Le carnet du petit dragon rouge 2

29 août 2015

Éloge de la table chinoise

Faisons ici l’éloge de la table chinoise.
Pas pour ce qu’on peut trouver dessus
(A l’énumérer
il n’est pas sûr
qu’une vie suffirait…)
Non… faisons l’éloge de la table chinoise
pour sa simple et ingénieuse conformation
(qui en dit long sur la tradition
de savoir faire et d’invention
des artisans chinois).

Table1

On peut en effet
dans n’importe quel restaurant,
et dans beaucoup de foyers,
trouver de telles tables rondes
équipées de leur plateau tournant
en verre, sur lequel sont posés les mets
(nombreux) que les convives
sont invités à goûter.

Ce système date de bien avant la Révolution,
pourtant, de cette table on pourrait dire
qu’elle est un modèle de socialisme
(au bon sens du terme, s’entend)
et même, de communisme…

Elle est ce que socialisme et communisme
n’ont pas toujours été
et, ce que pourtant, jamais ils ne devraient
renoncer à être.

D’abord, parce que chacun peut y manger
à satiété, selon ses besoins.
Il règne d’ordinaire en effet sur cette table
une abondance généreuse et organisée.

Ensuite, parce nul ne peut se jeter sur les plats
et se comporter en profiteur, en goinfre, en accapareur.
Chacun se servant doit penser à lui
et en même temps aux autres.
(Car la règle ici est au partage).

Personne non plus ne peut s’asseoir
avec autorité à  son extrémité,
s’y comporter en maître, ou même la présider.
(Sur cette table ronde, les plats doivent tourner
et chacun peut la faire tourner).

Voilà pourquoi cette table est l’image même
de la liberté,
de l’égalité
et de la fraternité.

(9.08.2015)

Table2


*

Les enfants et les abeilles


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Dans la vieille ville de Dangaer
trois enfants s’affairent
près d’un buisson de fleurs
à capturer des abeilles
pour ensuite les relâcher.

Ils les enferment
dans une bouteille plastique
puis tapent dessus
pour que les insectes
pris de panique
finissent par s’envoler.

Voilà, me semble-t-il, un jeu
délicat
et un peu dangereux.

(9.08.2015)

*

Le Sixième Dalaï Lama

Tsangyang Gyatso, le Sixième Dalaï Lama,
est connu pour son destin tragique.
Ayant renoncé à ses vœux monastiques,
il fut déposé par le Khan Lkhazang
qui le fit exiler en 1706 en Chine.
Mais, arrivé près du Lac Qinghai,
sur les hauts plateaux,
où pâturent yacks et chevaux,
au milieu de petites fleurs jaunes,
il disparut.

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Le sixième Dalaï Lama
est connu aussi pour ses dons de poète.
Juste avant de disparaître, il écrivit quelques poèmes
pleins de fraîcheur, dont celui-ci :
« La belle que tu vois
est une pêche juteuse
qui pend à la branche de l’arbre
mais elle est hors de portée ».

Quand il disparut, que lui est-il donc arrivé ?
A-t-il été assassiné par ses gardes du corps ?
Est-il entré en lévitation et s’est-il envolé dans un tourbillon de fumée ?
S’est-il réincarné en l’enfant trouvé par les moines
dans la région du Kham ?
Ou en cheval mongol, lui qui n’avait pas demandé
à devenir Dalaï Lama ?
Ou bien a-t-il simplement choisi de vivre, inconnu et libre,
pour rejoindre la fille au teint de pêche ?

(10.08.2015)

*

La cocotte-minute

Rencontré dans sa chambre d’hôtel
lors de son passage à Paris,
quelques jours avant Tien An-Men,
me parlant du Tibet et des étudiants,
Wang Meng m’avait dit :
« C’est comme une cocotte-minute.
Quand la cocotte est bien fermée
il n’y a pas de problème.
Quand elle est ouverte, non plus.
Le moment délicat,
c’est celui de l’ouverture ».


*

Les poissons et l’eau

Quand Mao Tsé-Toung diagnostiqua au sein du parti
la sclérose en plaque de la bureaucratie
il lança le mot d’ordre radical :
« Feu sur le quartier général »
et déclencha la révolution culturelle.

