Dans la foulée

12 février 2017

bar dans la foulée

Dans la foulée

Inutile de courir, pour la pêche aux sourires
Il suffit de s’asseoir, amis, « Dans la foulée »,
(C’est le bistrot de Clément, à Ménilmontant)
Quand la ville au dehors est froide, orange et bleue.

La pluie tombant la nuit fait un rideau de perles
Une femme âgée passe un cabas à la main
Sur le trottoir luisant glisse un poisson doré
Et la salle éclairée est un lampion de fête.

Ici pas de Loto et pas d’écran télé
On peut y siroter un Diplomatico
On y parle entre amis, on y lit des poèmes…

Cet endroit est resté à l’écart du « progrès »,
Mais ce serait cloche de le mettre sous cloche…
(Heureux qu’il reste encore des lieux de résistance).

Pour John Berger

4 janvier 2017

Ce poème a été publié dans l’anthologie The Long White Thread of Words,
réunissant de nombreux poèmes dédiés à John Berger
et publié en Angleterre par Andy Croft aux éditions Smokestack Books.

John Berger

Le collier du printemps
pour John Berger

La montagne est là tout près
comme un grand sac de cuir fermé,
un sac au trésor abandonné
lourd de pierres, de fatigues, de secrets.
Nous sommes assis dehors
autour de la grande table de bois
et nous parlons au soleil.

Pendant que nous parlons de la poésie, de la révolution, du monde,
la petite fille de John
arrache dans l’herbe des têtes de pissenlit
puis, avec tout le sérieux dont sont capables les enfants
quand ils jouent,
elle vient les déposer, bien alignées,
dans les rainures de la table pour la décorer,
comme un collier,
petit bataillon insolent du soleil
qui défie l’hiver dans nos cœurs.

Le printemps dans une main d’enfant…
De quoi
ne jamais désespérer de la beauté.

J Berger2


Un article que j’avais écrit sur John :

Le passeur fraternel

John Berger est un écrivain anglais qui a posé son baluchon en France depuis près de quarante ans. Il habite à flanc de montagne, dans un petit village de haute Savoie, une ferme au confort rudimentaire, avec les toilettes dans la cour. C’est là qu’il vit et écrit, aux côtés de Beverly, son épouse, et tout près de son fils Yves qui est peintre et qui a transformé la grange voisine en atelier. Attentif au mouvement des saisons et des hommes… Quand je lui avais rendu visite, j’avais vu flotter, dans un champ, en contrebas, un drapeau palestinien, planté là suite aux voyages faits par le père et le fils dans les territoires occupés. Et devant la maison, trônait une grosse moto Honda noire avec laquelle, à quatre-vingts ans passés, il continuait à circuler sur les routes de montagne. John Berger s’est installé ici, dans les années soixante, après être passé par Genève et le Vaucluse. Né à Londres, en 1926, il a quitté l’Angleterre parce qu’il ne se sentait pas chez lui dans son propre pays, habitué qu’il avait été dans sa jeunesse à fréquenter des immigrés antifascistes venus de toute l’Europe. Aujourd’hui, peut-être ferait-il un autre choix, car l’Angleterre devenue multi-ethnique et multiculturelle a beaucoup changé. Dans ce village de Haute Savoie, il lui a fallu s’acclimater et se faire accepter, découvrir surtout ce qu’est la vie des paysans. Aujourd’hui, il fait partie du paysage. Et quand c’est le moment de rentrer les foins, il n’hésite pas à décliner tout rendez-vous littéraire à Paris parce qu’il lui faut retourner pour donner la main aux voisins. De cette plongée dans la vie rurale (qu’il n’idéalise pas mais dont il dit la vérité et la valeur humaine de résistance à une certaine modernité destructrice) il a tiré une très belle trilogie romanesque, Pig Earth (Cochonne de terre) traduite en français sous le titre La Cocadrille.

John Berger n’est pas pour autant un ours retiré dans sa montagne. Non seulement, il voyage, mais il reste en permanence ouvert aux mouvements du monde, en alerte, éveillé comme en témoignent les chroniques qu’il publie régulièrement dans la presse européenne, dans Le Monde Diplomatique, le Irish Time ou El Païs et dont les éditions le Temps des Cerises ont publié une sélection sous le titre Tiens-les dans tes bras, (Hold everything dear). Chacune de ces chroniques, qu’elles parlent d’art contemporain, de la Palestine ou du poète turc Nazim Hikmet, manifestent ce qui est la « marque de fabrique » de l’écrivain John Berger, quel que soit le genre auquel il touche : une grande curiosité pour la vie, un goût insatiable de la fraternité.

