27 décembre 2008

bushchaussure.jpg

 

Alléluia pour des chaussures

 

Chaussures, grolles, godasses,

vous les modestes,  les méprisées,

les racornies, les avachies, les traîne-poussière,

vous les auxiliaires indispensables et maltraités

de ceux qui marchent dans la boue ou sur l’asphalte des cités,

vous qui dans le meilleur des cas vous faites oublier

parce que vous accomplissez votre devoir sans mot dire

et sans faire souffrir nos orteils,

voici que par la grâce d’un lancer audacieux

contre le Président des États Unis

vous inaugurez  dans l’histoire de l’humanité une carrière nouvelle.

Par votre vol perpendiculaire et redoublé

visant un président qui se fiche de l’honneur

comme de ses premières baskets

vous avez vengé l’honneur

des peuples humiliés.

Chaussures

arme de destruction massive

de la respectabilité,

nouvel outil du journaliste-terroriste

interdit de s’exprimer,

drapeau des peuples va-nu-pieds…

Godillots musagètes,

béni soit votre vol plané !

Vous mériteriez un poème,

un monument,

un jour férié

et des manifestations dans le monde entier

où chacun s’en irait par les rues

vous arborant autour du cou

attachées par paire

comme un foulard de combattant.

 

décembre 2008

 

Le vierge, le vivace et le bel…

7 décembre 2008

Ce week-end, j’ai participé au salon de la poésie organisé par la Maison de Poésie Rhône-Alpes, de Saint-Martin d’Hères, à côté de Grenoble. Le thème choisi cette année était « la poésie gratte-monde ». Pour donner la parole à la poésie protestataire et combative, de nombreux poètes et acteurs de la vie poétique étaient réunis à l’initiative des animateurs de la Maison de poésie, avec Brigitte Daïan, Pierre Vieuguet, Gilles Vachon, Carlos Laforêt, Laurent et toute la bande… parmi eux : le poète de San Francisco, Jack Hirschman,  Abdelhamid Laghouati, le poète algérien, Yves Gaudin, de Béziers et d’ailleurs, Jacques Fournier et Dan, Dieudonné de Brazzaville, Katia la slameuse russo-française  et beaucoup d’autres…

Dans les marges de cette rencontre, j’ai écrit un poème, à cause de la présence des montagnes, de la poésie de Jaccottet et de la question plus actuelle qu’il n’y paraît du sentiment de la nature dans la poésie contemporaine.

 

Le vierge, le vivace et le bel…

à propos de P. .Jaccottet

 

Fraîche clarté du petit matin,

transparence bleue de l’air au dessus de Grenoble,

le massif de Belledonne en chemise

blanche

et devant, au premier plan,

se mêlant à la charpie de la brume :

la fumée

que répand la cheminée haute et fine

de l’usine de retraitement des ordures ménagères

de Saint-Martin d’Hères.

 

(C’est vrai

nous sommes une espèce salissante…

Mais si demain nous disparaissons,

qui restera

pour goûter

la pureté des montagnes ?)

Évidence

25 novembre 2008

La bonne santé d’une entreprise

se juge à ses profits.

C’est évident

comme est évidente

cette constatation :

la Terre est plate.

(in « Leçons de choses »)

De la poésie considérée comme une fille publique

25 novembre 2008

Un embryon de discussion sur la notion de poésie publique me conduit à publier à nouveau cet article,
écrit pour « Aujourd’hui poème », il y a quatre ans :