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(Mais quand les masses s’en mêlent
cela peut faire des dégâts…
Et le remède bientôt s’avéra
pire que le mal ;
lequel est toujours là…)

Forts de cette expérience
faut-il alors faire confiance
aux experts (rouges ou non)
plutôt qu’au peuple
quand on agit en son nom ?

« Les communistes, disait Mao Tsé-Toung,
doivent être dans le peuple
comme un poisson dans l’eau… »

Les poissons
s’ils ne s’appuient plus sur l’eau
risquent de finir sur le sable.

(11.08.2015)

*
Écrit dans le parc de Bei Hai,

ou lac du Nord, à Pékin
(huitain à la manière d’autrefois)

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Assis tous deux sur le rebord d’une pergola dans l’île des hortensias
Près du pont en marbre de l’éternelle tranquillité…
Le rideau en perles de jade du saule bouge lentement.
Une cigale s’époumone et puis s’arrête.
Chante-t-elle parce qu’elle est seule et qu’elle va mourir ?
Ou chante-t-elle pour dire sa joie d’être encore en vie
Comme nous qui nous aimons… Qui peut le dire ?
Il fait si chaud qu’une simple brise suffit à notre bonheur.

(12.08.15)

Le petit carnet du dragon rouge 1

23 août 2015

Le petit carnet au dragon rouge

nouveaux poèmes sur la Chine
(5 – 21 août 2015)

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Pékin

Avec ses six périphériques
qui lui font comme autant d’écharpes
scintillantes de voitures
Pékin est une belle aux longues manches
qui cache son minois,
une coquette
qui émergeant du smog
fait soudain son apparition.

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Brume de chaleur ?
Particules fines
du trafic automobile et des embouteillages ?
Fumée des usines du plateau du Hebei ?
La croissance économique
coûte cher à la Chine…

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Pour Marx, la ruche
n’était pas l’idéal
de la société future.
Sur les trottoirs de Pékin
vont et viennent
des êtres humains
qui ne sont pas des abeilles.
Certains passants parfois vous bousculent
Et tous vont leur chemin.

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Sur les trottoirs de Pékin passent aussi des belles
qui se protègent sous des ombrelles
d’un soleil qu’on ne voit pas.

(5.08.2015)


*

Le vieux robinet


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Dans la chambre 1020 de l’hôtel Jing Gu Qi Long de Pékin
(L’Hôtel de la vallée de l’or et des deux jades)
vit un vieux robinet.
Il trône au milieu de la vasque du lavabo
cernée d’une auréole noire,
vasque sur laquelle figure la mention
« American confort ».
Le vieux robinet est tavelé de taches blanches de calcaire
et perclus d’arthrite.
Témoignage sans doute de l’époque socialiste,
il doit dater de l’époque des « Cinq grandes modernisations »
mais lui-même n’a pas été modernisé.
Peut-être a-t-il bénéficié du respect, traditionnel dans ce pays, pour les anciens
qui pousse toujours des jeunes gens à donner le bras
à l’ami Jack, le vieux poète américain, quand il descend les escaliers…
Sans doute, un jour, le vieux robinet sera-t-il remplacé…
Mais pour l’instant, il fonctionne
et peut encore servir.

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(le 6.08.2015)

*

La pluie sur le sixième périphérique

Au début, dans un ciel de suie
la pluie d’été se met à tomber
fine sur le pare-brise
comme des grains de riz
au passage de la mariée.
Mais bientôt la grêle se mêle à la pluie
et l’orage déferle comme une invasion
de cavaliers mongols.

En arrivant près du pavillon
du poète Jidi Majia
la terre n’absorbe plus l’eau.
Un poète ancien aurait comparé la pluie
qui tombe oblique et incessante
comme sur une estampe d’Hiroshige
à une robe de soie noire qui nous recouvrirait…

En attendant, il faut sortir de la voiture…
Nous essayions de nous protéger sous des parapluies
mais ma chemise est trempée.

Nous reprendrons nos esprits
autour d’un verre de vin
(comme le faisaient les poètes anciens)
et en goûtant de gros raisins
violacés qui ont déjà le goût du vin.

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(le 6.08.2015)

*

Xining

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Sur la grande peinture murale
du salon de réception aux fauteuils carrés,
au pied d’une montagne chinoise traditionnelle
où s’accrochent des pins
et près d’un lac paisible dont on ne voit qu’une demie lune,
une ville moderne émerge de la brume
et dresse ses tours pastels de quarante étages
que les nuages prennent en écharpe.
Ainsi, doucement, sur la peinture
comme dans la réalité,
le futur
rejoint le passé.