Entré aux Beaux Arts de Londres en 1946, John Berger a commencé comme peintre et il n’a jamais cessé de dessiner, avec u trait à la fois précis et libre qui n’est pas sans évoquer les derniers dessins de Rodin.

Très vite, il s’est fait connaître comme essayiste et critique d’art, par ses études sur Picasso et son livre Ways of seeing (Voir le voir) qui a donné lieu à une série à la BBC et qui est considéré comme un classique de la pensée théorique sur l’art et le regard.

En 1972, il a reçu le Booker Prize pour son roman G et a fait scandale pour avoir décider de donner la moitié de la somme aux Black Panthers. L’autre moitié lui servant à financer une enquête sur les immigrés en Europe.

Son œuvre est nombreuse et éclectique. Elle compte des films (il a travaillé avec le cinéaste suisse Tanner, pour lequel il a notamment écrit le scénario de La Salamandre, et plus récemment avec Gérard Mordillat qui est un de ses amis). Des livres sur la photo et la peinture. Quelques recueils de poèmes. Et des romans. Chacun de ses romans prend à bras le corps l’un des aspects de ce monde globalisé où les hommes sont maltraités et diminués. Outre le déclin du monde paysan, il s’est ainsi intéressé aux effets du Sida (dans Qui va là ?), à la misère extrême des SDF dans les métropoles occidentales (dans King) ou à la prison et aux victimes de « l’anti-terrorisme » (dans De A à X).

A chaque fois, l’écriture lui est moyen de franchir les frontières, de traverser les murs que la société érige entre nous et en nous-mêmes. Ecrire, pour lui, c’est regarder le monde. Et ce regard est un déjà acte. Il consiste « à jeter des ponts » entre les êtres, entre les peuples et aussi, « entre l’esprit humain et la nature, ce qui est, dit-il, l’un des besoins les plus profonds de l’homme ». Voir, l’un de ses derniers livres : Pourquoi regarder les animaux. L’écrivain est un passeur du réel qui utilise la barque du langage.

John Berger est certainement l’un des intellectuels critiques les plus marquants d’aujourd’hui. Il considère que le rôle de l’écrivain est de « nettoyer les mots » qui ont été salis par l’usage mensonger qu’en font le pouvoir politique et économique. (Ce qui est une façon actuelle et vraiment révolutionnaire de redonner un « sens plus pur aux mots de la tribu », comme disait Mallarmé). Mais dans le même temps, sa critique, aussi aiguë soit-elle, n’a rien d’un couteau glacé et tranchant qui ignorerait les états de l’âme. Ce qui le caractérise, c’est au contraire le don d’empathie. La tendresse. On a dit qu’il était un écrivain engagé. C’est vrai (son implication aux côtés des Palestiniens, avec le Tribunal Russel pour la Palestine n’est qu’un aspect de cet engagement). Mais l’engagement chez lui n’a rien d’un enrégimentement. Il s’implique dans le monde tout en se montrant toujours accueillant à l’autre. On l’a dit communiste. Même s’il n’a jamais été membre du parti communiste et s’il a eu pas mal de désaccords avec le PC anglais, notamment sur l’art, il est en effet de cette famille de pensée multiple, qui ne désespère pas de la mise en commun du monde, d’une humanité qui se grandirait dans le partage. Marxiste il est et il demeure. Dans la lignée de Brecht ou d’Ernst Fischer, l’un des plus féconds théoriciens de la « nécessité de l’art ». John Berger sait le rôle de l’histoire (et de l’économie) mais il s’intéresse aussi à la dimension spirituelle de l’humanité. D’où un thème récurrent chez lui : comment les morts survivent en nous ; ce qui définit somme toute la culture et la civilisation. Il pourrait même aux yeux de certains passer pour un peu mystique. A son propos, je pense à une formule du grand romancier brésilien Jorge Amado qui disait : « Je suis d’un matérialisme qui ne me limite pas ». Elle me paraît bien s’appliquer à John Berger…

Dans le triptyque républicain aujourd’hui bien maltraité, la « fraternité » est sans doute le volet le plus ignoré, le plus malmené… Mais c’est la valeur qui vient à l’esprit quand on évoque John Berger. Pour son œuvre, mais aussi pour son comportement personnel, simple, direct, chaleureux… Ses yeux bleu clair et son sourire de bienvenue.