Le 29 mars dernier, Le Figaro consacrait un grand article à la campagne d’affichage de poèmes dans le métro qui se mène depuis 1993, à l’instigation de Gérard Cartier et de moi-même, campagne par laquelle nous nous efforçons de mettre le public le plus large et le plus divers qui se puisse imaginer en contact avec le choix le plus large et le plus divers possible en poésie, qu’elle soit d’hier ou d’aujourd’hui, d’ici ou d’ailleurs. Certes, il y aurait encore beaucoup à faire… Bien des poètes de valeur n’ont pu encore trouver leur place dans cette galerie d’art passagère et souterraine qu’est le métro et où la poésie parfois affleure à ciel ouvert. Mais le métro parisien, moyen de transport qui n’est évidemment pas que poétique, est aussi devenu un salon de lecture ouvert à tous, et où se produisent des rencontres inattendues entre auteurs et voyageurs. Tout en disant le succès de la campagne, le Figaro, selon un procédé dont les journaux sont coutumiers, donnait en contrepoint la parole à quelques avis critiques. Parmi les usagers du métro, il semble que la grande majorité des propos recueillis aient été favorables, ce qui correspond à ce que nous savons et qui est corroboré par différentes études menées par la RATP. Mais la poésie a toujours ses adversaires et ses contradicteurs (et c’est après tout souhaitable car que serait un art qui ne gênerait personne ?). Un monsieur, par exemple, qui qualifie cet affichage de « crétinambule »… Le néologisme est plaisant, mais évidemment méprisant non seulement pour les poètes affichés mais aussi pour le public. Lui-même, sans doute, ne doit pas se compter au nombre des « crétins » qui prennent plaisir à retrouver ou à découvrir à la faveur de leurs déambulations quotidiennes dans le métro quelques vers de Ronsard, Hikmet, Du Fu ou Ginsberg… Deux poètes ont aussi été sollicités : Jean-Michel Maulpoix, qui sans critiquer l’idée émet une réserve quant aux choix et certaines traductions. Et Yves Bonnefoy à qui Le Figaro avait réservé un « rez-de-chaussée ». Dans les propos rapportés par le quotidien, Bonnefoy raconte que le jour où il a découvert un de ses poèmes affichés dans le métro, il en fut « consterné ». Il s’agit d’un poème de Du Mouvement et de l’immobilité de Douve, dans lequel il écrit notamment : « Qu’une place soit faite à celui qui approche, / Personnage ayant froid et privé de maison. »

En effet, explique-t-il, voyant ce poème affiché dans ce lieu, il s’est rendu compte que le voyageur pouvait commettre un contre-sens et y lire une allusion à la réalité sociale de ceux qui ont froid et sont effectivement privés de maison. Or ces vers, précise-t-il, ne prennent tout leur sens que dans le mouvement d’ensemble de son livre, dans la démarche poétique qui est la sienne et qui par le « forcement des mots » tente de saisir « l’Etre-au-monde ». (Ce qui n’est peut-être pas la même chose que les êtres réels dans le monde réel…). J’avoue que cette réaction me laisse perplexe. Que des lecteurs de hasard puissent imaginer que l’auteur de ces vers n’est pas insensible au malheur des autres, ne me paraît pas catastrophique pour la réputation du poète en question. Mais ne polémiquons pas… La réaction d’Yves Bonnefoy donne à réfléchir. Elle pose évidemment la question générale de la lecture et du rapport au public. Il est certain que les lecteurs (dans le métro comme ailleurs, mais peut-être plus encore dans le métro qu’ailleurs du fait du lieu et des conditions de lecture qui ne permettent pas d’étudier l’œuvre complète) interprètent les poèmes comme bon leur semble. De ce fait, une fois le poème affiché (avec l’autorisation de son auteur ou de son éditeur, s’entend), le poème ne lui appartient plus tout à fait. Lors du débat qui s’était tenu au Sénat sur la question du droit d’auteur, Victor Hugo affirmait déjà que l’auteur avait droit de vie et de mort sur son œuvre, du moins, tant qu’il ne l’avait pas publiée ; car, une fois publiée, elle ne lui appartenait plus. Elle appartenait à la société, en ce sens que c’est la société qui décide de l’accueil qu’elle lui fera et du sens (ou des sens) qu’elle y trouvera. Faut-il s’en alarmer ? Je ne le crois pas…

Je n’ai pas la naïveté de penser que la lecture de quelques vers dans le métro suffise à faire découvrir un poète. Et je ne pense pas que les affichages des poèmes (ni les lectures publiques, par exemple) puissent et doivent remplacer la lecture des livres eux-mêmes. Mais cela a sa vertu en soi. Et, de plus, cela peut inciter à aller y regarder de plus près. L’affichage de poèmes n’est pas un ersatz de culture poétique, c’est une introduction et une invitation.