(le 7.08.15)

*

Le papier toilette

Assis sur la cuvette des W.C, lieu communément propice à la méditation, je repense à ce que disait Hung Hung, lors du forum inaugural du festival de Qinghai, racontant que des jeunes poètes de Taïwan, peut-être par provocation, peut-être par autodérision, avaient baptisé leur revue «  Papier toilette ».

Le poème, dans la société capitaliste
post-moderne et numérique,
n’est-il qu’un torche-cul ?

Poète, ne t’offusques pas…
Oui, le poème peut être comparé au papier-cul.
Il en a parfois la douceur, la résistance et l’utilité…

Nettoyer notre merde, celle de la société
est une tâche à laquelle le poète
ne peut se soustraire.

Tout juste, peut-il espérer,
qu’à la différence du papier-toilette,
son poème (s’il est bon)
soit utilisable plus d’une fois.

(le 7.08.15)
*

La nuit tibétaine

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Nous couchons côte à côte dans des lits séparés
Comme un vieux couple que la vie aurait lassé
Et dormons dans des draps qui ne sont pas les nôtres ;
Chambre provisoire où en passeront d’autres…

Nuit tibétaine, nuit de froid sous l’étoile polaire
Thé salé et poèmes autour du feu de camp
Et même le manteau de l’armée populaire
sont, à nous réchauffer, à peu près impuissants.
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Le récital dure et dure la torture
Puis, nos lits sont froids, malgré le double vitrage…
Allons, rejoignons-nous ! Combattons la froidure !
Car l’amour, ma chérie, est toujours de notre âge !…

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(le 8.08.2015)

*

Élégie pour une mère

24 juillet 2015

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Élégie pour une mère

Maman, je te parle mais tu n’es plus là
Et nous savons que tu ne reviendras pas.

La maison ne se fait pas à ton absence
Ta voix nous manque, tout autant ton silence.

Institutrice, jardinière en gamins,
À la retraite, tu pris soin du jardin
Élevant des fleurs, veillant sur les parterres
Peignant doucement les cheveux de la terre.


Tu te tenais droite… pas comme un piquet
Tuteur, instituteur… tenir, se tenir
C’est aider les plants à pousser et grandir.

(Même de cela je garde le regret.)

« On devient adulte en perdant un parent… »
Nous nous sentons plutôt comme des enfants,

Ces trois petits à qui tu donnais la main…
À la fin c’est eux qui te tenaient la main.

Ne t’ont pas alourdie les années passées ;
Leur gomme au contraire t’aurait presqu’effacée.
Tu es devenue légère, trop légère…

(Tu n’es pas de ceux qui pèsent trop sur Terre).

Maman, ceux qui meurent se changent en images
Vivant dans les cœurs de ceux qui vont survivre…
Je te verrai toujours courir sur la plage
Avec nous, élancée, lumineuse et libre.

Svelte et belle, comme un arum, une jonquille…
Même si le temps fait pâlir les couleurs
À jamais tu resteras la jeune fille
Au milieu du pré dans une robe à fleurs.

Tu es la fleur absente de ton jardin,
Celle qui ne fut pas encore plantée,
La rose trémière belle et fière en été.
Maman, ta beauté en nous vivra demain.

le 16 Juillet 2015

Famille Combes

Elégie pour Roger Bordier

5 juillet 2015

Elégie pour Roger Bordier

Roger
« Il se portait comme un charme »
auraient pu dire de lui les gens
et ils le disaient
car il faisait souvent leur admiration.
A quatre-vingt douze ans
Roger battait toujours le pavé des manifs
quand le peuple de Paris décidait de défiler sous le soleil…
Et à quatre-vingt douze ans
il écrivait encore son épigramme
pour l’anniversaire d’une serveuse
du Petit Marguery où il avait ses habitudes.
Cet homme était d’une solide constitution,
bon bois de charpente
de qui aime la vie.