La poésie occupe une part modeste dans ses publications ; modeste mais centrale. « La poésie, m’avait-il dit un jour, c’est la moitié de mes lectures… » En fait, la poésie est présente dans tout ce qu’il écrit, que ce soit en vers ou en prose, si on veut bien considérer que la poésie consiste à se montrer attentif au sens des mots et à leur sensibilité, à tout ce qu’ils véhiculent d’impensé, de clair obscur, de mystère, d’un poids de réalité qui outrepasse le concept, et rend le poème nécessaire pour saisir le monde.

Quand il écrit en vers, John Berger se montre scrupuleux à l’extrême avec les choses et les êtres. Il ne fait pas partie de cette sorte (répandue) de poètes (je ne leur jette pas la pierre !) que les mots grisent. Il y a chez lui, à un haut degré, une des qualités poétiques qui me touchent le plus : le sens de la justesse. Car il y a une vérité du poème. Même quand celui-ci s’autorise par la métaphore un saut périlleux dans l’imaginaire et le rêve, le poète est un trapéziste, un acrobate qui a besoin pour s’envoler de prendre appui sur le tremplin du sol de la réalité.

C’est cette vérité du poème, témoignant pour tout un monde menacé, qui se retrouve dans Pages of the Wound (paru aux Temps des Cerises, éditeurs sous le titre Écrits des Blessures).

écrits des blessures

Trois petits poèmes pour le dernier jour de l’année

31 décembre 2016


couché soleil

Trente-et-un décembre

« Le soleil se lève
au moment de se coucher »,
fais-tu remarquer.
Tu as raison… il n’est pas gêné.
L’année s’achève…
Il se croit en congés.

*

Vœux
— Faut-il souhaiter à la mer
de rester la mer ?
à l’herbe de pousser ?
à l’oiseau de chanter ?

— Ils peuvent s’en passer.

— Faut-il souhaiter aux hommes
d’être humains ?
de vivre en paix ?

— Pas sûr
que cela suffise…
Mais comment s’en passer ?

*

Profession de foi

Marcher sur la grand’ route et saluer le jour…
— Cela ne sert à rien.

S’étonner le matin en ouvrant les volets
du chant nouveau du merle…
— Cela ressemble à quoi ?

Battre du cœur des villes,
revenir à la mer
prendre un bol d’infini,
se tenir sur la Terre…
— Pour si peu, pour quoi faire ?

Aimer contre toute déraison
Ne jamais renoncer.
— C’est sans rime ni raison.

C’est notre profession.

31/XII/2016

Les deux ombres

11 décembre 2016

Une pensée affectueuse pour Fernando Rendon.

(La photo et le poème ont été rapportés du Festival de poésie de Medellin en 2012)

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Les deux ombres

Deux ombres se tenant par la main s’éloignent sur les marches qui descendent de l’amphithéâtre en plein air, sur la montagne.
Elles s’éloignent avec précaution, lentement, dans une lumière verte…
Et derrière elles la foule des jeunes gens s’attarde au milieu des gradins pour danser
Et prolonger la fête.
Deux ombres s’en vont et s’effacent dans la lumière ;
Ces deux ombres, c’est toi et moi, qui nous tenons la main,
Les deux ombres que nous serons demain, quand, ici comme ailleurs, nous aurons passé…
Mais pour l’instant nous descendons dans la nuit non pas vers notre propre obscurité mais vers les lumières de la ville.
Nous descendons rejoindre le bus des poètes en nous tenant par la main
Et la poésie qui est l’ombre portée lumineuse de l’amour
Marche sur nos pas.

Le 25/06/2012
(après la séance d’ouverture du vingt-deuxième festival de poésie de Medellin)

 

La fidélité de Fidel

26 novembre 2016

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La fidélité de Fidel

Tu fus le commandant de la Révolution
En uniforme olive et le cigare aux lèvres.
(Dès lors, ce ne fut plus l’emblème des patrons).
Les femmes du peuple sur leurs cuisses le roulent
Et le fument ainsi que les hommes du peuple
Pendant qu’on leur lit au micro de l’usine
Des messages d’amour écrits pour leurs collègues.