 

Mais au fond, le problème posé par l’affichage poétique dans le métro est celui du rapport au public et, plus précisément, au peuple.

L’idée existe toujours (et n’est peut-être pas si minoritaire) que la poésie est une activité qui ne concerne qu’une petite minorité d’esprits éclairés, dont font en général partie ceux qui  professent cette opinion. C’est une idée répandue dans le public qui a souvent le sentiment que la poésie (surtout la poésie contemporaine) est une affaire d’initiés, inaccessible au commun des mortels. Mais on la retrouve parfois, différemment exprimée, chez les poètes eux-mêmes. Même si elle est rarement poussée au bout de sa logique…

En vérité, sur plus de 300 poètes choisis pour figurer dans le métro en dix ans, en fait, seuls trois contemporains ont refusé de donner leur autorisation, considérant que la poésie risquait de se galvauder à s’afficher ainsi.

 

Au contact du public, la poésie, cette vierge altière, se changerait-elle donc en « fille publique » ? Le risque pourrait exister… si le désir d’aller à la rencontre du public poussait les poètes à céder aux tentations de la démagogie qui consisterait à écrire non pas ce qui paraît nécessaire, mais ce qui peut plaire. Encore que ce soit là un point assez complexe. Il y a dans tout poème (même le plus exigeant) quelque chose qui relève d’une entreprise de séduction, sans quoi il n’y aurait pas poème. Mais cela ne conduit pas obligatoirement à la prostitution. On peut descendre dans la rue sans faire le trottoir ! (Et faire le trottoir n’est d’ailleurs sans doute pas si facile…)

Pour en revenir au métro, les poèmes affichés sont toujours extraits d’ouvrages publiés et n’ont donc pas été écrits pour la circonstance. A l’exception des poèmes qui résultent du concours que la RATP organise régulièrement parmi les voyageurs et dont la sélection finale est affichée dans les stations et les rames. A trois reprises, l’affichage « habituel » des poètes confirmés a été interrompu l’espace d’un trimestre pour faire place à ces poèmes des « amateurs ». On peut bien sûr discuter des choix et aimer ou non les textes retenus, mais le fait est là qu’à chaque fois les organisateurs de ce concours ont reçu quelques neuf mille poèmes en quinze jours à peine ! Ce qui tendrait à prouver que, contrairement à une idée reçue, le goût pour la poésie est loin d’avoir disparu dans notre société. Il est même peut-être plus grand qu’à d’autres moments. Beaucoup de jeunes et de moins jeunes, hommes et femmes, éprouvent le besoin de cette forme particulière d’usage du langage, à la fois sérieux et ludique, artificiel et vrai, sensible et sensé. Dans un monde dominé par la langue de bois de la soi-disant « communication », la poésie apparaît peut-être comme une manière de parole authentique, à la fois personnelle et partageable, singulière et universelle.

Dans le même temps, à chaque fois ce concours m’a donné à voir l’écart qui existe entre l’idée que le public se fait de la poésie et la poésie telle qu’elle s’écrit et se publie aujourd’hui. Sans doute est-ce dû au fait que la plupart de ceux qui écrivent de la poésie en amateur en lisent finalement peu. Sans doute imaginent-ils souvent que lire les contemporains n’est pas indispensable ; la poésie, dans l’esprit de beaucoup consistant simplement à dire « ce qu’on a sur le cœur »… De plus, peu d’efforts sont faits pour faire mieux connaître les auteurs contemporains. Cela tient à tout le fonctionnement de la machine médiatico-culturelle… Mais cela tient peut-être aussi à ce que « l’offre » poétique, (pour user du vocabulaire de « l’économie de marché » qui n’est pourtant pas ma tasse de thé) est très décalée par rapport à la « demande »…

J’en ai fait souvent l’expérience. Choisir des textes de contemporains sur des sujets très divers (qui sont ceux de la vie commune) n’est pas toujours facile. Tout simplement parce que, très souvent, le seul sujet de la poésie est la poésie. Pour beaucoup le poème est une affaire purement interne au langage.