Malgré les drames
les deuils et les déceptions
Roger se portait comme un charme.
Le charme est un arbre solide,
un arbre sur lequel on peut compter.
Parmi les citoyens de la forêt
le charme n’est pas un petit chanteur à la croix de bois
pas un maître chanteur,
ni un maître de chapelle.
Le charme n’est pas un petit charmeur
ni un arbre aux charmes, un arbre aux sortilèges…
Et son nom d’ailleurs ne vient pas
de carmen en latin
mais de carpinus qui lui-même
vient de karr (le bois en celte)
et penn (la tête).
Non pas « tête-de-bois »
mais « bois-de-tête »
car les Gaulois l’utilisaient
pour les jougs des bœufs  qui tiraient l’araire.

Cet homme était solide comme un charme
solide et fidèle,
dans son amour, ses amitiés, ses convictions.
On pouvait compter sur lui.
Son bois n’était pas
de celui dont on fait des flûtes ni des pipes
ni des têtes de pipes.
Il n’était pas bon pour le casse-pipe,
Roger n’aimait pas la guerre
mais il aimait Prévert
Hugo, Jaurès, Robespierre,
Jean-Baptiste Clément et le Temps des Cerises.

Il était solide, paisible et généreux
comme un charme…
À quatre-vingt douze ans
il s’est assis dans son fauteuil
et son cœur tout simplement s’est arrêté.

Cet homme était un grand feuillu,
un feuillu solitaire dans la forêt des hommes
solitaire mais solidaire.
Chacune des feuilles de ses livres
palpitait de la vie des autres.
Cet homme était un grand feuillu
solitaire et solidaire
qui faisait à qui voulait
don de ses feuilles…

Mais qui s’intéresse au charme ?
Son bois est dur, mal malléable et résistant.
Bon pour le charbon de bois
et la pâte à papier.

Et celui qui a décidé de se planter
tout droit dans la forêt broussailleuse des hommes
ne peut guère compter
sur les honneurs des salons lambrissés.
(Ecrivain du peuple,
il y a mieux pour se rendre populaire).

Cet homme était un grand arbre
presque centenaire,
haut et fier et humble en même temps.
Un charme
qui laisse derrière lui tout un tapis de feuilles…
Et le charme, les botanistes vous le diront,
est sans pareil pour enrichir l’humus.

le 4 Juillet 2015

La nouvelle nef des fous

23 juin 2015

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La nouvelle Nef des fous

 

1.
Je me suis réveillé dans mon sommeil.
Je marchais dans une rue de la périphérie,
une rue défoncée, bordée de palissades
quand j’ai buté sur un pied nu
que le goudron ne couvrait plus.
C’est alors que j’ai vu
de place en place des mains
qui sortaient du macadam usé
des mains ouvertes et figées
comme si on avait enterré vivants
là-dessous des êtres humains.
Oui, j’ai vu dans mon cauchemar
tout un trottoir
planté de mains
des mains d’humains tendues vers le ciel
des mains raidies, ouvertes et tendues
dans un dernier appel !

 

Et à mon réveil j’ai su
que la réalité est plus terrible encore
que le plus terrible des cauchemars.

 

Car au petit matin
tous les journaux sont pleins
des cris muets des réfugiés
noyés dans la Méditerranée.
2.
En l’an de grâce
2011, Marine Le Pen, le quatorze mars,
devant micros et caméras
s’est rendue à Lampedusa.

 

Si je n’écoutais que mon cœur
(a-t-elle dit aux réfugiés de Tunisie),
car j’ai aussi un cœur,
je me jetterai bien à l’eau
et vous prendrai sur mon bateau
hélas, hélas !
Il n’y a plus de place !

 

« Si j’écoutais mon cœur,
je vous prendrais bien sur ma barque
mais ma barque est trop fragile, elle coulerait… »

 

Puis, elle est repartie sur sa chaloupe en titane
en compagnie d’un majordome fou,
d’un banquier accro à la cocaïne, d’un attaché de presse
pressé et d’une demi douzaine de demi-mondains

 

Il y en a un qui grimpe au mât avec un entonnoir sur la tête,
un autre sur le gaillard d’avant qui tient en laisse un couple cynégénique
un berger allemand et un rotweiller qui aboient contre l’horizon
Il y en a deux sur le pont qui jouent aux osselets avec les minarets et les clochers
un qui jette par les écoutilles des rouleaux de papier hygiénique
un qui déroule le long du bastingage
le cheval de frise d’une clôture barbelée
un autre qui pose les uns sur les autres des parpaings dans l’eau
et gâche du mortier pour ériger un mur très haut au milieu des flots
Toute une armée de fous
toute une collection de nains de jardins
évadés pour un instant
de leurs pavillons piégés
toute une armada de petits bonhommes mécaniques
remontés dans le dos