Toi, il y a longtemps que tu ne fumais plus
Mais la flamme jamais en toi ne s’est éteinte.
Ta barbe est devenue blanche et très clairsemée
(La révolution aussi change de visage)
Mais ta barbe jamais tu ne l’auras coupée.
Les Barbudos rêvaient de soulever une île
Et la moitié du monde avec eux s’est levée.

Et malgré l’embargo et la boue du chemin
Vous n’avez pas cédé ; vous vous tenez debout.
Il y aura encore de l’herbe verte et drue
Qui poussera demain sur les joues de la Terre,
Des peuples aux mains nues qui se soulèveront,
Des enfants toujours prêts à courir dans les rues
Pour tenter d’attraper une colombe en vol.

le 26/XI/2016

Patcigare

Préférence nationale

14 novembre 2016

réfugiés

Préférence nationale

Il faut en finir avec les privilèges,
les avantages,
les droits
dont bénéficient les étrangers
les immigrés
les réfugiés.
Imposons
lors des prochaines élections
la préférence nationale.
A nous enfin
les séjours au grand air
dans les bidonvilles,
les nuits à la belle étoile
sur les bouches du métro,
les nuits à dix
chez les marchands de sommeil,
A nous les contrôles au faciès,
les soupes populaires,
à nous les soirées
sans femmes et sans enfants,
le camping sur les trottoirs,
les villégiatures aux frais de l’État
dans les centres de rétention,
les reconduites tout confort à la frontière…
À nous, les boulots de merde,
(et les payes qui vont avec),
les bonnes vibrations des marteaux piqueurs,
les accidents sur les chantiers,
les rodéos à bord des camions poubelles,
les places assises dans le métro
à cinq heures du matin
pour aller faire le ménage en toute tranquillité
dans les bureaux vides des grandes sociétés.
À nous tous ces droits, ces avantages, ces privilèges
réservés aux étrangers
car nous le valons bien.
Et quand
après avoir imposé la préférence nationale
nous pourrons tous
partager le même sort
nous saurons peut-être
ce que veut dire
« être solidaires ».

marteau piqueur

Trois questions sur la « Jungle de Calais »

27 octobre 2016

Calais
Trois questions sur la « Jungle de Calais »

Depuis des mois, des milliers de réfugiés
qui ont fui les zones de guerre,
empêchés de passer en Angleterre,
s’entassent dans un bidonville
près de la ville de Calais.

                       1

Les journalistes, les élus, la Préfecture
la police et même les riverains
parlent de la « Jungle de Calais ».
(Calais, port du Nord de la France,
pas connu pour son climat équatorial).
Une question se pose :
S’il y a une jungle à Calais,
qui sont les gazelles ?
Qui sont les lions ?
Et qui sont les chacals ?

déménagement Calais

                               2

Deuxième question (qui est sans doute la première) :
Quand la savane est en feu
et que tous ses habitants s’enfuient,
que faut-il faire ?
Ériger des barrières
pour leur interdire de passer ?
Ou tenter d’éteindre l’incendie ?

démolition calais

                        3

Finalement a commencé
l’évacuation de la jungle de Calais.
Des centaines de réfugiés
sont envoyés dans des centres
aux quatre coins de France
où ils pourront vivre quelques mois.
(Le temps d’examiner leur demande d’asile).
Les réfugiés semblent contents
et ils montent dans des cars
où (détail inhabituel et intriguant)
les sièges sont recouverts
pour toute la durée du voyage
de housses en plastique transparent.
Une question nous vient :
Qui aurait besoin d’un savon et d’un désinfectant ?
Les réfugiés
où ceux qui ont fait poser les housses ?

car-calais-migrants

Taipei

16 octobre 2016

Du 8 au 11 octobre 2016, j’étais à Taïwan pour participer au festival de poésie de Taipei, avec les poètes chinois Hong Hong,

Shu Cai, le Coréen Ko Un, le Japonais Kiwao Nomura, l’Espagnole Tina Escaja…

 

Taïwan1

 

Taipei

arrivée de nuit
(après dix sept heures de vol et une escale à Dubaï)

En arrivant à Taipei, nous frôlons sur l’autoroute

l’épaule noire des montagnes cachées dans la nuit.
Les reflets des lumières de la ville et les feux des voitures
sur les vitres du taxi
accrochent au ciel couvert des étoiles
blanches, invisibles ce soir.
Et même quelques étoiles rouges…
(Peut-être, les dernières qui nous restent).