Cela renvoie à la question qui a été à plusieurs reprises soulevées dans ces colonnes du rapport au réel. L’un des mérites essentiels de ce journal, à mes yeux, est d’ailleurs d’avoir rendu possible, à nouveau, l’expression d’une réflexion et d’une discussion publique sur les enjeux et les destinées de la poésie. Et sur ce point, il y a matière à discussion.

Le poète est à sa façon un « Anti-Platon », pourrait-on dire en reprenant la formule par laquelle Yves Bonnefoy lui-même ouvrait Douve… C’est-à-dire qu’il est du côté de la présence au monde, du côté du sensible et du concret et qu’il ne peut séjourner uniquement dans le ciel des Idées abstraites. Mais une fois ce choix affirmé, tout reste à faire, et il y a souvent loin de la coupe aux lèvres. Car de quel réel parle-t-on et quel rapport entretient-on réellement avec lui ? Souvent, c’est un réel bien évanescent, quand il n’est pas réduit en fragments privés de tout sens.

Je partage l’appel de Jacques Darras à une poésie capable de se saisir du réel à bras-le-corps. A condition que se saisir du réel ne signifie pas s’y soumettre. Sous peine de platitude. Ce qui arrive souvent… Si la poésie abstruse ou éthérée est menacée par la vanité, la poésie du quotidien qui en reste au quotidien montre aussi ses limites. Et il n’est pas sûr qu’elle puisse enthousiasmer. (C’est un peu comme pour l’Europe… qui s’enthousiasme vraiment pour « l’Europe du libre échange » ?) Il y a quelques jours, lors d’une soirée à Saint-Etienne, une dame m’a dit attendre de la poésie qu’elle l’aide à s’évader… Pourquoi pas. Toute la question est alors d’organiser des évasions vraiment libératrices… Pour ma part, il me semble que la poésie la plus forte est celle qui parvient à être à la fois réaliste et irréaliste. Celle qui se coltine au réel non pas pour l’accepter tel quel mais pour le transformer. C’est bien là la force de Whitman. Il chante le monde avec vigueur, mais il porte aussi au cœur du monde un rêve actif, celui d’une vie fraternelle.

Ainsi peut-on imaginer que la poésie (cette parole intime) puisse devenir, sans être pour autant « fille publique », parole « d’utilité publique ».

 

 

Solstice d’hiver

23 novembre 2008

Je suis entré dans la Banque

du Solstice d’hiver

en criant : Joseph Staline

Bon anniversaire !

 

Ceci est un hold-up.

Tout le monde à terre!

Aujourd’hui, c’est l’argent qui

m’intéresse, pas les gens.

 

Serait temps de braquer les banques,

elles nous serrent tous à la gorge.

Dites-donc ! là-bas, j’espère que vous écoutez.

Ceci est une révolution.

 

poème de Jack Hirschman, traduit de l’américain par G. B.Vachon, in « Je suis né assassiné », le dernier recueil de Jack Hirschman publié au Temps des Cerises, en coédition avec la maison de la Poésie Rhône Alpes.

 

Jack Hirschman

21 novembre 2008

le poète américain Jack Hirschman, de San Francisco, sera demain à Paris. 

Dimanche, il fera une lecture à la librairie anglo-américaine du quartier latin :  » Shakespeare and Co ».

Et lundi, nous le recevrons dans le nouveau lieu du Temps des Cerises à Paris, 13, rue d’Eupatoria, métro Ménilmontant, à la  » Cerise au bec ».

à 18 h30.

A cette occasion, nous présenterons son nouveau recueil en français « Je suis né assassiné », traduit de l’américain par G. Vachon.

(le Temps des Cerises a publié deux autres recueils de ce poète : j’ai su que j’avais un frère et Arcanes, en édition bilingue)

A bientôt !

francis

Merveille

18 novembre 2008


Si vous rencontrez

une licorne

ailée

en train de boire

l’eau

d’une fontaine publique

dans Paris,

ne vous étonnez pas ;

c’est qu’elle a soif.