 

Et elle se tient debout à la proue
en armure rutilante
brandissant l’oriflamme à l’Agneau
de la Vierge Marie
brodé de fil doré

 

Derrière eux,
ils traînent un chalut plein de cadavres qui les tirent par le fond
et des paquets d’euros

 

(Un jeune qui n’avait pas demandé à être du voyage
bave à la poupe et vomit…)

3.
C’est vrai qu’il est déjà très chargé son bateau…
Sur la Nef des Fous,
la fille Le Pen a de la compagnie.

 

De la droite à la gauche
et dans toute l’Europe
des hommes politiques et des braves gens
qui ne veulent pas forcément
la mort du pécheur
répètent le même slogan.

 

« Décidément, non
nous ne pouvons pas accueillir
toute la misère du monde. »
4.
Un peu en arrière du bateau
installés sur un canot de sauvetage climatisé
des humanitaires protestent
au nom du droit universel
à la libre circulation
des capitaux et des hommes.

 

Mais personne ou presque
ne leur prête attention.
Et les larmes qu’ils versent
font monter le niveau des eaux
et menacent la terre ferme.

 

Pourtant, ils ont raison :
le droit au tourisme
en voyage individuel ou organisé
est un droit imprescriptible
et inaliénable de la nouvelle humanité
(à condition bien sûr
d’avoir une assurance
et un compte provisionné).

Mais les réfugiés malheureusement
n’ont pas l’air de touristes.
Ils ne sont pas venus ici
pour voir du pays
et repartir gentiment
après avoir dépensé leurs économies
dans nos boutiques de luxe et nos supermarchés.

 

Le soupçon existe
qu’ils sont là pour sauver leur vie
la refaire et rester.

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5.
Les réfugiés de Syrie, d’Irak
d’Afghanistan, d’Erythrée, de Libye
payent à prix d’or leur cercueil
aquatique aux passeurs
qui les abandonnent en haute mer.

 

La mer est un linceul de plastique
immense, vert et mouvant
où ceux qui tombent
sombrent
et meurent étouffés
car la bâche de la mer sur eux s’est refermée.

 

Ô, Mer méditerranée
qu’avons-nous fait de toi ?
Mer maternelle, ventre
d’où est sorti toute vie
Toi qui nous as bercés
Mer nourricière
de toi nous avons fait
le plus grand des cimetières !
Œil de cyclope au centre
de l’archipel de nos pays,
nous t’avons aveuglée !
Nous avons brisé les vitraux
de ta rosace de lumière !
Nous t’avons obturée,
excisée, cautérisée,
putréfiée et pétrifiée.
De toi nous avons fait
plus qu’une frontière barbelée :
un immense bûcher liquide,
un four crématoire glacé,
une déchetterie à immigrants,
une trappe ouverte sur le vide
où ceux qui veulent passer
hommes, femmes, enfants
sont jetés vivants !

 

6.
Mais pendant ce temps, les affaires continuent

 

Nous pillons les pays
pour garder la haute main sur l’uranium
la bauxite, le pétrole, les terres précieuses
et nous ne pouvons plus faire face
à la marée montante de la misère
des peuples qui veulent simplement vivre.

 

Nous ruinons des peuples entiers
mais leur envoyons en guise de compensation
via Internet et la télévision
des images en flux continu du paradis
où nous sommes censés habiter
et nous nous étonnons
de les voir débarquer

 

Nous défendons la démocratie
et détruisons des Etats
puis nous déplorons l’afflux massif des réfugiés
qui s’échappent comme ils peuvent du chaos des Etats
que nous avons détruits.

 

Nous chassons un dictateur que nous abattons comme un chien
puis à sa place nous portons au pouvoir des fous furieux
qui se déchirent
et nous nous apitoyons sur le sort des Libyens
que nous refusons d’accueillir.

 

Nous versons des larmes de crocodile sur
les hommes, les femmes, les enfants
qui par tous les moyens possibles
quittent la Syrie pour fuir la guerre
et les persécutions
mais nous vendons des armes
au Liban, à l’Arabie Saoudite, aux pays du Golfe
qui entretiennent l’incendie.