Taïwan10*

Vision nocturne

Dans la nuit, la brume enveloppe
la tour de l’hôtel Taisugar
(du nom de la compagnie qui le possède)
dans une sorte de lait de soja.
L’encre de la nuit se dilue dans l’eau
comme dans les anciennes peintures sur soie.
La ville, montée sur pneumatiques,
n’arrête pas.
Elle file et s’arrête au feu rouge
en chuintant
et ses soupirs se mêlent
à la respiration intermittente, aux souffles et aux apnées
de la climatisation.
Les voitures dans la brume sont comme des lucioles
aveugles qui avancent à tâtons
sans savoir où elles vont.

« For your safety
please dont open the window »
Sous nos pieds, le vide.

Le monde est beau
et la vie est fragile.

« Tai feng »,
Un typhon tourne sur lui- même,
comme un dragon, dans la mer de Chine
et nous envoie sa pluie.

Hier a été ressenti dans la ville
encore un léger
tremblement de terre.

                    *

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Choses vues

Dans le métro de Taipei
une jeune femme me cède la place.
Et cette attention délicate
me rappelle une réalité cruelle
que sans elle
j’aurais pu oublier.

                 *

Dans la rue,
passant près de la femme à croupetons
qui écaille du poisson,
un homme qui me croise
sourit à l’étranger.
(Pays éduqué).

            *

A la table du petit déjeuner
trois jeunes Taïwanais,
cheveux courts sur la nuque et bien portants,
grosses lunettes,
mangent avec des fourchettes.

(Moi, j’utilise bien des baguettes…)

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                         *

Les gardiens du dieu du vent
s’apprêtent pour le défilé
avec leurs tambours et leurs masques géants.
Ils portent des Kways rouges
pour se prémunir de la pluie
et du vent.

*

Après avoir rendu visite au temple Longshan
où je n’ai pas rencontré de sage ermite s’adonnant à la poésie
mais, incrédule, des croyants

Il y a foule au temple Longshan.
Partout sont assis des croyants
qui relisent des sûtras.
Quelques uns brûlent des baguettes d’encens.
D’autres font la queue
pour qu’on leur dise l’avenir.
Ici on prie
pour réussir aux examens,
gagner de l’argent
ou trouver un bon mari.

(Chacun sa religion.
Moi, j’essaye de croire
en l’humanité.
Et parfois j’en suis à me demander
si ma croyance
est bien raisonnée).

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                                   *

Au parc 2.2.8. où se dresse le mémorial en l’honneur
des Taïwanais tués par le Kuomintang
après le débarquement de ses troupes
venues se réfugier sur l’île

Dans ce lieu de paix
de curieux écureuils
mangent à l’œil
dans la main des humains,
guère curieux
de leur histoire et de leur destin.

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                    *

Orient et Occident

Souvent les poètes d’Occident
épris de romantisme
se sont tournés vers l’Orient
et ont cherché dans la contemplation
du monde et de la nature
le secret de l’éternité.
Pendant que l’Orient
cherchait en Occident
le secret de la modernité.

Aujourd’hui, on retrouve partout,
les mêmes marques,
les mêmes gratte-ciel,
les mêmes smartphones.

Mais maintenant, plus d’un Asiatique,
tournant ses yeux vers l’ouest,
rêve d’un Paris
romantique où règnerait l’amour.

                         *

A la poétesse Li Ye (- ,784), nonne taoïste de l’époque Tang
qui écrivit le poème des huit extrêmes

L’Est et l’Ouest sont éloignés
mais ils se touchent.
L’Est et l’ouest sont opposés
mais ils sont inséparables
et l’un et l’autre mutuellement se changent;
ils déteignent l’un sur l’autre,
comme font mari et femme
qui depuis longtemps
forment un seul couple,

                     *

Mini aventure dans la jungle

Dans un couloir de l’hôtel
un petit avion de plastique blanc
s’est posé parmi les feuilles
d’une plante verte.
L’équipage a dû descendre
avec une échelle de corde,
disparaître parmi les hautes herbes
pour partir à la recherche de secours
en exploration
dans l’univers du pot.

Taïwan9

                                          *

Bonsaï
forêt vierge.
L’attention au détail,
au monde le plus petit,
suffit pour s’envoler.