Maram Al-Masri, « Je te regarde » (éditions Al Manar)

17 novembre 2008


Maram al-Masri avait déjà attiré l’attention par la publication de son livre précédent en français, Cerise rouge sur un carrelage blanc, (en coédition Phi / Les Ecrits des Forges). Traduits en neuf langues, ses poèmes ont su toucher le cœur de nombreux lecteurs, hommes et femmes. Sa poésie possède en effet ce don, finalement très rare dans la poésie d’aujourd’hui, qui est d’émouvoir. Chacun de ses brefs poèmes, dit sur le ton de la confidence, livre un secret qu’elle nous donne à partager. Elle crée une intimité avec son lecteur en lui faisant part avec à la fois audace et pudeur des instants fugitifs, des moments de bonheur et d’angoisse qui forment la trame de sa propre vie, et nous entraîne sur les sentiers d’une réflexion amoureuse ininterrompue. Ecrits avec beaucoup d’art et de justesse (mais un art qui a ce grand mérite de ne pas poser ni peser), ses poèmes sont d’abord vécus, ce qui leur donne cette spontanéité, cette fraîcheur et cette vérité qui nous touchent. Mais ils nous touchent car l’écriture fait mouche. L’œuvre de papier est une œuvre de chair.

Son nouveau recueil, Je te regarde, (joliment édité par Al Manar, avec de très beaux dessins de Youssef Abdelké) renouvelle ce miracle simple de la poésie vraie et en même temps montre que l’auteur élargit, ou plutôt approfondit son propos. Cette fois, la voix du poète se dédouble. Deux femmes se rencontrent dans un train, l’auteur (dont les interventions sont typographiées en romain) et une « petite putain », et toutes deux parlent de l’amour, des hommes, du désir, du plaisir d’être regardée et de la crainte d’être abandonnée, de l’angoisse de la perte et de la vie qui s’en va et que le poème retient par la manche. Pourquoi « petite putain » ? Parce qu’elle suscite le désir et donne de l’amour, sans elle-même désirer toujours ni aimer ? Ou peut-être aussi parce que par-delà ce terme insultant de « putain », l’auteur nous fait découvrir avec tendresse qu’il y a là d’abord un être humain, doué de cette faculté proprement humaine qui est la capacité d’aimer ? Mais très vite il apparaît que ces deux voix distinctes sont liées, peuvent d’échanger et même n’en font qu’une. « On a plusieurs visages / sur les épaules, / sur ses papiers d’identité / ses photos souvenirs. ». C’est par ces vers que débute le livre. Et tout de suite la deuxième voix nous dit qu’  « Il y a toujours / quelqu’un qui nous ressemble, / quelque part ». Jeux de masques . Sans doute, mais qui est le jeu de la vérité. Je crois pour ma part que le meilleur de la poésie d’aujourd’hui conduit à nous interroger justement sur ce qu’est l’identité, à refuser de se laisser enfermer dans quelque conception « identitaire » que ce soit, d’identité univoque, pour percevoir que nous sommes multiples, et, en définitive, pas si étrangers que ça les uns les autres. (Peut-être une nouvelle notion de l’identité, une nouvelle figure de la subjectivité se joue-t-elle dans cette poésie d’aujourd’hui qui consiste à découvrir et sentir que Je est tous les autres). L’air de rien, avec les atours d’une grande simplicité (la robe même de la nudité) cette poésie va profond.

On sent d’ailleurs que les larmes ne sont jamais loin. Remonte à la surface du poème le drame du désamour, l’image de la femme enfermée comme une étrangère dans sa propre maison, en compagnie d’un homme qui a des bras mais n’embrasse pas. « L’épouvantail / a trompé / mes oiseaux ». Mais aussi, plus généralement, la hantise de l’éloignement, de la disparition, du départ qui crée une fringale de tendresse et peut vous rendre sentimentalement « boulimique ». « Comme un pauvre qui mange / à satieté, / de peur du lendemain / où il n’aura plus rien, // Je te regarde / dans mon giron… »

Les poèmes de Maram al-Masri s’inscrivent en faux contre l’idée aujourd’hui répandue qu’on ne peut pas faire de la poésie avec des sentiments. Bons ou mauvais. Chez elle, la poésie est au contraire le langage du sentiment. Qu’ils soient purs ou impurs, l’écriture les purifie et en descendant dans les profondeurs, elle sauve, elle redresse, elle élève.