 

Nous ouvrons notre cœur
mais pas notre porte
et pour faire bouillir la marmite
nous mettons partout le feu.

 

Car pendant ce temps les affaires doivent continuer.

 

7.
Ô, vous les grands de ce monde
qui pratiquez l’exclusion,
Vous qui refusez d’inclure les exclus
Nous avons pour vous la solution :

 

Grâce à la résine polyester époxy
à laquelle vous mélangerez un agent durcisseur
(baptisé « économie de marché »)
Il vous suffira pour bloquer le phénomène
de vitrifier la mer.

 

Nous pourrons ensuite la découper
en blocs de plastique transparents
légèrement colorés façon ambre
ou fonds marins avec,
intéressante leçon de choses
pour nos arrière petits-enfants,
des bateaux et des réfugiés,
hommes, femmes et enfants,
en inclusion dedans

 

et vous pourrez, en souvenir
de cette grande époque,
les conserver, détaillés en petits cube
décoratifs sur vos bureaux
lustrés et bien polis.

 

8.
« Désolés je ne peux pas vous prendre
à bord »
répètent les gens raisonnables…
Et ils ont raison.

 

Ce n’est pas en se hissant
sur la périssoire de l’Occident
qui prend l’eau de tous côtés
que les peuples pourront se sauver.

 

9.
Non,
nous non plus qui vivons ici
nous ne voulons pas monter sur votre bateau
Non ne sommes pas volontaires
pour nous engager
sur votre porte-avion
et faire la guerre
à la Terre entière.

 

10
Dans son grand poème « La Nef des fous »
Brant, le vieil écrivain du Moyen-âge allemand
nommait fous tous ceux qui ne pensaient
qu’à leur vie terrestre
et n’avaient souci
du salut céleste.

 

Aujourd’hui je dis fous
ceux qui pensent
trouver seuls
leur salut sur la Terre

 

sans souci
du salut commun
de tous les peuples de la Terre.

 

Comme si nous ne voguions pas tous
à bord du même vaisseau
Comme si la Terre entière n’était pas pour nous tous
un seul radeau
Comme si nous n’étions pas tous embarqués
sur le même bateau
perdu en haute mer
où quelques-uns sur le pont supérieur
dansent sur les parquets cirés des salons de Première classe
et leurs enfants jouent dans la piscine
avec leurs torpilleurs télécommandés
tandis que l’équipage trime
dans la salle des machines
Oui, nous vivons tous
sur un immense et unique bateau
un vaisseau baptisé Terre
pour quelques-uns, un paquebot de croisière
pour d’autres une galère
un bateau négrier
un rafiot rafistolé
où les deux-tiers de l’humanité
s’entassent à fond de cale
et qui risque de chavirer.

 

A moins peut-être qu’éclate à bord
une mutinerie…

 

Au marché de la poésie

16 juin 2015

Au Marché de la poésie

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Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
« La poésie, monsieur,
n’est pas à vendre !
Et d’ailleurs, elle se vend très peu… »
La poésie en effet s’offre à qui la veut
Elle se donne
à chaque coin de rue
Elle se passe
d’hier à demain
de bouche à oreille
et de main en main

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
Un moineau furette
au milieu des stands
entre les pattes des tables
et celles des poètes
indifférent apparemment
à ceux qui ont des ailes
et à ceux qui n’en ont guère.

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
les poètes ont pris place
Ils attendent sans trop attendre
celui qui sera preneur
de leurs mots et de leurs rêves
Cabotinage volage
amical cabotage

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
un Chinois boit un verre de vin rouge
en compagnie d’un Persan
ou peut-être d’un Breton
qui a laissé son tapis en double file
et que chacun peut emprunter
Une Indienne a oublié
son calumet
qui depuis tout ce temps
a fait beaucoup de petits

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
on s’est assis en compagnie
d’un rayon de soleil
On a posé à côté de soi
les contrevents de l’hiver
désormais inutiles
et ouvert les jalousies
pour laisser passer la lumière

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
les cloches de l’église
sonnent à la volée
et les poètes aussi
(sans qu’il soit nécessaire
de les pendre par les pieds)

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Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
le monde entier s’est réuni
mais la rumeur du monde et de ses guerres
nous parvient à peine
Que peut la poésie ?
élargir un peu les parois du cœur