                  *

Après avoir vu le lac Da hu (le »grand lac »)
qui n’est pas si grand,

avec une pensée pour la nature et pour nous.
à mademoiselle Wang

Dans un bol, un lac.
Sur le lac, une île.
Sur l’île, un pont.
Près du pont, un pin.
Sur le pin, un oiseau
dont j’ai oublié le nom.
Toute la nature en réduction
dans un bol de porcelaine, très fin
que l’on tient entre nos mains
et qu’on craint
stupidement de renverser
et de briser.

Taïwan12

                                                                      *

Pensant au retour
(d’après un SMS envoyé à celle qui est restée en France)

J’ai perdu l’habitude de voyager sans toi.
(Notre vie en commun est aussi un voyage).
Ici, je me languis… Je suis pourtant parti
Quelques jours seulement et je rentre bientôt.
(C’est un très court voyage mais une grande absence ;
Plus loin est le pays et plus grande est l’absence).

Taïwan11

(8 au 11-10-16)

 

 

 

« Nos ancêtres, les Gaulois… »

25 septembre 2016

« Nos ancêtres, les Gaulois… »

nos aieux les Gaulois

 

Se détachant de la page du livre d’histoire
ouvert sur la table de l’écolier
voici un guerrier gaulois qui sort du rang et prend la parole.
(C’est un anonyme, pas un grand seigneur
un homme du peuple qui travaillait comme forgeron dans son village
et a pris les armes pour répondre à l’appel de Vercingétorix.)
« Il n’est pas bon d’être vaincus
car ce sont les vainqueurs qui racontent l’histoire.
(Contrairement à César,
nos druides n’ont pas laissé de récits).
Ainsi, longtemps, nous fûmes présentés comme des barbares.
alors que nos villes étaient enviées du monde entier
pour leur or, leur richesse et l’habileté de nos artisans.
Notre langue fut effacée et notre nom même nous fut volé
(Gaulois est le nom que nous donnèrent les Romains).
pendant des siècles on nous a ignorés
et aujourd’hui encore, de nous vous savez peu de choses.
Mais nous sommes vos ancêtres
(à l’égal de beaucoup d’autres qui sont passés par là…)
Pas parce que nous étions grands, blonds et moustachus,
(beaucoup d’entre nous étaient petits, bruns et imberbes)
mais parce que nous vivons toujours en vous
comme ceux qui nous ont vaincus
et ceux qui après nous les ont vaincus…
Et si ta famille vient des anciennes colonies,
compte-nous aussi parmi les tiens.
Car nous sommes tout aussi bien
ancêtres des peuples colonisés.
Nous aussi,
comme ceux d’Afrique, du Maghreb et d’Asie,
et comme les Indiens des plaines,
nous avons été battus
par la force d’un État plus puissant
et par les divisions de nos propres chefs.
Nous aussi nous avons été vaincus
par nos princes qui pactisaient avec l’envahisseur
faisaient des affaires avec eux
et leur livraient leurs frères.
Et à nous aussi,
on a dit que notre défaite
était notre plus grande chance
car le vainqueur nous apportait la civilisation…
Et nous aussi, nous avons résisté.
Alors, d’où que tu sois, d’où que tu viennes
adopte-nous parmi les tiens
parce que nous avons été vaincus
et parce que nous nous sommes battus. »

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Retour de Palestine

18 septembre 2016

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Retour de Palestine
(20 au 28 août 2016)

  1. Nuit blanche

C’est un long voyage pour parvenir ici,
jusqu’au pays qui existe et qui n’existe pas
un voyage qui n’en finit pas.
Il nous a fallu traverser la cloche muette de la nuit.
(car la nuit est une robe de femme en forme de cloche
Qui se pose sur la terre et sur la mer.
On le voit distinctement sur l’écran dans l’avion.
Une cloche d’ombre pareille à celle que nous jetions sur la grande cage arabe de notre salon pour que les oiseaux se taisent.
Dans l’avion, des passagers se posent un masque en forme de loup sur les yeux pour dormir
et certains sans doute le gardent pour marcher dans la rue.)

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Pour parvenir jusqu’ici, ce fut un long voyage.
Il a fallu chevaucher une nuit blanche et regarder pâlir le jour sur Amman
où la lune s’attarde dans le ciel sans un regard pour nous.

  1. La frontière

Ils t’ont retenue sur le seuil de la Mer morte,
celle qui se dérobe devant les pas du voyageur,
et ils nous ont séparés.

