez
au concept de chaise,
comme un chien répond à l’appel de son maître.
Pourtant, vous ignorez tout de la philosophie,
vous ne possédez pas le moindre rudiment de dialectique,
vous ne soupconnez rien de votre double
nature
de valeur d’usage et de valeur d’échange
et ce qu’on fait de vous, malheureux, ne vous fait ni chaud, ni froid.
Vous êtes une chaise…
Et maintenant,
vous me dites que ce n’est pas vrai,
que vous en avez assez de ce poème,
et que, d’ailleurs, vous n’êtes pas une chaise…

D’accord…
Alors,
prouvez-le.

(in Si les symptômes persistent, consultez un poète, Le Merle moqueur / Le Temps des Cerises)

 

 

Bonne année 2015

Lundi 29 décembre 2014

starfield whirl

Le pont des rêves

Lundi 22 décembre 2014

Max+Ernst

Le pont des rêves
à Patricia

Je dors, ma main posée sur toi
Nos bras dans la nuit forment un  pont
Et dessous passe au fond du lit
Le flot des rêves, l’eau du sommeil,
Qui nous sépare et nous unit

Dormir à deux, chacun devrait
y avoir droit,  avoir des bras
autour de soi, pour remonter
de la crevasse, du glacier
l’amour est premier de cordée

Je dors, ma main posée sur toi
fleuve en débâcle du sommeil
emporte les glaçons des rêves
qu’au matin j’aurais oubliés
mais qui voyagent encore en moi

Nos bras dans la nuit forment un pont
de chair et nous nous retenons
dérivant sur le radeau nocturne de nos vies solaires
Puis nous remontons vers le jour
L’amour est  solidaire.

Dimanche 21 décembre 2014

Sur une vieille pipe

Dimanche 14 décembre 2014

pipe Lénine


Sur une vieille pipe

à Pierre Durand

C’est une vieille pipe qu’un ami m’a offerte
Posée sur un rayon de ma bibliothèque,
Sagement, devant Marx, près de la poésie.
Une pipe à la retraite qui ne fume guère.

C’est une pipe en bois usinée à Saint-Claude.
L’artisan a sculpté la tête de Lénine
Qui sourit malicieux tout en plissant les yeux,
L’air de dire « Cette histoire n’est pas encore finie ».

Celui qui me l’a donnée était journaliste ;
Un ancien résistant, compagnon de Fabien.
Lui-même ne fumait plus. Et moi, comme asthmatique,

J’y touche rarement ; parfois je la soupèse,
La prends en main et la caresse… Dans son foyer
Reste un peu de tabac qui n’attend qu’une braise.

14/XII/2014

 

Complainte pour un pain au chocolat

Vendredi 31 octobre 2014

pain au choc

1.
Soupçonnée d’avoir mangé – et par deux fois –
Sans le payer, un pain au chocolat
D’une valeur de 39 centimes, Sarah,
Vingt-sept ans, a perdu son emploi
De caissière dans un Lidl de Nancy.
Fidèle aux règles du management
Lidl l’a virée – sans ménagement.
Licenciée par lettre et sans préavis.

2.
Qui faut-il donc plaindre ? La caissière  qui a
Perdu son emploi ou bien le patron
Qui a perdu un pain au chocolat
Mais qui sur ses principes a tenu bon ?
Faut-il donc accuser le hard discounter
Dans cette affaire d’avoir manqué de cœur ?
Imaginez la perte en chiffre d’affaires
Si chaque employé s’offrait une douceur !

Qui mange un pain au chocolat
mérite le trépas
ou au moins le licenciement.
Mais celui qui fait son beurre
sur le dos de ses clients
nul ne saurait le traiter de voleur.

3.
Dans une complainte triste d’autrefois
Sarah aurait du coup perdu son logement
Puis, on lui aurait pris son unique enfant
Et elle serait tombée de plus en plus bas…
Elle se serait vendue pour un repas
Et aurait fini sa vie ici-bas
Dans les draps d’un hospice, à la Pitié
Salpêtrière ou à la Charité.

4.
Mais  tant pis pour les chansons  réalistes
Les chansons anciennes, plaintives et tristes…
Licenciée pour un pain au chocolat
Sarah n’a pas voulu en rester là.
Deux ans plus tard, elle faisait condamner
à huit mille huit cents euros d’indemnités
Lidl, aux Prudhommes, pour l’avoir virée
comme ça… après quarante CDD !