Mais poésie des sentiments, elle ne verse pas dans le sentimentalisme ni la mièvrerie. Toujours, le concret, la vie réelle, l’humour font contrepoint aux larmes que l’on sent aux bord des paupières. Avec des poèmes gentiment moqueurs, comme celui-ci :

 

Je te supplie

d’arriver…

J’ai commandé une tasse de café

et

craignant d’être en retard

j’ai oublié

mon porte-monnaie…

 

L’auto-dérision a ici sa place. On ne se prend jamais trop au sérieux ; ce qui est la seule attitude vraiment sérieuse.

Il y a là beaucoup d’intelligence et de vitalité. Avec un sens du jeu qui est précieux, car c’est par lui que nous devenons humains et, plus ou moins, civilisés. En tout cas, c’est gra^ce à ce sens du jeu amoureux (dont les poètes courtois du XIIème siècle avaient déjà perçu le secret) que le sentiment se raffine et se cultive. Et que la vie amoureuse devient art de vivre. Comme dans ce très beau poème :

 

Elle a dit :

Faisons semblant de nous aimer,

Dans un semblant de lit,

Où s’uniraient

Un semblant d’homme

Et un semblant de femme,

 

Dont les sentiments

Sembleraient vrais,

En répandant autour de nous

Des roses semblant mortes

Afin qu’elles ne meurent pas…

 

Il y a chez elle, un sens aigu du simple mystère de la poésie. La poésie tient à cette façon de saisir l’insaisissable. À retenir le fugitif… « Elle est comme le goût du café, que l’on cherche à retrouver une fois bu », dit-elle… Mais chez elle, l’ineffable chemine avec la fable. L’imperceptible, avec le sensible. L’indéfini avec le sens, sans quoi toute poésie se condamnerait à un vague murmure sans effet. Alors que là, qu’elle soit triste ou gaie, elle produit de la joie et un surcroît d’amour.

Poésie lyrique, car entièrement amoureuse, la poésie de Maram Al-Masri a aussi sa dimension « politique », au sens où les rapports hommes / femmes, rapport de séduction, de domination, d’égalité parfois sont toujours des rapports politiques. Sans doute, les plus fondamentaux dans toute société. De cette poésie, on a pu dire qu’elle n’était pas « féministe »… C’est que l’idée que l’on se fait en ce moment du féminisme est souvent bien caricaturale, comme si le féminisme consistait à ne pas aimer les hommes… Mais à mes yeux, cette poésie est, sans proclamation, une poésie profondément féminine et féministe au sens où elle est affirmation naturelle du droit de la femme à la vie, à la liberté, au respect et au plaisir en même temps. C’est une poésie du désir et de la dignité de vivre. Cette affirmation a d’autant plus de force qu’elle vient d’une femme arabe, d’origine syrienne, et qui écrit en arabe. Mais il est évident que ce qu’elle dit ne concerne pas que les femmes du monde arabe et musulman. En occident aussi, en occident surtout, peut-être, l’amour est à libérer.

 

(publié dans « Aujourd’hui poème »)

Jean Ristat Le Voyage à jupiter et au-delà. Peut-être

17 novembre 2008

 

Jean Ristat vient de se voir décerner le prix Mallarmé. Francis Combes avait consacré un article, dans Aujourd’hui poème, à l’avant dernier de ses livres, paru aux éditions Gallimard.