Ils t’ont retenue deux heures au poste frontière
pour des raisons qui ne voulaient pas dire leurs raisons,
des raisons sans raison.
– Pourquoi me retenez-vous ? Leur as-tu demandé.Parce que vous êtes déjà venue.
– Non, je ne suis jamais venue.
– Si vous n’êtes jamais venue… ça va être plus long…

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Et j’ai mieux compris les questions qui répondent aux questions et qui n’y répondent pas,
dans les poèmes de Mahmoud Darwish,
les questions du pays qui existe et qui n’existe pas.

Ils t’ont retenue deux heures
et moi qui ne suis pas un frêle bouton de rose éclos avec la rosée du matin,
séparé de toi et ne sachant rien, je me sentais impuissant comme la fleur tremblant sur sa branche.

(Au poste frontière de jeunes Israéliens armés de leurs mitraillettes et de leurs tampons règnent sur les bureaux.
Pendant que les Arabes soulèvent les valises.
Et c’est une image suffisante du pays
qui n’existe pas et qui existe).

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Ils t’ont retenue parce que des gamins mal élevés
se sont postés à cheval sur une ligne tracée au sol
et ont décrété que cette ligne était à eux.

Mais à peine la ligne franchie tu entres chez leurs voisins.

Un jour leurs parents, où les parents de leurs parents
sont entrés dans la maison de ce voisin
Ils ont posé leurs valises sur le sol
et ils ont dit :
Notre famille habitait ici il y a trois mille ans…
Vous devez vous en aller.

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Alors ils ont pris la maison avec la terre
Et ils ont pris l’eau avec le ciel
Et la frontière, la frontière qui est
Le seuil de la porte où accueillir le monde
La fenêtre par où s’envoler.

 

  1. Jéricho

Dans la ville de la lune
poussent des palmiers, des citronniers et des fontaines.

Sept fois ils firent le tour de la cité en portant l’Arche d’Alliance.
Et les prêtres soufflèrent sept fois dans leur trompette…
Alors s’effondrèrent les murailles de la ville qui n’avait pas de murailles.
Et tous les habitants, hommes, femmes, enfants et animaux domestiques
Furent massacrés.
Seule fut épargnée la maison de Raha,
la prostituée qui avait hébergé et aidé les espions d’Israël.

Ainsi, Jéricho fut le témoin
d’un des premiers crimes contre l’humanité.

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Plus tard, sur la route de Jéricho, rapporte Jésus, un Samaritain,
Ennemi juré des Juifs
Porta secours à un voyageur juif laissé pour mort par des brigands.
Et Jésus le donne en exemple de ce qu’est l’amour du prochain.

Ainsi Jéricho fut le témoin d’un des premiers actes d’humanité.

Aujourd’hui, qui serait le Juif et qui serait le Samaritain ?

A Jéricho, dans la ville de la lune,
Poussent des palmiers, des citronniers et des fontaines.

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Le bureau de Yasser Arafat est à près de 300 mètres
sous le niveau de la mer.

Et pourtant, c’est ici que la Palestine fait surface.

 

  1. Un check point

Lors de ma venue en 2003, j’avais attendu sous le soleil, en compagnie de dizaines d’autres voitures, un temps interminable, au check point, à l’entrée de Ramallah. La file de voitures qui descendaient de la colline faisait comme un long serpent de carrosseries chauffées à blanc. Et nous étions dans le ventre du serpent, nous dissolvant lentement dans la chaleur et sous l’effet des sucs gastriques pendant sa digestion…

Arrivés au check point, deux jeunes soldats se tenaient .dans la guérite, blonds, nez retroussés et petites fossettes. Probablement des Russes. A l’entrée de leur cahute, ils avaient apposé une pancarte peinte à la main, avec une tête de mort et, en allemand, « Achtung ! »

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  1. Ramallah


Ramallah est un puits de lumière qui monte vers le ciel
Un puits de lumière où poussent des pierres et fleurissent des colonnes, des arcades, des balcons,

Le vestibule du soleil
La salle d’attente de la paix

Le futur s’édifie au milieu des terrains vagues où errent des oliviers poussiéreux
Des oliviers courageux qui ont depuis longtemps entrepris leur pèlerinage
Au pays où ils sont nés
Le pays qui n’existe pas et qui pourtant existe,
Modestes oliviers qui ne font pas d’ombre au soleil,
Libres oliviers qui semblent abandonnés
Mais n’abandonnent pas…
Oliviers résistants.