Au Marché de la Poésie,
Place Saint-Sulpice à Paris
le petit filet d’eau claire
de la fontaine Wallace
porté par les Grâces
récite son poème interminable
auquel nul ne prend garde
mais jamais il ne se lasse
Et, il a raison
car de temps en temps
une jeune fille vient remplir
sa bouteille en plastique
pour se rafraîchir
à son murmure
et cela suffit.

le 14/06/2015

Ballade pour un jeune SDF en la bonne ville de Blois

18 avril 2015

Concours de Blois


Ballade pour un jeune SDF 
en la bonne ville de Blois

Je meurs de soif auprès de la fontaine
Tel un mendiant assis près d’une banque

Misère trop sûre rend ma vie incertaine
Au vu de tous, en plein vent je me planque

Pauvre me tiens au milieu des richesses
J’ai l’esprit clair au point que j’en suis branque

Jeune je suis et perclus de vieillesse
Si je me lève par terre on me reflanque

Mon avenir ressemble à mon passé
Cheval fourbu je languis et m’efflanque

Comme au désert je suis dans la cité
Je meurs d’aimer pourtant l’amour me manque

Le temps présent me semble un Moyen-Age
Ce temps vaut-il mieux que l’époque franque ?

Fièvre j’endure au milieu des grands froids
Dure est la loi pour qui n’a compte en banque

Sans espérance et la vie devant moi
Pour qui a tout c’est que je suis en manque

Ma liberté est ce qui m’emprisonne
Seul et sans frère, il me reste la haine

Si je dis vrai c’est que je déraisonne
Je meurs de soif auprès de la fontaine.

(in La France aux  quatre vents, préface Jean Ristat, Le Temps des Cerises 2015)

Quelques oranges du Maroc

6 avril 2015

Du 19 au 22 mars nous étions à Safi au Maroc pour participer au troisième festival de poésie organisé par la fondation Al Kalima.

1 - oranges Safi 2

Quelques oranges du Maroc

Venus de l’ouest
Les nuages chargés de pluie
Montent à l’assaut du port de Safi
Avec leurs chaussures de plomb.

Près des poubelles et des chaises
Rouges en plastique, posées sur le trottoir
Les orangers accrochent à leurs branches
Les petits soleils de leurs lampions.

*

Aïn, un même mot  arabe
Désigne la source et l’œil.
Aïn, mon amour blessée,
Aïn, mon œil, ma source,
Jamais trop, jamais assez.

2 - Aïn sanglant

*

Dans la grande salle du café-restaurant
Court en riant un petit garçon qui répète à tout vent
Un mot, « Soleil », le seul
Que peut-être il connaît en français,
« Soleil ! », « Soleil ! »

*

Fumer un cigare
À la terrasse d’un café
Dans un port du Maroc,
Accueillir le monde qui traîne dehors
Et nous fait de l’œil.
Savoir que ça ne dure pas toujours
En profiter encore…
Prendre le soleil
En laisser pour les autres…

Dure vie que la vie de poète…
(Mais chacun devrait pouvoir
Subir le même sort.)

3- vie de poete 2

*

Ce matin en me levant
J’ai vu une mouette qui attendait
Posée sur le lampadaire
devant la fenêtre de la chambre.
Mais au moment de la photographier
Elle s’est envolée.

Tant pis pour elle.
Elle ne sera pas immortalisée.

*

« J’ai laissé mon ego à la maison
Car il ne rentrait pas dans ma valise »
Dit en guise de plaisanterie
Le poète espagnol.

Tous les poètes portent pourtant de grandes valises
Et ils les ouvrent sur les places pour en sortir
Devant les badauds et les amateurs de beauté
Des foulards de couleur.
Puis, quand ils veulent les refermer
Ils emportent chez eux, plus ou moins malgré eux,
Un peu du linge sale de l’humanité
Qu’ils ne savent pas comment laver.

4 - attelage Maroc

*

Un mendiant barbu et un peu foua
(Paraît-il, un ancien professeur)
S’approche de nous
« Être ou ne pas être
Telle est la question »
Répète-t-il…
Cette question d’Hamlet
Est toujours et tous les jours celle
D’une bonne partie de la planète.

*
6 - bélier

Nous vivons dans un abattoir
Où les hommes comme des moutons
Se font égorger.

Le sol est glissant :
Argile gorgée de sang.

La Terre tourne de plus en plus vite sur son tour…

On recherche d’urgence
Potiers hautement qualifiés.