Qui donc est le voleur ?
Et qui mérite le licenciement
à défaut du trépas ?
Celui qui mange le pain au chocolat
ou celui qui fait son beurre
sur le dos de ses employés et clients ?

Trois poèmes chinois de la dynastie T’ang

Dimanche 31 août 2014

Voici l’adaptation que j’ai faite de trois poètes de la dynastie T’ang (618 – 907)

Li Bai

(Li Po)
(701-762)

Li Bai

Matin d’ivresse

Puisque vivre en ce monde est le songe d’un songe
Pourquoi perdre son temps en vains travaux ?
Je passe ma journée à m’enivrer
et je dors affalé près du pilier du seuil

Au réveil je regarde par-delà le perron
Un oiseau chante au milieu des fleurs
« Dis-moi, sais-tu quelle est la saison ? »
« Dans le vent du printemps chante le loriot »

Emu je m’apprête à  pousser un soupir
mais voyant le vin je remplis ma coupe
puis je chante en attendant le clair de lune
Et ma chanson finie, ne pense plus à rien…

 

Du Fu

(Tou Fou)
(712-770)
Tou Fou

Voyage nocturne

Le vent joue dans les herbes au bord de l’eau
Mon bateau glisse dans la nuit, son mât dressé
Sur la plaine à l’infini s’étendent les étoiles
La terre est bercée par le Grand fleuve

Mes écrits rendront-ils un jour mon nom célèbre ?
Malade et vieux, je dois me retirer
Balloté par les vents ne suis-je pas semblable
à la faible mouette entre ciel et terre ?

Bai Jiu Yi

(Po Kiu-yi)
(772-846)

Bai Jiu Yi portrait

Le vieux charbonnier

Dans les monts du sud, il abat le bois et le brûle pour en faire du charbon
le visage couvert de cendres, la face brûlée par la suie et le feu
les tempes grises et les mains noires.
Le charbon qu’il vend, que lui rapporte-t-il ?
juste de quoi manger et se vêtir.
Malheureux, alors que ses vêtements sont si peu épais
craignant le bas prix du charbon, il espère qu’il fera froid !
Cette nuit il est tombé un pied de neige hors de la ville ;
Dès l’aube, il attelle sa charrette qui cahote dans les ornières glacées.
Le bœuf est las, l’homme affamé, le soleil déjà haut.
A la porte du sud, près du marché, il fait halte dans la boue.
Mais qui sont ces deux cavaliers si fringants ?
Un émissaire à tunique jaune et un jeune en habit blanc.
Un avis officiel en main, par rescrit impérial
ils ordonnent de faire demi tour vers le palais au Nord.
Dans la charrette, plus de mille livres de charbon.
Les mandarins l’ont réquisitionné, à quoi bon se plaindre ?
Une demi-pièce de soie  d’environ dix pieds de long
nouée aux cornes du bœuf, c’est tout ce qu’il aura pour le charbon !

L’arbre du papé

Dimanche 17 août 2014

arbre

L’arbre du papé

pour Erwan, Lauryne et Yannis

Si tu viens avec moi, tu verras mon arbre
un noyer solitaire planté sur la colline
Je dis que c’est mon arbre car je l’ai élu
dans mes promenades roi de la colline
et chaque jour ou presque je lui rends visite
je viens jusqu’à son pied et je le salue

Cet arbre, c’est certain, est un arbre magique
Il est plus fort je crois que n’était l’arbre aux fées
qui poussait dans le cœur des forêts enchantées
et autour duquel dansaient les jeunes filles
lui confiant leurs secrets, pour exaucer leurs vœux,
des rubans, des diamants ou un prince charmant.

La nuit, il n’est pas sûr qu’il puisse s’envoler
et qu’il fasse en dormant tout le tour de la Terre
propulsé dans les airs par des fusées laser,
un enfant à son bord, tous ses feux allumés,
avec au bout des branches des épées nocturnes
pour découper le ciel de leurs rayons violets

Mais il fait bien plus fort, car je sais qu’en silence
quand nul ne le regarde, que personne n’y pense
mon arbre solitaire, débout sur sa colline
prépare en grand secret pour leur appareillage
dans la grande aventure mystérieuse de l’automne
toute une flottille de coquilles de noix.

Bury, le 17 août 2014

enfants arbre

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