 

Alors qu’une grande partie de la poésie française d’aujourd’hui paraît déchanter, Jean Ristat ose le chant. Et dès le premier vers, il l’annonce : « Je chante ce que personne encor n’a chanté »… Son vers, alexandrin brisé, avec ses enjambements bizarres, quasi-mécaniques, remet en mouvement toute une musique d’orgue de barbarie de la poésie française et la renouvelle en même temps. De même fait-il avec l’ancien attirail poétique des images et des métaphores. Chez lui la « lune à côté / Dans la chambre comme une mariée » peut enlever son voile, et l’image ancienne est à nouveau nouvelle… Car la poésie est une vielle lune qui a toujours pour nous les charmes d’une jeune mariée. Et la lune est toujours notre première étape dans le voyage vers l’empyrée… Depuis « L’Ode pour hâter la venue du printemps », de livre en livre, Jean Ristat nous fait la démonstration que le romantisme n’est pas un mouvement littéraire, circonscrit dans le temps et dans l’espace, mais une faculté de l’esprit et de l’art, cette inguérissable aptitude à aimer le monde et à ne pas s’en satisfaire, la nostalgie non pas seulement du passé mais de l’à-venir, voire de l’impossible. Dans le théâtre poétique de Jean Ristat les dieux (qui connaissent de nos jours un inquiétant retour de flamme) sont irrémédiablement mortels. Ils n’en finissent pas de descendre leur pente, du haut de l’Olympe jusqu’au milieu du carnaval terrestre. « .. voici les dieux clopin-clopant dans / Le saloon d’un nébuleuse… »  Ils s’agitent dans les cintres, comme des marionnettes et des pantins. Mais les hommes tardent terriblement à prendre leur place.

Le voyage vers jupiter (sans majuscule) et au-delà. Peut-être… n’est pas sans rapport (intime) avec la tentative de ceux qui voulurent « monter à l’assaut du ciel », car poètes ou révolutionnaires, c’est toujours de cela qu’il s’agit : ne pas renoncer au rêve. « Ô quel entêtement au bonheur et pourtant / Voici le temps de la grande désespérance ». Jean Ristat chante le désenchantement en même temps que le refus de s’y résoudre. C’est de l’histoire avec un grand H, qu’il s’agit en filigrane. Et aussi de l’histoire individuelle, de l’âge et du temps qui passe. «  Nulle armure pour le temps pas même l’amour / Et comme il me possède et me fuit… »

Sur la chair de ce chant de haut vol, l’histoire la plus immédiate imprime la marque de ses ongles et le poète ne démissionne pas de son devoir d’homme qui est d’essayer de comprendre son temps, pour aider à le changer peut-être. Et ne pas trahir la beauté.

 

«  Des enfants le feu aux voitures pour allu

Mer les étoiles comme boulets de canon

 

Le vide dispute à l’illusion son règne

Et ceux qui n’ont pas de nom vous saluent et crachent

Dans les banlieues assiégées les clowns ne font

 

Plus rire où sont les poings levés les drapeaux rouges

La révolution se porte à la boutonnière

L’époque à le vin triste et l’espoir fuit comme une

 

Courtisane décatie à son tiroir-caisse »…

 

Mais le « poète à la jambe de bois’ » et à l’espoir estropié, continue de danser et de rire « à la pointe de la vague ».  Derrière le pli un peu amer du sourire désabusé, sous le rictus du désespoir, perce toujours l’élan juvénile de l’enthousiasme, qui définit non pas le poème mais la poésie, cette façon de chanter sans pudeur, ce refus de mettre le pied sur la gorge de son propre chant, ce besoin d’aimer qui vous redonne le goût de vivre et vous pousse vers l’avant. « Un rêve longtemps m’a possédé qui me reprend »… et le dernier vers : « Ah ! si je ne t’aimais pas parlerais-je encore ». Un des plus beaux livres de poésie lus depuis longtemps.

Sélénites et Terriens

16 novembre 2008


Assis au milieu des nuages

les brillants et efficaces hommes d’affaires de la galaxie financière

achètent et revendent des châteaux en Espagne,

tirent des plans sur la comète

et prennent des options sur les futurs bénéfices

dans la production industrielle

des croissants de lune…

Mais, quand leurs édifices au milieu des étoiles

s’effondrent comme châteaux de cartes

et qu’il faut passer à la caisse,

ils se tournent vers les peuples,

ces doux rêveurs,

qui vivent et travaillent ici-bas, sur la Terre

pour les faire payer.

1...2021222324