5 - potier

*

19-22/03/2015

La ritournelle du quai aux fleurs

29 mars 2015

Extrait de mon dernier recueil, La France aux quatre vents, paru au Temps des Cerises éditeurs.

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La ritournelle du Quai aux fleurs

Quai de la Mégisserie
Où sont les oiseleurs ?

Où donc est le printemps
Passant du Quai aux fleurs ?

Les oiseaux sont en cage
Et Paris prisonnier

Un homme est torturé
Dans la rue des Saussaies

Les bourreaux font un bal
Desnos est arrêté

Veilleur du Pont-au-Change
Et de la rue de Flandre

L’espoir est au secret
Dessous notre chemise

Beaucoup seront tombés
Pour que le jour se lève

Dans la ville insoumise
Les cloches vont sonner

Barricade est un mot
Qui rime à camarade

Paris des lève-tôt
Voici le Point-du-Jour

Où donc est le printemps
Passant du Quai aux fleurs ?

à la Mégisserie
Rôdent les oiseleurs

Qui oublia l’été
Où tomba la Bastille ?

Te souviens-tu du jour
De l’envol des oiseaux ?

Le Printemps est fermé
Que font les midinettes ?

à Renault-Billancourt
Où sont les ouvriers ?

Le peuple a disparu
Au coin de notre rue

Ah ! Jamais ne finit
La chanson des saisons

Veilleur du Pont-au-Change
Le combat toujours change

Mais d’hier à demain
Elle passe dans les mains

De ceux qui se rebellent
La clef du jour qui vient…

L’hiver se fait la belle
Revoilà les lilas

Il reste des Bastilles
Qu’il faudra faire tomber

Dans quel square est planté
L’arbre de Liberté ?

Les garçons et les filles
Auront toujours vingt ans

C’est un jardin public
Qu’il nous faut inventer

Toute rose est unique
Voici de beaux bouquets !

Reviendra le printemps
Où nous irons danser…

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Comme un livre d’images

27 février 2015

Extrait de « La France aux quatre vents » qui paraît au Temps des Cerises en mars 2015.

france carte

Comme un livre d’images

J’ai souvenir enfant des grandes cartes peintes
qu’accrochait la maîtresse sur le mur de la classe.
On y voyait la France et ses départements,
ou le passage des saisons sur le paysage, l’hiver blanc piqué de corbeaux noirs sur les champs
l’automne roux, le tracteur, la vigne, l’écolier
et la France pour nous qui vivions dans la ville
revêtait le visage éternel et changeant
d’un pays travailleur, paisible et bucolique,
tel qu’a pu le rêver hier la République,
celle d’avant la guerre… Images du passé…
Vercingétorix à cheval, vaincu mais fier
qui vient jeter aux pieds de César son épée,
des jongleurs qui égayent des seigneurs à poulaines,
le roi Saint-Louis sous son chêne qui rend la justice.
Il y avait aussi une place au Moyen Age,
des maisons à colombages, un jour de marché,
des marchands, des échoppes, un homme au pilori,
Henri IV à quatre pattes avec ses enfants,
Cartier ou Montcalm, les Indiens du Canada
et bravant la canonnade la foule parisienne
en liesse montant à l’assaut de la Bastille…
La France nous était comme un livre d’images
dont les scènes se sont gravées dans nos esprits.
Il y manquait bien sûr quelques illustrations :
les Communards tombant au Mur des Fédérés,
le maître maniant la chicotte dans la plantation,
quelques corps décapités à Madagascar,
un douar incendié, des Annamites suppliciés…
– Il convenait alors d’éviter aux enfants
l’exposition universelle de l’oppression. –
Par la suite, chacun s’est fait son livre d’images
(Où la vie a sa part et la télévision
aussi grâce à quoi nous avons l’illusion
d’avoir un peu tout vu et un peu tout vécu…)
Mais rien jamais ne saurait remplacer l’Histoire
où de loin ou de près on se trouve mêlé,
où quittant les bancs de l’école ou le fauteuil
devant sa télé on traverse le miroir
pour se trouver sur scène, acteur ou figurant…
Ainsi pour moi, de mes années d’adolescent,
à tout jamais de France je garde la mémoire
d’un mois de mai comme un bonheur effervescent,
un drapeau rouge sur une usine d’Aubervilliers.

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