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Les martyrs sont entrés au musée.
D’autres sont en prison.

(Il y a dans les prisons d’Israël
Plus de six mille Palestiniens).

Les combattants, ont-ils le droit de se reposer ?

Demande-le à l’ouvrier
Qui pour un salaire de misère
Sous son léger abri de tôle
À longueur de journées martèle
Le clair visage des pierres de Palestine
Pour les embellir.

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Ailleurs, sous le même ciel,
Des patrouilles de soldats,
Arrêtent des enfants dans les rues
Et les arrachent à leurs parents.

D’autres,
Gratuitement,
S’en prennent à des jeunes gens
Les collent contre un mur
Leur donnent des coups de poings dans la figure,
Des coups de genou répétés dans le ventre.
Ils font ça méthodiquement, tranquillement,
Certains qu’ils ne répliqueront pas.
Et quand l’un des jeunes est par terre, plié en deux,
Un soldat lourdement armé lui saute dessus
Et le frappe à coups de talon dans le dos
Pour le casser.

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  1. Le pays en prison

Ce pays est barbelé de cicatrices
Amputé, écartelé, mutilé

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Un grand mur de béton armé
comme un couteau géant le coupe en deux
par le milieu

Des camps militaires le stérilisent

Ce désert qui devait fleurir
Fleurit de casses autos

Dépotoir à ciel ouvert

« Venez passer vos vacances en Israël ! »

Dans les parages de la Mer morte
C’est la terre elle-même qui est en train de mourir.

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Au sommet des collines
Se sont posées des colonies.

Elles sont apparues dans la nuit.
ce sont des installations extra-terrestres
qui dominent le paysage
et surveillent le pays.
Elles ont planté dans la vallée un drain
pour pomper l’eau
et se faire une transfusion.

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(Hier, il y a eu cinquante attaques contre Gaza.
Et personne n’a bougé).

Les Palestiniens sont coincés
Entre le mur et la mer,
L’impuissance de la révolte
Et celle de la diplomatie,
Le renoncement ou la mort.

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Vont-ils devoir à nouveau partir

Emportant avec eux leur terre dans une valise ?

  1. Dans le car

Dans le car, tu poses ta tête sur mon épaule
Et pendant que tu t’endors,
Ma colombe,
Je mets ma main sur ton front.
Pas pour t’empêcher de t’envoler
Mais à cause des cahots de la route.

« On pardonne parfois au criminel,
Disait Oscar Wilde,
jamais au rêveur. »

Dans l’univers de Disneyland
Les pays qui rendent hommage à leurs poètes
Et qui croient en leurs rêves,
Sont des pays perdus.

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(Les colombes, ma colombe,
Ne sont pas aussi douces qu’on le croit.
Les colombes savent se battre et peuvent être cruelles)

Ici, ma colombe.
tous devraient pouvoir vivre
en paix.
Mais pour que la paix soit possible

Il faudra rendre de la Terre,
de l’eau
et de l’air.

 

8. l’herbe de Marie

Dans les collines
Il est interdit de cueillir la sauge
(L’herbe de Marie
Qui a toutes les vertus
Ou presque
Et que les Palestiniens
Mettent dans leur thé)
car ses fleurs ont une forme de chandelier.

Ce pays paraît-il
Est le plus près du ciel.

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Le Prophète a atterri ici
à cheval sur un rocher
que l’on peut visiter.

Le Mur des lamentations
est toujours en chantier.

Et au Saint-Sépulcre, il faut faire la queue
comme au check point.

Il n’est pas sûr, s’il revenait ici,

Qu’on laisse entrer le Cananéen.

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9. La soie des hommes

Les habitants de ce pays
qui vivent au milieu des barbelés
ont souvent un cœur de soie,
comme une porte ouverte.

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(Alors que chez nous
parmi ceux qui vivent en liberté
beaucoup ont le cœur barbelé
comme une porte fermée).

 

10. Bethléem

Au-dessus des collines désertiques où s’ébattent les chèvres,
dans le ciel de Bethléem,
une étoile filante,
paraît-il,
s’est arrêtée.

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C’est l’étoile de la paix,
L’étoile de l’espérance humaine,
L’étoile de la fraternité.

Il ne faut pas
la laisser tomber
chuter dans l’abîme
et disparaître.

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